Hurley, Cecilia: Monuments for the people: Aubin-Louis Millin’s Antiquités Nationales. 720 p., 54 b/w ill., 156 x 234 mm, ISBN: 978-2-503-53682-8, 120 €
(Brepols, Turnhout 2013)
 
Compte rendu par Elise Lehoux, EHESS
(elise-lehoux@orange.fr)

 
Nombre de mots : 2410 mots
Publié en ligne le 2014-03-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2030
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          Ce livre de Cecilia Hurley est issu de sa thèse de doctorat soutenue en 2005 à l’université de Neuchâtel. Cette « histoire d’un livre, [d’]un livre à propos d’un livre » (p. 19) analyse les Antiquités nationales d’Aubin-Louis Millin (1759-1818) publiées en cinq volumes entre 1790 et 1798, vaste entreprise éditoriale qui se compose de soixante-et-un articles, accompagnés de planches iconographiques sur des bâtiments d’époque médiévale ou moderne, appelés de façon novatrice des « monuments historiques ». Selon Millin, ces derniers sont menacés par le vandalisme des premières années de la Révolution française et son livre veut contribuer à les protéger. Celui-ci reçoit les faveurs du public mais intéressera peu la communauté scientifique.

 

          Historiographiquement en effet, « les Antiquités Nationales n’ont jamais vraiment été appréciées pour ce qu’elles sont (1) » (p. 13), pour reprendre les premiers mots de la préface de Roland Recht, qui cite en exergue C. Hurley. Livre ressource pour ses illustrations (p. 40), le contenu des Antiquités n’en est pas pour autant bien connu. De plus, les études récentes sur l’histoire du patrimoine se sont davantage concentrées sur des acteurs tels que l’abbé Grégoire ou Alexandre Lenoir. Loin de l’organisation classique des recueils d’antiquaires du XVIIIe siècle, ce livre demeurait jusqu’alors une « publication énigmatique » (p. 19).

 

          Ce paradoxe a conduit Cecilia Hurley à engager une étude quasi archéologique de cet ouvrage. À l’aide de très nombreuses archives et d’une vaste bibliographie, elle cherche à replacer le livre dans son contexte historique et bibliographique de rédaction et dans le parcours de son auteur, afin de rendre compte de l’ensemble du processus depuis la conception du livre jusqu’à sa réception. Figure marginale de cette époque, Millin a produit selon C. Hurley un livre audacieux, répondant aux événements révolutionnaires, qui vise à présenter un discours historique permettant aux citoyens de s’approprier ces « nouveaux monuments » (p. 27), appartenant désormais au passé.

 

          Partant de la réception du livre, dont l’organisation est qualifiée de chaotique, C. Hurley se penche, dans les trois premiers chapitres, sur la personne même de Millin pour éclairer sa situation au moment de la rédaction des Antiquités. Le premier chapitre « Quant à Millin… : de la renommée à l’obscurité » met en valeur le paradoxe de l’individu : mondain et célèbre, l’écrivain est tombé dans une relative obscurité après sa mort (p. 64). De plus, on le connaît dans l’historiographie davantage pour ces travaux postérieurs de promotion de l’archéologie et d’enseignement sur les antiquités gréco-romaines.

 

          Le deuxième chapitre, « Un érudit mais pas un pédant », insiste particulièrement sur le parcours de Millin, depuis sa passion première pour les sciences naturelles jusqu’aux antiquités classiques, et ses différentes activités de journaliste et de traducteur sous la Révolution. En 1790, on le connaît comme naturaliste, ardent propagateur de la classification du savant suédois Carl von Linné et comme traducteur de travaux en langue étrangère, anglaise. À partir de 1789, il devient chef rédacteur pour le journal la Chronique de Paris puis simple journaliste avant d’être emprisonné en 1793 en raison de ses « amitiés dangereuses » (p. 105) avec les Girondins. Millin est donc d’abord un journaliste dont le talent réside dans sa capacité de vulgarisation et de diffusion de travaux scientifiques ou littéraires à un plus large public. Il poursuit ce type d’activités en tant que directeur de publication du journal de vulgarisation scientifique le Magasin encyclopédique qu’il fonde avec deux collaborateurs en 1795 et dans lequel il s’investit jusqu’à sa mort.

 

          Le chapitre trois se consacre au nouveau statut social et institutionnel de Millin devenu « conservateur-professeur » d’archéologie à la Bibliothèque nationale à partir de 1795. La suite du chapitre relate les dernières étapes de sa vie scientifique et sociale et notamment ses travaux sur les antiquités classiques. Ces trois premiers chapitres dressent une biographie bien documentée de Millin et contribuent grandement au renouveau de nos connaissances sur cette figure atypique, à cheval entre deux siècles. L’organisation récente de deux colloques à son propos en est une illustration (2). Ces chapitres synthétiques comblent ainsi en partie une lacune historiographique en offrant un très bon point de départ pour une biographie plus large et ô combien manquante du naturaliste devenu archéologue, du journaliste devenu professeur.

 

          Le chapitre quatre revient sur le problème posé par le « dilemme de la destruction » sous la Révolution, contre lequel entend lutter Millin par son livre. Ce dernier met en avant l’argument du « vandalisme » dans le prospectus, source majeure de la présente étude qui annonce la publication des Antiquités nationales. Le chapitre cinq, « Les Antiquités nationales », porte sur le projet éditorial du livre. L’éditeur, Marie-François Drouhin, qui vient de monter son affaire, l’imprimeur, les libraires et le financement du livre sont évoqués avec, en creux, le problème posé par l’absence d’archives sur cet ouvrage, disparues dans l’incendie de la bibliothèque de Millin en 1812 ou confisquées sous la Terreur (p. 38). Une souscription est lancée pour financer l’ouvrage et, pour la rendre publique, Millin présente son projet à l’Assemblée Constituante en décembre 1790 ; le prospectus est reproduit le jour suivant, le 10 décembre, dans la Chronique de Paris.

 

          Deux éditions sont connues du livre. De la première, in-quarto, à la seconde, in-folio, le changement est « cosmétique » (p. 220), mais permet de réduire les coûts, motivation qui conduit aussi à la publication d’une édition abrégée dans les années 1830. Le coût des Antiquités est effectivement important (la souscription revient à 21 livres par trimestre), rapporté aux salaires journaliers des travailleurs qualifiés (2 à 3 livres par jour). Malgré les recensions positives du livre dans la presse, son prix élevé ainsi qu’un public réduit en cette période troublée expliquent peut-être les faibles ventes observées (p. 227). Cette difficulté s’ajoute à une critique venue d’outre-Manche à propos de l’exécution inégale des planches qui dépend de la maîtrise du graveur ; des exemples sont utilement reproduits à la fin du livre (p. 660-663).

 

          Les deux chapitres suivants, « La recherche d’antiquités » et « Dans l’ombre d’Albion », s’attachent à montrer les origines et les sources du livre. Cette reconstruction implique de revenir sur les intentions de l’auteur et sa méthode de travail, c’est-à-dire celle d’un historien de la fin du XVIIIe siècle écrivant une histoire des monuments en France (p. 233). Millin choisit d’intégrer tous les bâtiments et objets qu’il estime dignes d’attention, méthode qu’il utilise d’ailleurs dans ses publications postérieures comme la Galerie mythologique (1811). Ces constructions sont de style et de fonctions variées et émanent d’une large aire géographique, où Paris et ses environs sont bien représentés. Millin y ajoute des dissertations sur des sujets variés comme par exemple l’histoire des cloches ou des horloges (p. 234). C. Hurley rappelle à cette occasion les principes et les méthodes des antiquaires depuis les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur jusqu’à Caylus et Winckelmann, principes à travers lesquels la méthodologie de Millin est analysée, à savoir : l’historien se fonde d’abord sur ce qu’il voit, puis sur ce qu’il entend et enfin sur ce qu’il a lu.

 

          Millin a certainement visité la majorité des bâtiments qu’il décrit. Il a également recours à un appel à contribution dans le but d’obtenir du matériel iconographique ou des informations sur les édifices traités. Comme ses prédécesseurs, Millin utilise avec succès ces réseaux de correspondants locaux et parisiens. La bibliographie abondante utilisée par l’auteur des Antiquités est regroupée dans les notes et en fin d’ouvrage. Il s’inscrit donc pleinement dans la méthode de travail décrite précédemment.

 

          Concernant l’accès aux ressources visuelles, Millin exploite abondamment les dessins de la collection Gaignières (p. 274-275), en particulier ceux de la série qui pourrait servir à une histoire du costume. Cecilia Hurley a en outre recensé en annexe (no 5) la liste des graveurs ayant travaillé pour les Antiquités, augmentée des références bibliographiques sur ces artistes. Ce catalogue peut être très utile dans le cadre d’une étude plus large sur l’iconographie dans les ouvrages illustrés de Millin, dont les Antiquités nationales constituent la première expérience.

 

          Cecilia Hurley s’intéresse ensuite aux modèles puisés par Millin dans la tradition antiquaire anglaise, modèles auxquels il se réfère dans le prospectus, comme les Antiquities of England and Wales de Francis Grose (p. 308). Ce livre consiste en une série de planches, accompagnée par une courte description historique ou un texte anecdotique. L’organisation des dissertations y est plus souple que dans les livres traditionnels, principe que reprend Millin.

 

          Les deux derniers chapitres (« L’art de la description » et « Lire entre les lignes ») permettent à l’auteur de développer son hypothèse sur l’objectif des Antiquités à travers une étude précise des descriptions des monuments. Fait frappant, celles-ci portent davantage sur l’histoire du monument que sur l’apparence de chaque bâtiment ou objet (p. 349). À travers elles, Millin a l’ambitieux projet de contribuer à la protection de ces édifices dont le texte et l’image constituent un fidèle relevé, au cas où ceux-ci seraient détruits, totalement ou partiellement (p. 353). La fine étude textuelle à laquelle se livre Cecilia Hurley montre que Millin décrit d’abord l’intérieur du monument (à la différence de Winckelmann qui commence par la description extérieure) et énumère tous les objets présents pour ne rien omettre (au lieu de se concentrer sur les objets les plus « intéressants »). Il poursuit avec de longs passages sur l’histoire du bâtiment, de ses propriétaires et reprend pour finir le fil de la description de l’édifice.

 

          Les illustrations posent également problème du fait de leur caractère inégal, comme le montre C. Hurley en comparant une planche de la collection de Gaignières, (dont on regrette qu’elle ne figure pas dans les illustrations), avec sa reprise dans les Antiquités nationales (ill. 40, p. 689). La tombe reproduite « flotte », le sol ayant quasiment disparu de la planche, niant en cela son emplacement dans un dispositif plus large (p. 395-396). En raison de contraintes éditoriales, les inscriptions présentes sur les monuments ne sont pas très fidèlement rendues. Enfin, les informations sur la couleur ou les dimensions des monuments sont absentes des descriptions.

 

          L’apparente désorganisation du livre et son caractère négligé ne doivent pas en empêcher une lecture attentive, comme le propose Cecilia Hurley, en considérant le recueil pour ce qu’il est et non pour ce qu’il devrait être. L’absence de dédicace et de préface aux Antiquités invite à se référer au paratexte que constituent le discours prononcé par Millin à l’Assemblée Constituante et le prospectus. Le propos y est focalisé sur ce nouveau discours historique, construit sur des analyses des édifices historiques et ponctué de curiosités comme les anecdotes. En analysant ce qui est décrit et le moment où le livre paraît, C. Hurley montre qu’il est possible de lire chaque description comme une allusion discrète aux événements politiques contemporains. Par exemple, l’article sur le Pilori décrit l’application des peines sous l’Ancien Régime et paraît quelques semaines après la première exécution par la guillotine sur la Place de Grève, le 25 avril 1792 (p. 432). Les monuments sont ainsi pour Millin le moyen donné aux citoyens de se réapproprier leur histoire par le biais de ces « antiquités », ces objets de famille qui appartiennent désormais au passé. C’est selon ces principes que Millin choisit les bâtiments et rédige des articles d’une relative neutralité, au sein desquels il faut « lire entre les lignes ».

 

          Se plonger dans la lecture des Antiquités nationales, sans connaissance précise sur la période révolutionnaire ou plus largement sur les recueils de ce type, peut donner l’impression d’un ensemble ambigu, confus et sans véritable signification (p. 462). Mais tout l’intérêt du livre de Cecilia Hurley consiste à replacer l’ouvrage dans son temps, aussi bien depuis une perspective d’histoire du livre que depuis celle de l’histoire politique, sociale et intellectuelle de cette époque, en insistant bien sur le fait que celui qui écrit à cette époque est avant tout un journaliste, habitué à le faire rapidement, sur des sujets très différents. L’analyse de C. Hurley renouvelle l’intérêt pour l’ouvrage, délaissé par des décennies de critiques, bien que quelques-unes, C. Hurley insiste sur ce point, soient justifiées, comme celles qui portent sur la qualité des illustrations ou le manque de précision du propos (p. 466). Il serait également très intéressant, dans cette perspective, de mener une étude sur l’utilisation des Antiquités au cours du XIXe siècle afin d’évaluer si ce recueil a donné ou non naissance à un héritage, à des réemplois spécifiques, comme la Galerie mythologique qui est à l’origine d’une tradition éditoriale dans les décennies qui suivent sa parution.

 

          L’innovation du journaliste de la Chronique de Paris est de proposer une appropriation de ces édifices par l’usage insistant du terme de « monument historique », « sémiophore » (3) capable de servir de support à la mémoire collective. Ces monuments du passé, qui appartiennent désormais à tout le monde, et non plus aux seuls grands, permettent à chacun une assimilation de sa propre histoire, doublement accessible par le « dire » et le « voir ». Seule nuance à apporter à cette lecture, précise C. Hurley : elle est nettement moins pertinente pour le dernier volume, ce qui s’explique peut-être par l’absence de plan d’ensemble courant sur les cinq volumes.

 

          Les annexes du livre de C. Hurley sont très utiles pour les matériaux qu’elles fournissent : une chronologie de la vie de Millin, la retranscription du prospectus et de documents d’archives sur les années 1790, le catalogue des planches publiées et leurs graveurs, une liste des archives consultées, ainsi qu’une bibliographie très complète sur les travaux de Millin. La bibliographie générale, actualisée, peut aussi servir de références à une future biographie.

 

          Cette étude très poussée du premier « musée de papier » de Millin (p. 479), modèle d’enquête archéologique sur un ouvrage, permet de réévaluer la place de cet homme polyvalent et celle de ses travaux en cette fin de XVIIIe siècle. Les Antiquités nationales inaugurent un nouveau discours sur les monuments historiques, devenus patrimoniaux.

 

(1) Les citations sont traduites par l’auteur du compte rendu.

(2) Anna Maria d’Achille, Antonio Iacobini, Monica Preti-Hamard, Marina Righetti et Gennaro Toscano (dir.), Voyages et conscience patrimoniale. Aubin Louis-Millin (1759-1818) entre France et Italie, actes du colloque Paris, Institut national du patrimoine, 27-28 novembre 2008 et Rome, la Sapienza-Università di Roma, 12-13 décembre 2008, Rome, Campisano Editore, 2012 et Geneviève Espagne, Bénédicte Savoy (éd.), Aubin-Louis Millin et l’Allemagne. Le Magasin encyclopédique - Les lettres à Karl August Böttiger, Georg Olms Verlag, Hildesheim, 2005.

(3) Krzysztof Pomian, Collectionneurs, amateurs et curieux : Paris, Venise, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1987, p. 42.