Tassignon, Isabelle : Le « seigneur aux lions » d’Amathonte. Étude d’iconographie et d’histoire des religions des statues trouvées sur l’agora. Études Chypriotes XVIII, format : 21 x 29,5 cm, 118 p., 38 figures n/b in texte, XII planches n/b. ISBN 978-2-86958-249-1, 50 €
(École française d’Athènes, Athènes 2013)
 
Compte rendu par Frédéric Dewez, Université Catholique de Louvain
(frederic.dewez@uclouvain.be)

 
Nombre de mots : 1117 mots
Publié en ligne le 2014-09-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2021
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          Les fouilles menées sur le site de la ville basse d'Amathonte par le Service des Antiquités chypriotes d'abord et par l'École Française ensuite ont permis de mettre à jour un ensemble statuaire dont la pièce maîtresse est une grande statue polychrome actuellement conservée au Musée de Limassol ; le "Maître des lions" d'Amathonte semble avoir été une divinité de l'agora même si, comme le précise l'auteure, son sanctuaire est à rechercher à proximité de la ville basse d'Amathonte.

 

         L'ouvrage est composé de deux parties complétées par un catalogue des statues trouvées sur l'agora et par 12 planches.  La première partie est consacrée à l'étude proprement dite des sculptures tandis que, dans la deuxième partie, l'auteure envisage la nature du personnage figuré.

 

         L'ouvrage commence par un focus sur l'imagerie du dieu d'Amathonte, en parfaite cohérence avec l'iconographique chypriote de la période archaïque : il s'agit d’un maître de lion qui se distingue, par ses traits caractéristiques, des motifs apparaissant dans la glyptique proche-orientale : c'est un nain trapu et cornu ; il tire la langue comme le font certaines divinités secondaires ou certains démons liminaux.  Il est paré d'un pagne.  Ce Maître des lions d'Amathonte est un exemple type d'une création hybride, adaptée aux réalités du lieu et composée de motifs multiculturels.

 

         Isabelle Tassignon, dans les deux chapitres suivants, aborde l'étude iconographique et stylistique des "petites" statues d'une part et des statues colossales d'autre part.  Les "petites" statues forment, dans une perspective typologique, un ensemble très homogène : le nanisme est prégnant, la grimace paraît très accentuée, le pagne est ceinturé d'un double uraeus, le dieu soulève deux "lions" qui, par leur dimension et leur allure, tiennent plus du chat domestique que du grand félin.  Elles peuvent être réparties en trois grands groupes, selon leur facture et l'influence probable d'un modèle commun.  Ces statues sculptées pour la plupart d'entre elles entre le milieu du VIe siècle et la fin du Ve siècle dans un calcaire coquiller à gros grains,  sont d'une grande qualité.  L'image divine est assez conventionnelle et composée d'éléments précis comme les cornes, la coiffure et les pagnes. Même s'il paraît évident qu'elles aient été offertes par des fidèles de rang royal, la question du rôle de ces statues dans la pratique religieuse reste posée.

 

         Le chapitre trois est consacré aux deux statues colossales qui, avec les statues évoquées précédemment, composent l'ensemble étudié.  Il s'agit de statues jumelles dont l'une fut retrouvée en 1873, non loin de l'agora.  Ce colosse, conservé au Musée d'Istanbul, est un Maître des animaux qui soulève une lionne aux mamelles exubérantes.
Le développement accordé  par l'auteure à l'archétype lui permet de conclure à une certaine homogénéité des images des colosses dont le modèle est proche-oriental.  Elle relève également le caractère exceptionnel des sculptures qui ont vraisemblablement été réalisées pour une clientèle royale et dont l'influence sur l'art local est incontestable.  Enfin, la présence d'une mortaise au sommet de la tête des colosses  et d'un dispositif hydraulique pourrait indiquer que les statues faisaient également office de fontaines.

 

         L'image du dieu d'Amathonte inspire clairement la puissance, tant par la position occupée par la divinité sur le sarcophage royal que par toute une série de symboles que sont, entre autres, les cornes, le fauve qu'il maîtrise ou encore le rictus dont il est affublé. La comparaison que fait ensuite Isabelle Tassignon entre les descriptions de Gilgamesh et le dieu au lion  renforce l'hypothèse que la statue du dieu-roi d'Amathonte a été mise en forme selon des modèles iconographiques néo-assyriens même si force est de constater que les artistes chypriotes ne semblent pas être inféodés à un modèle précis ; ainsi ,le "nain aux lions" s'apparente également aux Dactyles, petites divinités liées au culte de la terre, nés de Rhéa ou de nymphes de l'Ida et se double d'un aspect royal.  Le nanisme dans ce cas précis est l'expression d'une altérité divine et d'anciennes structures de la pensée.  Par des exemples précis de divinités frappées de nanisme, comme Héraclès Dactyle, Pygmalion ou encore Héphaïstos, l'auteure montre que l'achondroplasie qui caractérise la divinité d'Amathonte n'est pas isolée et qu'elle peut s'expliquer par des motifs fonctionnels : elle singularise des divinités liées à la terre et à ses ressources.

 

         Après avoir essayé d'expliquer le pourquoi du nanisme du dieu d'Amathonte et de sa particularité comme divinité indigène, Isabelle Tassignon se penche sur l'évolution de sa personnalité, au travers de certaines représentations iconographiques et de témoignages littéraires.  Après les rapprochements qu'elle fait avec la divinité phénicienne Melqart et le dieu égyptien Bès, elle en vient à la conclusion que le dieu chypriote, même s'il a gardé ses aspects de nain et les fonctions associées à ce nanisme, a pris l'allure externe du dieu Baal, vraisemblablement  sous une influence phénicienne.

 

         Dans le dernier chapitre de l'ouvrage, l'auteure s'interroge sur les principes qui ont guidé les artistes quand ils ont fixé l'image du dieu dans la pierre. Le dieu d'Amathonte a indiscutablement une image  composite, mais sa personnalité est celle d'une divinité primitive, variante locale de grandes divinités - phénicienne, grecque et égyptienne - dont on l'a rapprochée.

 

         Isabelle Tassignon en conclut finalement que le petit "Seigneur aux lions" peut se revendiquer d'un statut de seigneur, de parèdre de la Grande Déesse et de roi.

 

         L'ouvrage, à destination d'un public moyennement averti, est riche de 12 planches monochromes et d'un catalogue particulièrement bien fourni. En outre, l'auteur a pris soin de rehausser certains chapitres par des conclusions de synthèse bien à-propos.

 

 

Table des matières

 

Abréviations bibliographiques, V
Introduction, 1
Chapitre I.  PATRIMOINE CHYPRIOTE, EMPRUNTS ORIENTAUX,HYBRIDITÉ, 5

  1. Autour de l'idée de "maîtrise des animaux", 5

  2. Traits distinctifs du Maître des lions d'Amathonte, 7

  3. Le Maître des lions d'Amathonte, une "création hybride", 13
     

Chapitre II.  LES "PETITES" STATUES : UN MAÎTRE AUX LIONS, 15

  1. Caractéristiques typologiques, 15

  2. Traitement des diverses composantes, 19

  3. Proposition de chronologie, 23

  4. Styles et mains, 25

Chapitre III.  LES STATUES COLOSSALES: LIONNE ET LION MAÎTRISÉS PAR UN ROI, 29

         1.  Caractéristiques typologiques, 29

         2.   L'archétype et la facture, 30

         3.  Fonction des colosses, 43

CHAPITRE IV.  IMAGES MENTALES, MODÈLES ET CRÉATIONS, 47

        1.  Mise au point d'une imagerie divine, 47

        2.  La production des statues dans son contexte, 51

CHAPITRE V.  LES ORIGINES CHYPRIOTES DU "NAIN AUX LIONS" D'AMATHONTE, 53

                      1.  Un dieu nain, de type "Dactyle"?, 53

                      2.  Un dieu roi, 57

                      3.  Un dieu en charge des richesses  minérales, 61

                      4.  Nanisme, royauté et métallurgie, 63

CHAPITRE VI.  MALIK(A), LE PETIT BAAL d'AMATHONTE, 73

                    1.  Deux groupes statuaires, reflets de deux conceptions différentes, 73

                    2.  Le dieu nain et Melqart, 74

CHAPITRE VII.  LE "SEIGNEUR" D'AMATHONTE ET LES INTERPRÉTATIONS SUCCESSIVES, 85

                   1.  Un Baal local, 85

                  2.  Les interprétations grecques, 87

                    3.  L'interprétation égyptienne, 88

CONCLUSION, 91
BIBLIOGRAPHIE COMPLÉMENTAIRE, 105
INDEX, 109
TABLE DES PLANCHES, 113
CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES, 115
TABLE DES MATIÈRES, 117
PLANCHES, 119