Clément, Benjamin: Les couvertures de tuiles en terre cuite en Gaule du Centre-Est (IIe s. av. - IIIe s. ap. J.-C.), 350 p., 208 fig., in t., 124 pl. dont coul., ISBN 9782355180354, 56 €
(Editions Monique Mergoil, Montagnac 2013)
 
Compte rendu par Michel Chossenot, Université de Reims
(m.chossenot@free.fr)

 
Nombre de mots : 1242 mots
Publié en ligne le 2014-10-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2016
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         Comme le rappelle l’auteur dans son introduction, la technique de couverture avec des tuiles en terre cuite remonte à l’époque mycénienne et fut utilisée par les Grecs et les Romains. Cette couverture se compose de tuiles plates (tegula) dont les joints sont recouverts par une tuile courbe (imbrex). Des terres cuites architecturales l’agrémentent parfois comme les simas, les antéfixes ou les plaques campanaires. Il faut bien imaginer qu’en Gaule romaine, pour couvrir les milliers de mètres carrés de toitures des bâtiments urbains, des villae et autres bâtiments pendant quatre siècles, on a utilisé des millions et des millions de tuiles alimentant une production de type industriel. Les tuiles ou le plus souvent les fragments, quasiment indestructibles, sont souvent pour le prospecteur le premier et seul signe de la présence d’un site gallo-romain. Lors des fouilles, ce matériau, lourd et encombrant, est généralement abandonné, sans étude, à l’exception des spécimens entiers dont on relève les dimensions et très rarement le poids. L’étude des tuiles a rarement passionné les archéologues français si ce n’est pour leurs lieux de productions avec des fours souvent spectaculaires. C’est moins le cas des spécialistes anglais qui ont déjà développé d’importantes recherches sur ce thème.

 

         C’est donc un sujet presque neuf auquel l’auteur s’est attaché dans deux mémoires de master I et II soutenus en 2008 et 2009 à l’Université de Lyon, sous la direction de M. Poux et d’A. Desbats. La publication d’un diplôme universitaire n’est pas chose facile, loin de là, surtout s’il s’agit de passer des 831 pages des deux masters à un volume édité de 350 p. Le travail universitaire part d’une question, doit mettre surtout en lumière la démarche, la méthodologie utilisées pour arriver à un résultat provisoire, mais sur lequel l’auteur pourra s’appuyer pour des recherches ultérieures, en thèse par exemple. La collection « Monographies Instrumentum » dirigée par M. Feugère est consacrée à la publication de telles recherches.

 

         L’ouvrage se structure ainsi : après une introduction de M. Poux, professeur d’archéologie à Lyon 2, quatre  parties suivent. Dans la première, l’Auteur dresse un état de la question : où en est l’étude des tuiles de couverture ? (p.13-30) ; la seconde constitue une étude typologique, (p. 31-82); la troisième une synthèse (p. 83-128) et enfin la quatrième,  un catalogue des sites étudiés, (p. 129-176), ainsi que celui des terres cuites architecturales décoratives tardo-républicaines (annexe 1, p. 180-186) ; une étude macroscopique et pétrographique des tuiles tardo-républicaines de Gaule du Centre-Est vient en complément (annexe 2, p. 187-206) ; et CXXIV planches, suivies de la bibliographie (p. 337-350) clôturent le volume.

 

         La première partie, assez courte, donne l’état de l’étude des couvertures des bâtiments du monde romains dans laquelle, généralement, les auteurs se sont surtout intéressés aux terres cuites architecturales (TCA) qui décorent les toits : antéfixes, sima, tuiles faîtières etc. et peu aux tuiles elles-mêmes : les plates ou tegulae et les courbes couvrantes des joints ou imbrices, sans oublier l’épigraphie des marques de potiers, les marques digitées, les ateliers de production de tuiles très nombreux, mais souvent assez mal datés (p. 13-18).

 

         L’intérêt d’une telle étude vient de la découverte surprenante de tuiles dans la vallée du Rhône et de la Saône, de même qu’en Auvergne sur des sites récemment fouillés, bien datés, remontant pour les plus anciens au milieu du IIe s. av J.-C. et couvrant toute la période avant la guerre des Gaules. Pour beaucoup la toiture en tuiles était le signe d’une architecture en dur more romano, donc postérieure à la conquête de Jules César, dans la mesure aussi où elle n’apparaît en Narbonnaise que dans le 2e quart du 1er s. av J.-C. À partir de cette constatation, l’A. a entrepris une vaste enquête depuis la Gaule du Centre-Est, soit en gros de la Bourgogne à Bibracte et de Genève à l’Est à Vienne au Sud, pour établir une typochronologie en liaison avec l’architecture et la destination des bâtiments, sans oublier l’origine de ces matériaux,  locale ou d’importation (p. 19-22). Il évoque ensuite la méthodologie utilisée consistant à effectuer des observations et mesures sur la totalité des fragments ; trois ont été retenues comme pertinentes : la forme et la dimension des rebords, la profondeur de la gorge interne le long des rebords et la forme ainsi que la dimension des deux encoches avant et arrière destinées à encastrer les tuiles les unes dans les autres, travail complété par des études macro- et pétrographiques. Le tout est consigné dans une « fiche d’inventaire des TCA » (p. 19-30).

 

         La deuxième partie « Étude typologique » (p. 31-81) décrit l’évolution du rebord et de l’épaisseur de la tegula et des encoches ainsi que celle de l’imbrex, leur protection par un engobe (p. 31-67), puis les marques digitées (p. 67-70) et pour terminer les TCA : antéfixes, bucranes, protomés de bélier et les éléments particuliers (p. 71-81).

 

         La troisième partie appelée « Synthèse » regroupe tous les résultats obtenus par cette recherche (p. 83-124) : tout d’abord, une diminution nette de 20 cm en longueur de la tegula passant de 57-60 cm au IIe s. av J-C. à 41-43 cm au IIIe s. de notre ère, de 41-43 cm à 32 cm pour la largeur et de 10 à 8 kg en poids, allégeant ainsi le poids des toitures en le faisant passer de 110 kg à 90 kg au m2. L’évolution à partir de cinq critères différents des rebords et des encoches s’avère fiable pour l’axe Rhône-Saône ; en revanche, l’évolution des imbrices reste peu marquée. Ces résultats en font un excellent outil de typochronologie avec les limites qui s’imposent évidemment, dues, en particulier, à leur remploi (p. 95). Suivent quelques notions sur la fabrication et la production des tuiles (p. 96-97) que l’on aurait pu retrouver plutôt au début de cette étude. L’A. étudie ensuite les relations entre les élites gauloises et l’architecture (et donc les tuiles) à l’époque tardo-républicaine (p. 101-113)  et les contraintes régionales de la production (p. 116-122). Viennent ensuite deux annexes : le catalogue des sites (p.129-177) et celui des terres cuites architecturales décoratives tardo-républicaines, ainsi que leur étude macroscopique et pétrographique (p. 178-206), puis la bibliographie : p. 337-350.  L’illustration compte 208 fig. in texte (ne pouvait-on pas faire un choix dans cet énorme corpus ?) et 124 pl.

 

         On sent bien que l’auteur a eu un peu de mal à choisir la matière de son texte édité pour composer un ensemble qui se tienne. Il a suivi la logique de son propre questionnement après un constat : peut-on trouver une évolution métrologique des tuiles sur une large zone géographique et sur une durée de six siècles ? Sa réponse est positive et fournit une chronotypologie acceptable. Comment peut-on la justifier par rapport à la société et à son son architecture ? Le rôle des élites semble déterminant (mais cette explication par leur rôle est trop présente dans d’autres secteurs de l’archéologie pour qu’elle ne soit pas un peu suspecte). Même si l’étude envisage bien les six siècles annoncés, ce qui gêne le plus peut-être, à la fin du travail, c’est la focalisation sur la période tardo-républicaine et en particulier l’absence d’illustrations pour les siècles suivants.

 

          On notera un certain nombre d’imperfections regrettables au niveau de la mise en forme : l’absence de numérotation des parties dans la table des matières au début, l’absence d’une liste des figures et des planches (ces dernières ne sont d’ailleurs pas référencées dans le texte), la liste (p. 175) à la place de la liste de la p. 131 ; en fait, il s’agit  plutôt de 20 sites et de 29 notices de sites, où l’indicatif des départements aurait d’ailleurs été le bienvenu.