López-Menchero, Bendicho - Víctor, Manuel: La musealización del patrimonio arqueológico in situ. El caso español en el contexto europeo. vi+203 pages, ISBN 9781407311531. £44.00
(Archaeopress, Oxford 2013)
 
Compte rendu par Romain Barre, Université de Nantes
(romainbarre@hotmail.fr)

 
Nombre de mots : 2097 mots
Publié en ligne le 2014-09-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2012
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          L'ouvrage de Víctor Manuel López-Menchero Bendicho, intitulé La musealización del patrimonio arqueológico in situ. El caso español en el contexto europeo, débute avec ce qui semble être un cri d'alarme, l'affirmation d'une nécessaire prise de conscience. Le premier chapitre n'est qu'introductif. Avec à peine 5 pages, il revient sur les caractérisations conceptuelles de l'archéologie et de la présentation de ses résultats au grand public. Un peu plus long, le second chapitre n'est que le prolongement, l'approfondissement du premier. En partant de la notion de patrimoine commun, d'héritage, l'auteur en fait un marqueur important de la cohésion sociale et tente d'en décrire l'évolution. Ainsi, ces dernières années, c'est davantage l'aspect qualitatif qui prime que le quantitatif des anciens cabinets de curiosité. Au passage, l’auteur glisse une critique acerbe du milieu des professionnels de l'archéologie, travaillant essentiellement entre eux, affirme-t-il, sans se soucier de l'appréhension du grand public, quand bien même cet héritage est commun à tous et que son histoire devrait intéresser tout un chacun. Si le fond de la critique est très vraisemblablement justifié, le lecteur peut être déconcerté par cette critique ouverte et par la forme qu'elle prend. Qu'il soit rassuré, hormis en conclusion générale, cet aspect du travail de l'auteur n'est présent que dans les chapitres d'introduction.

 

          À partir du chapitre 3, on entre dans des considérations plus précises de définition et d'historiographie. À ce sujet, la bibliographie de l'auteur est très complète et très précise. Les quelques citations qui jalonnent le discours sont bien référencées et, nous a-t-il semblé, bien utilisées. Dans ce chapitre, l'auteur part d'un constat, celui d'un changement dans la conception de l'archéologie. Il y rappelle que si, auparavant, on se souciait principalement de la recherche en archéologie, excluant par là même ceux dans le public qui n'étaient pas initiés, désormais les notions de conservation et de diffusion sont les finalités de cette recherche. Si en conclusion générale l'auteur critique le fait que les professionnels de la recherche et ceux de la mise en valeur (et de la conservation) ne communiquent que très peu entre eux, pour l'heure il brosse une chronologie de cette prise de conscience. Il rappelle qu'avant 1985, les enseignants en archéologie ne parlaient pas de patrimoine archéologique, avec cette notion d'héritage commun et donc de nécessaire mise à disposition du savoir à l'ensemble du public. À ce titre, il rappelle que si l'objet des fouilles, même correctement étudié, n'est pas protégé, la fouille en elle-même a pour résultat la destruction de l'objet (à entendre comme destruction du contexte originel dans lequel s'inscrivait l'objet). À ce moment du discours, il évoque pour la première fois ce qui sera son leitmotiv dans le reste de l'ouvrage : le manque de communication entre les professionnels de l'archéologie et ceux du tourisme. Il est donc naturel que la fin de ce chapitre soit consacrée aux capacités touristiques de l'Espagne et aux enjeux économiques (mais pas seulement) qui y sont associés.

 

          Le chapitre 4, un peu plus complexe, porte sur la mise en place d'une grille de vocabulaire. En réalité, pour le lecteur français, ce n'est pas tant la difficulté dudit vocabulaire qui est en cause, que la complexité du système espagnol, où chaque « Comunidad » a sa propre définition du patrimoine archéologique. Cette partie de l'ouvrage est donc davantage tournée vers la dimension légale et se termine sur une caractérisation de la muséalisation. Si l'auteur dit bien la connotation négative dont est doté ce terme en français aujourd'hui encore, et s'il la déplore, il manque toutefois de recul et surtout ne donne qu'un trop bref développement à ce sujet – à peine une page et demie alors qu'il s'agit du premier mot du titre de l'ouvrage. Le chapitre suivant revient aussi sur la définition des types de structures relatives à la présentation et à l'étude des vestiges archéologiques. C'est la mise en place de cette trame qui doit permettre au lecteur de mieux appréhender les différents cas de figure abordés dans la suite de l'ouvrage. L'auteur insiste ici sur la notion de patrimoine naturel et sur l'incorporation d'un vestige à son paysage – son contexte – originel. Il relève d'évidentes difficultés quant au milieu urbain, dans lequel il faut intégrer les vestiges au tissu en place, difficultés qui viennent contrarier la lisibilité du site.

 

          Le chapitre 6 marque un tournant avec l'apparition de tableaux statistiques. À vrai dire, l'ouvrage comprend un certain nombre de ces tableaux et l'on regrette qu'ils ne soient pas toujours pertinents et qu'il y ait souvent des redites. Ici, les tableaux présentent pourtant l'intérêt d'être issus d'un logiciel de SIG (système d'information géographique). Le croisement des informations avec les cartes permet la mise en valeur de la répartition géographique des sites archéologiques suivant qu'ils sont visitables ou non. On a pourtant deux regrets : le lien avec le chapitre précédent aurait pu être davantage exploité – peut-on faire un rapprochement entre cette répartition des vestiges et la politique interne des différentes « Comunidades » en ce qui concerne le patrimoine culturel ? – et les cartes en noir et blanc. Ici encore, c'est un gros reproche que l'on peut faire à l'ensemble de l'ouvrage : on a parfois du mal à distinguer les points calés sur les cartes, qui sont entièrement en noir et blanc. C'est d'autant plus frustrant que l'ouvrage compte un grand nombre de photographies, en noir et blanc elles aussi, dont on a là encore du mal à toujours saisir le sujet.

 

          Le chapitre 7 est sans doute le plus important de tout l'ouvrage. Il concerne les techniques de présentation du patrimoine archéologique in situ. Les photographies sont nombreuses pour illustrer les différents procédés, mais fâcheusement elles ne reprennent pas toujours les exemples cités dans le texte. L'auteur devrait donc faire une description suffisamment détaillée pour que le lecteur comprenne correctement le mode de présentation, mais il se passe souvent de cette description et laisse le lecteur se perdre au fil du texte à essayer de reconstruire des exemples qui ne sont pas toujours bien connus. Le reste du développement est pourtant très pertinent. L'auteur part de considérations extrêmement précises sur le nombre de cartels et le nombre de signes pour chacun afin de permettre la meilleure médiation, et il poursuit son développement sur des dispositifs plus contraignants en termes d'espace et de matériel (les tours d'observation, le gravier coloré comme on peut le voir à Rezé en Loire Atlantique, ou encore les indicateurs de vestiges non apparents, comme les marquages au sol pour signifier l'ancienne présence d'une tour...). Avant de présenter le débat sur la reconstruction, l'auteur aborde à juste titre le pillage des sites archéologiques par les musées, qui, les vidant de tout leur matériel, ne permettent plus une lisibilité et une compréhension de ceux-ci, sauf à y insérer des répliques et à risquer de tromper le visiteur sur l'authenticité du vestige. La fin du chapitre ouvre sur le caractère relatif de notre rapport au patrimoine, avec une comparaison avec le système japonais. On regrette seulement que ce développement se termine par une (belle) photographie, dont la légende ne fait pas moins de 7 lignes. Là encore c'est un reproche récurrent que l’on peut faire à l'ouvrage, les légendes des photographies étant souvent trop narratives et se perdant en développements qui auraient davantage trouvé leur place dans le corps de texte. Cela aurait certainement permis d'éviter que certaines légendes ne donnent même plus le nom du vestige pris en photographie, mais uniquement une sorte d'aparté que fait l'auteur.

 

          Les chapitres 8, 9 et 10 résument les trois types de reconstruction en matière de patrimoine archéologique. Partant d'un état historiographique de la question (depuis Viollet Le Duc), on passe à l'énoncé d'un constat : il ne s'agit pas que d'une présentation du patrimoine, mais bien de sa recontextualisation, avec la recomposition de l'ambiance originelle (comprenant le mobilier, l'occupation humaine et le contexte paysager). Les photographies sont nombreuses, mais présentent toujours les mêmes défauts (absence de couleurs et de précision ainsi que légende trop développée). En fin de chapitre 8, d'autres tableaux résument les propos de l'auteur, mais ne sont pas exploités suffisamment : on aurait aimé un croisement des données, notamment pour les types de vestiges aux périodes concernées. Le chapitre 9 s'organise comme le précédent. L'auteur insiste ici tout particulièrement sur le caractère réversible des interventions sur les sites, notamment pour pallier les erreurs de mise en valeur qui ont conduit à la dégradation d'un objet (à titre d'exemple, le cas de la Tapisserie de l'Apocalypse conservée au château d'Angers fait parfaitement écho aux propos de l'auteur). On note aussi que l'auteur cite un blogueur, source peu commune, mais qui dénote ici le soin d'aller chercher le retour du public sur ses expériences de découverte du patrimoine archéologique. Le chapitre 10 est construit sur le même modèle que les deux précédents. Il questionne une réalité nouvelle: celle de l'insertion du numérique dans la pratique de conservation et de présentation du patrimoine. L'auteur rappelle que la charte de Cracovie insiste sur l'utilisation des nouvelles technologies dans ce domaine. Les exemples qu'il présente sont nombreux et permettent d'appréhender un large panorama de la pratique. On lui sait gré de la précaution qu'il prend en insistant sur le fait que ces nouvelles technologies ne sont en aucun cas un palliatif du traditionnel guide, mais bien un outil supplémentaire. Sans doute aurait-il aussi fallu mettre en garde contre la potentielle fuite des sites que cela pourrait engendrer, à partir du moment où « toute » l'information (croit-on) est disponible via un média informatique.

 

          Le dernier chapitre illustre un cas de figure précis, celui de la muséalisation de l'art rupestre. Les questions d'ordre statistique que l'on se posait depuis quelques chapitres déjà trouvent ici leurs réponses. Le cas représentatif du patrimoine espagnol offre des solutions novatrices, pour lesquelles l'Espagne fait figure de tête de file. Le cas de Lascaux est mentionné à titre d'exemple, mais l'auteur semble ne pas connaître les derniers projets relatifs à la grotte. Il y fait une distinction entre les maladies verte et blanche (qu'il dit naturelles) et les tâches noires (que l'on trouve parfois dans la bibliographie sous le nom de maladie noire, à laquelle l'auteur attribue une origine anthropique). Il paraît néanmoins évident que les trois maladies sont d'origine anthropique, que ce soit par insertion dans la grotte de composés végétaux qui en étaient auparavant absents (maladie verte), ou par la recalcification des parois de la grotte par dessus les peintures à cause de la respiration des visiteurs (maladie blanche), ou encore par la présence de champignons qui se nourrissent des composés antifongiques utilisés pour résorber ces deux maladies (maladie noire).

 

          Dans sa conclusion générale, l'auteur revient sur l'apport des technologies numériques, en rappelant néanmoins que si elles permettent une manipulation à plus grande échelle du savoir, elles limitent la réflexion. Comme dans l'introduction, il termine par une mise en garde sur la nécessité que la communauté scientifique n'exclue plus les autres partenaires du patrimoine archéologique, que ce soit les professionnels de la muséographie ou ceux de la médiation comme les touristes. Il insiste sur le fait que l'objet n'a plus le caractère sacré qu'il avait auparavant, mais qu'il n'est plus qu'un intermédiaire vers la reconstitution d'un contexte plus général. C'est cette présentation du contexte, nécessaire à la compréhension du patrimoine, qui induit l'importance de la présentation in situ.

 

          Au final, l'ouvrage de Víctor Manuel López-Menchero Bendicho est un bon outil de réflexion, qui a l'avantage d’exposer de nombreux cas de figure sur les modes de présentation et de conservation du patrimoine archéologique. Deux reproches peuvent toutefois lui être faits : les photographies auraient gagné à être en couleur avec des légendes plus adaptées, et ses tableaux statistiques, au demeurant très intéressants, mériteraient d'être davantage exploités (insertion de la nature des vestiges dans les modes de traitement de l'information...). En dehors de cela, la bibliographie est riche, les références dans le texte mentionnent avec précision un certain nombre de sites internet qu'il est très pertinent d'aller consulter au fil de la lecture, et la capacité pédagogique de l'ouvrage permet de le concevoir comme un véritable outil de travail. L'auteur est pragmatique, arrivant à concilier deux réalités différentes, mais néanmoins indissociables : la mise en place de moyens de conservation et de médiation coûte cher, mais peut (doit ?) générer, par le biais du tourisme culturel, suffisamment de profits pour que l'investissement soit viable. Les solutions que présente l'auteur sont autant d'exemples à suivre ou à ne pas suivre par les muséographes, architectes du patrimoine ou scénographes.