Frascone, Daniel : Zeugma IV: Les monnaies. Travaux de la Maison de l’Orient, 63 ; Série « Recherches archéologiques » - 368 pages : 1598 ill. N/B et 54 pl. couleur hors texte; 30 cm-ISBN 978-2-35668-038-9 – 45 €
(Maison de l’Orient et de la Méditerranée - Jean Pouilloux, Lyon 2013)
 
Compte rendu par Nicolas Mathieu, Université Pierre Mendès-France (Grenoble)
(nicolas.mathieu@upmf-grenoble.fr)

 
Nombre de mots : 2078 mots
Publié en ligne le 2014-01-17
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2020
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          Ce livre est la publication des 854 pièces issues des fouilles effectuées entre 1996 et 2000 à Zeugma (Turquie) par la mission archéologique française dirigée par Catherine Abadie-Reynal, sur un site alors destiné à disparaître en grande partie sous l’eau d’un lac de retenue d’un barrage hydro-électrique (barrage de Birejik), dont la construction a été achevée au début de la décennie 2000. Ces monnaies appartiennent aux époques hellénistique, romaine, byzantine et islamique. Quelques-unes d’entre elles ont été ramassées en surface ou par les enfants du village de Belkıs, situé à proximité immédiate du site et lui aussi englouti lors de la mise en eau du barrage. Seules 139 monnaies, celles qui ont été trouvées lors de la dernière campagne de fouille en 2000, quand la montée des eaux noyait progressivement le site, ont été restaurées (nettoyage et stabilisation). Les autres ont fait l’objet d’un nettoyage rapide pour permettre leur identification et ont été photographiées.

 

          L’ouvrage est organisé classiquement. Une première partie, « Inventaire » p. 13-200, consiste d’une part en l’inventaire des monnaies (p. 13-192) présentées selon les règles habituelles en numismatique, avec description et photographie du droit et du revers (à l’exception d’une cinquantaine de pièces totalement illisibles), d’autre part en les datations des unités stratigraphiques, permises par la découvertes de monnaies (p. 193-200). La deuxième partie, « Observations chronologiques générales », p 203-211, rassemble de manière synthétique les analyses chronologiques par période ou règne, en fonction de la documentation issue des différents chantiers de fouille sur le site de la mission archéologique. Elle est suivie d’une troisième partie, « Études particulières », p. 213-231, thématique : elle consiste en commentaires sur des lots par atelier, sur les monnaies de provenance éloignée de Zeugma ou des ateliers proches, sur une confrontation entre les sources historiques textuelles et les données archéologiques ou numismatiques, dans la perspective de préciser les phases d’abandon du site et sur un solidus inédit de Constantin II César, frappé à Antioche sous le règne de son père Constantin Ier entre la fin de l’année 324 et le début de 325, trouvé en 1996 (chantier 5 : n° 13). L’ouvrage est clos par une conclusion générale, p. 233-234. Suivent des annexes : annexe 1, « Chronologie comparée des unités stratigraphiques », p. 237-247, qui décrit brièvement, chantier par chantier, les US avec éventuellement les indices de datation céramique ou monétaire ; annexe 2, « Classement chronologique des monnaies avec correspondance de numérotation du catalogue », p. 249-305. L’ouvrage a une bibliographie, p. 307-312, plusieurs graphiques en couleurs sur la répartition par atelier et par empereur des monnaies provinciales, par lieu de frappe, sur des répartitions chronologiques, tous très lisibles et intéressants. Une carte de localisation des différents chantiers fouillés sur le site et une carte de localisation des ateliers de frappe provinciaux attestés à Zeugma, sont suivies de quarante-sept planches en couleurs des monnaies classées chronologiquement. L’ouvrage est de belle facture et presque irréprochable. La bibliographie aurait dû distinguer dans la rubrique « références actuelles » les études, données par ordre alphabétique des auteurs, des corpus monétaires d’autant plus qu’ils sont indiqués par leur abréviation usuelle qui a été heureusement donnée dans une liste des « abréviations bibliographiques ». Ces abréviations ne comportent aucun nom d’auteur. Ni la logique ni la méthode ne sont donc respectées. En introduction, on aurait aimé un court paragraphe qui situe la chronologie antique des différents chantiers de découverte en renvoyant à la carte d’ensemble du site (carte 1) ainsi qu’à la bibliographie élémentaire : outre le livre de J. Wagner mentionné (Seleucia-am-Euphrat/Zeugma : Studien zur historischen Topographie und Geschichte, Wiesbaden, 1976, introuvable en dehors des bibliothèques), un renvoi préliminaire aux rapports de fouille des différents chantiers concernés, parus de la fin de la décennie 1990 aux débuts de la décennie 2000 dans Anatolia Antiqua (VI [1998]-IX [2001] et XIII [2005])) aurait permis de comprendre mieux que des numéros d’US, totalement abstraits, les lieux et contextes de découverte. 

 

          La première partie, descriptive des unités stratigraphiques où ont été trouvées les pièces, quoique peu évocatrice puisqu’il n’y a pas de plan de situation précis de ces unités ni de photographies pour les illustrer, présente cependant de nombreux intérêts. En effet, certaines répétitions d’observations chronologiques (volume des monnaies trouvées, état de conservation…) autorisent à confirmer les destructions liées à l’invasion perse du début du règne de Valérien, à partir de 253, et à celui de Trajan Dèce (249-251) qui ont entraîné la destruction et l’incendie d’une grande partie de la ville. Il y a eu à cette époque des abandons brutaux de lieux. Autre fait mis en évidence dans cette partie, une circulation des pièces parfois longtemps après les règnes des empereurs. Certains lots laissent même penser que ce prolongement de la circulation était fondé sur la valeur de l’alliage. Sauf cas rare (l’US 5238), il n’a pas été mis au jour de monnaies de la période hellénistique, principalement en raisons des conditions de la fouille (épaisseur du colluvionnement au-dessus des dernières strates d’occupation byzantine et temps court des campagnes de fouille dans un site ennoyé par la montée des eaux liée à la construction d’un barrage hydro-électrique, qui n’ont que rarement permis d’atteindre les couches les plus profondes et originelles de l’occupation). Néanmoins le ramassage, principalement dans l’Euphrate, par des enfants habitant le village à proximité du site de la ville antique de pièces de bronzes hellénistiques datant du IIe s. av. J.-C., semble confirmer la fondation de la ville sous le nom de Séleucie au IIe ou au IIIe s. av. J.-C.

 

         La deuxième partie précise plusieurs points, en commençant par la période « De la fondation à la fin du IIe s. apr. J.-C. » (p 203-204). Les monnaies hellénistiques sont très peu nombreuses : 21 seulement sont attribuables à la période IIIe s. – Ier s. av. J.-C., dont trois, qui ont conservé une partie de leur iconographie ou de leur légende, peuvent être étudiées ; deux sont des bronzes, trouvés hors contexte stratigraphique, datés pour l’un d’Antiochos VI Dionysos (146-142), l’autre du règne d’Antiochos VIII Grypos (121-96 av. J.-C.). Une troisième, elle aussi hors contexte stratigraphique, pourrait dater, d’après le style, du roi de Syrie Antiochos Ier Sôter (293-280), ce qui en ferait le témoignage le plus précoce du site. Les monnaies du Haut-Empire sont relativement peu nombreuses. Trois sont datables du Ier s. : un as de Tibère (n° 823), probablement frappé en Commagène ; un sesterce de Néron, (n° 345), frappé à Rome, représentant le port d’Ostie, au revers, et un petit bronze de Titus. Pour le IIe s., l’empereur le plus représenté dans les lots est Antonin le Pieux. Les monnaies du IIe s. ont été, pour la plupart, frappées dans des ateliers provinciaux souvent proches de Zeugma. Les frappes officielles romaines sont rares ainsi que la production de la ville d’Antioche-sur-l’Oronte qui émettait sous le contrôle du Sénat. Cette relative rareté s’explique probablement par l’éloignement par rapport à Rome. Par contraste avec les quantités importantes de monnaies datées du IIIe s., la rareté de celles du IIe s. pourrait s’expliquer par la stabilité des établissements humains de la région et sur le site de la ville de Zeugma : le numéraire circule, est utilisé au fur et à mesure du temps, puis retiré de la circulation. S’il est perdu au moment de son utilisation, il a plus de chances d’être récupéré par celui qui le trouve par hasard et va l’utiliser à son tour. Au contraire, au IIIe s., troublé, les quantités trouvées correspondent plus souvent à des abandons, un certain nombre de pièces ayant d’ailleurs subi le feu d’incendies qui ont détruit les lieux. Vient ensuite l’étude « Du IIIe s. au Ve s. apr. J.-C. » (p. 205-210). Le IIIe s. est à la fois dynamique et marqué par des phases d’abandon brutal. Le monnayage officiel de cette période, le bronze, est issu principalement de l’atelier d’Antioche-sur-l’Oronte, avec légende et caractères en grec cependant. Quelques ateliers provinciaux ont fourni des subsides complémentaires. Les monnaies datées du règne de Septime Sévère à celui de Gallien proviennent de trois foyers distincts : Zeugma elle-même et des villes proches comme Édesse (actuelle Urfa), Antioche-sur-l’Oronte, Carrhes, Resaina ; des ateliers du Pont (Amasias, Comana, Néocésarée, Zéla) ; des ateliers de Bithynie. La grande irrégularité selon les règnes et l’équilibre entre des frappes régionales et des frappes plus lointaines illustre probablement des aléas conjoncturels, par exemple des vagues d’invasion qui ont nécessité l’intervention massive des légions romaines. Il arrive qu’une origine lointaine d’un monnayage, par exemple du Péloponnèse, corresponde au trajet emprunté par une légion. De même, on peut expliquer l’absence de certains ateliers par leur destruction connue, attestée autrement. Les constatations faites à Zeugma sont identiques à celles qui ont été faites sur le monnayage régional de cette période. Du règne de Claude II (268-270) à la Tétrarchie, le nombre de monnaies qu’on peut attribuer aux empereurs est proportionnel à la durée de leur règne. La faible quantité de monnaies du IIIe s. correspond probablement à un abandon de ces zones après 250. Les monnaies du Bas-Empire (p. 208-210) des années 310-425 (monnaies constantiniennes, valentiniennes et théodosiennes) font plus du quart (225 monnaies : 26,34%) de l’inventaire et plus du tiers (300 sur 854 : 35%) si l’on y ajoute les petits bronzes de cette période, impossibles à dater et attribuer avec précision à cause de leur mauvais état. Moins de la moitié des monnaies datables a pu être attribuée à un atelier. Rome mise à part, les ateliers sont divers mais Antioche-sur-l’Oronte est en tête et devient majoritaire à la fin de la période. Après le IVe s. apr. J.-C. (p. 211), les monnaies sont peu nombreuses mais également réparties dans le temps. Les monnaies byzantines ont été majoritairement frappées à Antioche ou à Constantinople. On note aussi 9 monnaies islamiques.

           

           Les études particulières de la troisième partie sont l’occasion d’affiner la connaissance et la compréhension des relations entre l’histoire générale de l’orient impérial et l’évolution du site. La présence de monnaies d’ateliers plus ou moins éloignés peut être expliquée par des fluctuations et des variations dans la situation politique ou militaire. La quantité de monnaies provenant de villes situées à l’est de l’Euphrate, sur la rive opposée, ou au sud, sur la même rive est un indice que Zeugma a été de tout temps une ville ouverte vers l’Orient et un carrefour. En ce qui concerne la présence de monnaies provenant d’atelier du Péloponnèse, D. Frascone fait un rapprochement avec le recrutement d’un bataillon laconien de Pitana (mentionné par Hérodien, Histoire des empereurs romains, de Marc Aurèle à Gordien III, IV, 8, 3) qui aurait été effectué peut-être par Caracalla aux environs de Sparte. Concernant les monnaies de l’atelier de Zeugma, deux particularités sont notées : l’existence de contremarques et des évolutions dans la représentation du temple de Zeugma au revers de pièces d’Antonin le Pieux à Elagabal. Les contremarques avec un aigle légionnaire ou un oiseau tourné vers la droite, qui apparaissent sur des monnaies d’Antonin le Pieux, de Sévère Alexandre, de Philippe l’Arabe père et fils et d’Otacille Sévère, pourraient être la conséquence d’un arrêt temporaire de la frappe de l’atelier de Zeugma dans les années 242-244. La diversité des représentations, notamment du fronton, et l’absence ou la présence d’une statue sommitale et d’acrotères pourraient rendre compte de l’existence de deux monuments successifs au même emplacement, le temple initial ayant peut-être été détruit sous le règne de Sévère Alexandre et sa reconstruction seulement achevée sous celui de Philippe l’Arabe ou de Gordien III. Entre 241 et 244, des incursions perses ont touché Carrhes et Nisibe. Zeugma a vraisemblablement été menacé à cette époque. Il est probable que les habitants ont en conséquence essayé de cacher des valeurs, l’insécurité entraînant par ailleurs l’arrêt des frappes par cet atelier. La confrontation des sources historiques, des données archéologiques et numismatiques semble indiquer que le grand incendie de la ville a eu lieu dans le courant de 253 et non après. Enfin si les monnaies tardives prouvent l’importance de Zeugma jusqu’au Ve s. compris, les inégalités quantitatives et chronologiques révèlent que si toute la ville n’a pas été détruite, toute la ville a subi, à partir du milieu du IIIe s. des destructions qui ont entraîné des bouleversements avec interruptions temporaires ou définitives de quartiers.

 

         La publication de ces monnaies est donc bienvenue. Ce catalogue est une contribution intéressante et utile à notre connaissance de l’orient romain, notamment dans la période troublée du milieu du IIe s. apr. J.-C.