Conde Feitosa, Lourdes : The Archaeology of Gender, Love and Sexuality in Pompeii. x+63 pages; illustrated throughout, ISBN 9781407311517. £21.00
(Archaeopress, Oxford 2013)
 
Compte rendu par Vincent Jolivet, CNRS
(vincent_jolivet@libero.it)

 
Nombre de mots : 1787 mots
Publié en ligne le 2014-01-24
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2011
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          Est-il possible d’écrire aujourd’hui un ouvrage d’une soixantaine de (grandes) pages sur l’archéologie du genre, l’amour et la sexualité à Pompéi, qui ne soit pas un coffee table book somptueusement illustré ? C’est le pari de l’auteur, qui publie son étude (traduite du portugais) sous l’austère casaque rouge pompéien de l’écurie internationale des British Archaeological Reports oxoniens, dont l’absence de concession au glamour éditorial est en passe de devenir proverbiale – ce 2533e volume de la série ne déroge pas à la règle avec sa quinzaine de figures, dessins au trait et photos en noir et blanc.

 

          En fait, c’est qu’il manque au titre de l’ouvrage deux termes tout à fait essentiels pour saisir véritablement son propos : “graffitis” – le corpus de documents sur lequel repose l’étude, tous extraits du volume IV du CIL, et dont l’auteur propose sa propre traduction – et “classes populaires” – la catégorie sociale à laquelle elle entend redonner ici une visibilité. C’est dommage, car son objectif aurait ainsi gagné en clarté : il ne s’agit manifestement pas pour elle de proposer une étude globale, loin s’en faut, sur un sujet qui s’enrichit chaque année d’une bibliographie en croissance rapide, fruit d’une curiosité longtemps réprimée par les censeurs et du succès croissant des gender studies. Le cadre chronologique concerné est pour l’essentiel celui du Ier siècle ap. J.-C.

 

          La matière est répartie entre cinq chapitres d’une dizaine de pages chacun, dont les trois premiers offrent un cadre théorique, méthodologique et archéologique au corpus et aux conclusions présentés dans les deux derniers.

 

          Le premier chapitre, Gender, love and sexuality: methodological perspectives, retrace l’émergence récente de questionnements relatifs au genre. L’auteur, se référant en particulier à Foucault, y définit d’abord sa propre conception de l’Histoire, au milieu de la  multiplicité des approches actuelles : les faits historiques sont “defined, made and interpreted through historians formulations” (p. 2). Elle détaille en troisième partie la différence entre women’s studies et gender studies, dont l’émergence réelle n’est guère antérieure  aux années 1980. Cette réflexion (ne serait-ce que pour des raisons de chronologie) aurait constitué une bonne introduction à la deuxième partie, qui se concentre sur la définition des rapports de genre, dont elle souligne la complexité particulière dans le cas des sociétés anciennes et qui, dans le cas de l’Empire romain, est encore accrue par ses innombrables déclinaisons géographiques et chronologiques.

 

          Le deuxième chapitre, Representations of love and sexuality in academic literature, traite rapidement de l’évolution, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, des approches de la “Roman sexual documentation” par des écrivains, des philosophes, des antiquisants ou des sociologues. Une recherche, même brève, sur la terminologie latine, évoquée p. 11, et dont les différents vocables sont ici traduits par le simple binôme love/sexuality, aurait été la bienvenue, dans la mesure où la question centrale posé par ces auteurs – ici envisagés sur une quinzaine d’années, depuis Foucault (1985) jusqu’à Kiefer (2000) – tourne précisément autour de la perception par les Romains d’un sentiment amoureux distinct de la sexualité (terme qui n’est apparu qu’au XIXe siècle). Mais l’auteur relève que la plupart d’entre eux, à l’exception de Grimal (1991) et Cantarella (1999), se sont attachés exclusivement à l’étude des élites, et non des classes populaires (1) qui font l’objet de son étude.

 

          Le troisième chapitre, Pompeii: reconstructing a historical scenario, s’ouvre par une rapide introduction au site – l’éruption de 79 (2), les premières fouilles archéologiques, les problèmes d’interprétation du site (3) –, avant de traiter, également de manière inévitablement assez générale, de l’épigraphie romaine, et notamment des graffitis qui constituent son corpus, dont elle souligne l’intérêt spécifique pour l’étude des classes populaires. Cette présentation très brève à des questions complexes est suivie par une courte introduction aux problèmes de l’économie romaine et, plus spécifiquement, de celle de Pompéi, s’attachant à savoir si celle-ci devait être considérée comme “a producing or consuming city”.

 

          C’est à ce point que l’auteur aborde véritablement son sujet, avec le quatrième chapitre du livre, Graffiti as a form of popular expression. Il pose le cadre du concept de “culture populaire”, en particulier en référence  aux travaux de de Certeau et de Foucault, et souligne que la langue des graffitis pompéiens, mêlée d’osque, et bien éloignée du latin classique, offre, dans de multiples domaines, un accès direct aux couches populaires du monde romain. La présence dans ces textes brefs de citations littéraires plus ou moins déformées l’amène à s’interroger pour savoir s’il faut l’interpréter comme une absorption ou une soumission à la culture érudite dominante. Le premier corpus de graffitis apparaît à ce stade de la réflexion (p. 30-34) : des plus simples déclarations amoureuses aux citations d’Horace ou de Properce, notamment, ou aux invocations à Vénus. L’auteur cherche enfin à mieux cerner la classe populaire pompéienne - hommes libres, affranchis et esclaves -, dont les multiples activités professionnelles apparaissent sur les graffitis, où la qualité d’affranchi ou d’esclave est parfois précisée, ou encore révélée par l’onomastique.

 

          Le cinquième et dernier chapitre, Love and sexuality on wall inscriptions, combine aussi une large partie théorique avec des étude de cas, au travers de différentes pratiques sexuelles (4). Il souligne le rôle fondamental de l’aristocratie dans la définition de la sexualité, lieu d’un conflit entre conduite morale idéalisée et pratiques réelles, par rapport auquel les graffitis reflèteraient toutes les “facets of love” (p. 48), si bien que moins qu’un cadre spécifique de rapports de genre qui caractériseraient classes populaires pompéiennes, c’est l’existence même d’une sexualité populaire originale qui est ici affirmée (p. 52).

 

          Le souci constant de l’auteur d’inscrire sa recherche en contexte, et de préciser ses propres positions par rapport à celle de ses prédécesseurs, ne facilite pas toujours la lecture du livre. Sans doute aurait-elle gagné à en organiser la matière selon une subdivision plus claire : historiographie des études de genre ; économie et société à Pompéi ; apport des graffitis à l’étude des classes populaires. En ce qui concerne ce dernier point, on peut se demander si tous les graffitis sont bien à attribuer à ces dernières, comme semble le faire l’auteur, et comme on pourrait en douter notamment – mais pas seulement – pour ceux qui nous livrent des passages entiers de poètes contemporains : il est difficile de penser qu’aucun membre de l’“élite” n’a jamais cédé à la tentation d’écrire sur un mur, fût-ce en termes crus. Plus généralement, c’est la signification de ces graffitis qui pose problème, comme le souligne du reste l’introduction (p. ix) : le rapprochement entre grande littérature (dont la fidélité aux pratiques réelles est loin d’être assurée) et graffitis risque donc de ne pas nous apprendre grand chose, en fait, d’une différence fondamentale qui aurait existé entre les pratiques sexuelles de l’élite et celle du peuple – la différence principale semblant tenir à la facilité avec laquelle la première pouvait commodément assouvir ses désirs sur le second, en tout cas auprès des prostitué(e)s, des esclaves ou des affranchis, comme en témoigne un passage cruellement explicite de Sénèque (Contr. 4.10, p. 40). Ce que ces différences mettent en valeur, ce sont plutôt les enjeux très différents de deux types de sources bien distinctes, aussi complexes à décrypter l’une que l’autre, dont la comparaison est donc faussée d’emblée, et qui n’offrent qu’un reflet partiel de la réalité des rapports de genre au sein des différentes classes sociales pompéiennes. Pour le reste, il ne fait guère de doute que pénétration, fellation ou cunnilingus, que ce soit dans le cadre de rapports hétérosexuels ou homosexuels, aient été des pratiques très largement répandues, à tous les niveaux de la société romaine – ce sont les témoignages que nous en avons conservés, dans leur forme même, aussi bien que par les pratiques qu’ils affichent ou qu’ils taisent, qui font la différence. Enfin, bizarrement, l’auteur ne souligne pas un aspect capital, à mon sens, de son corpus : le fait que la quasi-totalité – lorsque nous pouvons l’établir – de ces graffitis aient été écrits par des hommes, dont le but était probablement souvent, de surcroît, de dénigrer d’autres hommes, en leur prêtant des pratiques jugées répréhensibles. Or, comment bâtir une étude de genre équilibrée à partir d’un point de vue exclusivement masculin ?

 

          Le caractère nécessairement transversal de l’enquête, justement inscrite par l’auteur dans des questions d’histoire, d’économie et de société, et envisagée au prisme d’une historiographie foisonnante, ne facilitait certes pas sa tâche. L’intérêt de son ouvrage réside sans doute, plus que dans les résultats de son enquête, en ce qu’elle considère elle-même comme préliminaire (p. 53-54), dans les synthèses claires et concises qu’elle propose sur différents thèmes liés au monde romain (le genre, la société, l’économie, l’épigraphie des graffitis...) : étudiants ou non-spécialistes pourront approfondir ces différents thèmes grâce aux quelque 250 titres recensés dans sa bibliographie (5).

 

          Si le Brésil n’a commencé à aborder les questions de genre qu’au début du nouveau millénaire (p. 4), on ne peut que se réjouir de l’intérêt qu’il porte aujourd’hui à l’application de ces nouvelles approches à l’étude du monde romain.

 

Notes

 

(1) Sur leur définition dans le cadre de cet ouvrage (les humiliores au sens où les entend Alföldy), on se reportera aux p. 28 et 34-38.

(2) À la p. 18 – mais pour un résumé de l’histoire du site, voir p. 24.

(3) Pour les questions de distribution des objets, on ajoutera à la bibliographie de l’auteur (p. 20) les nombreuses contributions de P. M. Allison, notamment Pompeian Households. An Analysis of the Material Culture, Los Angeles, 2004.

(4) Ce chapitre représente une reprise partielle et un développement d’un article précédent de l’auteur : Female and Male in Pompei: Gender Relations among the Common People, dans P. P. A. Funari, R. S. Garraffoni et B. Lethany, New Perspectives on the Ancient World. Modern Perceptions, Ancient Representations, BAR Int. Ser. 1872, Oxford, 2008, p. 195-203.

(5) Différents travaux auraient mérité de figurer en bibliographie, même si leur propos concerne en partie les couches supérieures de la population romaine. Sans prétention d’exhaustivité, et pour me limiter aux seules monographies : J. R. Clarke, Looking at Lovemaking. Constructions of Sexuality in Roman Art. 100 B.C.-A.D.250, Berkeley, 1998 ;  P. G. Guzzo et V. Scarano Ussani, Ex corpore lucrum facere : la prostituzione nell’antica Pompei, Rome, 2009 ; M. Golden et P. Toohey (dir.), A Cultural History of Sexuality, Volume 1: A Cultural History of Sexuality in the Classical World,  Oxford/New York, 2011. Parus la même année : L. Foxhall, Studying Gender in Classical Antiquity. Key Themes in Ancient History,  Cambridge-New York 2013 ; E. Hemelrijk et G. Woolf (dir.). Women and the Roman City in the Latin West, Leyde-Boston, 2013 (Mnemosyne Supplements, 360) ; B. MacLachlan, Women in Ancient Rome: A Sourcebook, Londres-New York , 2013.