Koering, Jérémie: Le prince en représentation. Histoire des décors du palais ducal de Mantoue au XVIe siècle, 416 pages, 121 ill. n&b, 14x22,5 cm, ISBN 978-2-330-02237-2, 34,00€
(Actes Sud, Arles 2013)
 
Compte rendu par Armelle Fémelat
(armelle.femelat@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1604 mots
Publié en ligne le 2014-02-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2022
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          Il faut saluer la publication de cet ouvrage issu de la thèse de Jérémie Koering, intitulée Décor et lieu de pouvoir : l’exemple du palais ducal de Mantoue (1519-1587) et soutenue en 2005 sous la direction de Philippe Morel. D’une part car elle vient combler une lacune – la trop longue absence d’une étude systématique des chantiers décoratifs qui se sont succédés dans ce palais au XVIe siècle. D’autre part en raison de sa rigueur et de sa qualité scientifiques, dûe notamment à une approche pluridisciplinaire, assumée et revendiquée. Le prisme de l’iconologie, de la narratologie, de la sémiologie et de la philosophie ont en effet permis à l’historien de l’art de faire apparaître les caractéristiques et les singularités de tels décors dans la culture artistique de la Renaissance. La multiplication des points de vue proposés et la combinaison des approches offrent au lecteur une perception inédite de ce grand chantier princier de la Renaissance italienne. Le tout dans une langue claire et efficace, d’une grande sobriété, au service de la clarté du propos et de l’articulation des idées.

 

          Comme l’auteur l’explique lui-même avec beaucoup de modestie dans un préambule intitulé « commencement » : « ces pages épousent une conception de l’histoire [en référence à Paul Veyne et Roger Chartier] et ont pour ambition de proposer un récit (parmi d’autres possibles) des décors peints et sculptés au sein du palais ducal de Mantoue durant le XVIe siècle. Ces décors, dus à Giulio Romano, Titien, Giovan Battista Bertani, Lorenzo Costa le Jeune, Tintoret ou Francesco Segala, prennent place dans un complexe palatial qui, à l’exception de deux bâtiments, la Magna Domus et le Palazzo del Capitano, est entièrement lié à l’ambition édificatrice des Gonzague » (p. 9).

 

          L’étude s’articule en cinq chapitres, eux-même structurés en sous-chapitres et en sous-sous-chapitres. Utile fragmentation, très lisible dans la table des matières finale, qui permet de suivre sans peine les axes d’une pensée subtile et des démonstrations parfois complexes.  L’axe principal de ce travail trouve sa source dans la pensée artistique des XVe et XVIe siècles, en particulier via les notions de decorum et de convenance – notions clés de la théorie albertienne de la domus regia. Une telle recherche visant à l’exhaustivité et à une certaine globalité, Koering s’est utilement appuyé sur les travaux spécifiques de nombreux chercheurs internationaux, qu’il cite à l’envi, tels Antonio Belluzzi, Renato Berzaghi, Diane Bodart, Clifford Malcolm Brown, Jacqueline Burckhardt, Paolo Carpeggiani, Frederick Hartt, Julian Kliemann, Kristen Lippincott, Sergio Marinelli, Cornelia Syre, Bette Tavalcchia ou Chiara Tellini Perina.

 

          Le premier chapitre offre les repères historiques et spatiaux indispensables, ayant trait aux règnes des ducs Frédéric II (159-1540), François III (1540-1556) et Guglielmo Gonzague (1556-1587) ainsi qu’aux constructions et aménagements alors entrepris au palais. « Ville en forme de palais » comme l’a qualifié Baldassare Castiglione dans son Livre du courtian, ce gigantesque édifice, en chantier permanent entre 1517 et 1589, se présentait comme un agrégat de bâtiments disparates liés les uns aux autres par des jardins, des cours et des corridors.

 

          Intitulé « la fabrique d’un pouvoir », le deuxième chapitre interroge l’abondance des chantiers décoratifs, via le concept de magnificence et l’idée de profusion décorative. Où l’on découvre la manière dont l’architecture et le décor ont suivi les évolutions politiques du cérémonial et de l’étiquette grâce à l’analyse d’une politique architecturale venue répondre à des impératifs de représentation. Où l’on comprend également le rôle de l’ornement en tant qu’instrument de la magnificence princière et de la profusion décorative comme expression de la splendeur, de la richesse et du pouvoir au sein de cet « écrin du prince », avec une importance particulière dévolue aux façades peintes et aux lieux de passage, conçus comme des « surfaces de sens ».

 

          En vertu d’un déplacement du champ de la réflexion, le troisième chapitre s’attache à l’interaction entre images et pensée politique dans une perspective iconographique et théorique. Parmi ces «  décors à l’épreuve de la pensée politique », ceux réalisés sous Frédéric II et Guglielmo font très largement écho aux problématiques posées par les traités politiques des XVe et XVIe siècles destinés à l’institution du prince et intégrant la problématique du paraître princier. Ainsi la Sala di Troia de l’appartamento di Troia renvoie-t-elle à l’acquisition du Montferrat tout en se référant à divers préceptes politiques , « fidélité érigée en pacte politique, obéissance du peuple, reconnaissance de la continuité dynastique, autorité reposant sur les vertus du prince » (p. 81). Méthodologiquement scrupuleux, Jérémie Koering procède à une analyse de l’image princière en deux temps. Il commence par expliquer la façon dont les images ont pu entretenir des liens avec la pensée politique, puis confronte chacun des décors du palais ducal aux idées. Il défend la thèse selon laquelle, à la différence de l’image qui ne fait que montrer, le propre de l’ensemble décoratif – composé d’un assemblage d’images de manière à effectuer des rapprochements, des comparaisons, des déductions logiques – est « d’agencer des morceaux d’histoire, une variété d’allégories ou de symboles pour construire un discours » (p. 89). Ainsi, tous les décors étudiés se réfèrent-ils directement ou métaphoriquement aux vertus du prince, à la faveur du phénomène de distinction du prince par sa valeur éthique. De plus, la variété de ces décors illustre la légitimité du prince et les effets de son gouvernement tout en proposant une image du prince idéal. Image construite par accumulation, pièce après pièce, fruit d’une lecture transversale des décorations : image de son « corps symbolique […] morcelé, disséminé dans de multiples décors » destinée à être mentalement recomposée par le spectateur informé des questions politiques. C’est « l’image d’un prince exemplaire et légitime qui parvient à imposer sur le territoire mantouan un nouvel âge d’or » (p. 123).

 

          Dans le quatrième chapitre sont décortiqués les dispositifs décoratifs et les langages figuratifs privilégiés pour représenter le prince, par le prisme notamment de la poétique, de la rhétorique et de l’écriture de l’histoire (ars historica) de la Renaissance. Tantôt mythographiques, mnémoniques, ou didactiques selon leurs caractéristiques iconographiques, compositionnelles et stylistiques, les décors sont lus à la lumière du langage poétique « ut poesis pictura », du langage persuasif « ut rhetorica pictura » puis du langage didactique « ut historia pictura ». Le tout à la faveur des deux stratégies figuratives qui se sont succédées dans une dialectique aristocratie-efficacité des images, en corrélation avec l’évolution d’une instrumentalisation de la visibilité du prince. « Une première [stratégie], aristocratique, où la fable, l’allégorie et les montages rhétoriques complexes s’adressent à un public érudit, et une seconde [stratégie], didactique, où la clarté et l’évidence de l’histoire visent un public plus large » (p. 13).

 

          Non moins passionnant, le cinquième chapitre approfondit les possibilités de réception et d’intelligibilité des décors, en abordant d’abord la question des conditions de leur visibilité, dans l’espace, le temps et en fonction des règles de comportement ritualisant la société de cour à Mantoue au XVI; puis la question de leur activation sous des formes complémentaires : les mots peints, les descriptions artistiques et les discours de la littérature artistique, nouveau genre littéraire de la Renaissance, ainsi que les visites commentées, dispositif essentiel dans la mise en représentation du pouvoir princier, le commentaire oral permettant « de persuader et de contrôler tout à la fois » (p. 237). La problématique de l’analyse de l’efficacité des dispositifs mis en œuvre dans les décors est brillamment abordée, en fonction notamment du phénomène complexe que constitue la réception, une œuvre n’étant jamais univoque et s’adressant à des spectateurs tous uniques et subjectifs. Comme le précise l’auteur, « il ne s’agit pas ici d’évaluer la réception ou la perception sensible des décors mais, dans le fil d’une étude « politique », d’observer dans quelle mesure le déploiement métaphorique ou didactique de l’image du prince, de son gouvernement et de sa légitimité, a pu être efficace » (p.213)

 

          L’étude se clôt par un épilogue et l’idée selon laquelle les grands décors du palais ducal sont des œuvres collectives et le palais une succession d’espaces « où les voix du prince, des lettrés et des artistes se rencontrent autour des chantiers créatifs » (p. 247). Et l’auteur d’en conclure que « cette autorité plurielle, tant sur le plan conceptuel que matériel, et la variété de langage, née de la rencontre de la politique, de la philosophie, des lettres, de la peinture et de la sculpture, révèlent que les grands décors appartiennent au plus haut degré à un régime poétique et représentatif des arts. En aucun autre lieu, en aucune autre circonstance, la proximité des arts plastiques (peinture et sculpture) avec les lettres (la poétique, la rhétorique ou l’histoire) n’est aussi sensible. Or cette spécificité et ces exemples doivent nous rappeler que ce qui détermine le caractère artistique d’une œuvre au XVIe siècle, ce n’est pas uniquement son accomplissement technique, sa grâce ou  sa terribilità, c’est aussi ce désir, partagé par les poètes, de produire (poiein) des histoires, de mettre en scène des corps agissants » (p. 248).

 

          Suivent un très précieux et très riche catalogue des décors étudiés, la liste des illustrations, une bibliographie – des manuscrits, sources publiées et études modernes –, des remerciements et la table des matières. Le catalogue propose vingt-cinq notices articulées en un cartel, un historique et une description, une potentielle appartenance à des collections, une analyse ainsi qu’une bibliographie sui generis. Un seul regret, la petitesse et la mauvaise qualité des cent-vingt-et-unes illustrations en noir et blanc parfois difficilement lisibles. Heureusement, elles n’entravent en rien « l’intention qui traverse ce récit » de ne « pas mettre fin à la discussion, mais bien au contraire de la susciter, de maintenir les œuvres en vie en leur offrant un devenir critique » (p. 14).