Ma, John: Statues and cities: honorific portraits and civic identity in the Hellenistic world. Oxford studies in ancient culture and representation. xxv, 378 p., ISBN 9780199668915, $185.00
(Oxford University Press, Oxford 2013)
 
Compte rendu par Martin Szewczyk, Centre de recherche et de restauration des musées de France (Paris)
(martin.szewczyk@culture.gouv.fr)

 
Nombre de mots : 1771 mots
Publié en ligne le 2014-01-10
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2042
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          La publication de cet ouvrage comble, on peut le dire, un vide dans la littérature des études grecques : le portrait honorifique est un sujet récent, du moins quand il est étudié pour lui-même. Il faut, pour s’attaquer à ce sujet, ne pas hésiter à pratiquer avec autant de curiosité que de compétence des disciplines souvent étroitement cloisonnées : épigraphie, archéologie, histoire de l’art. C’est ce qu’a fait John Ma dans cette étude dont le champ est délibérément très large puisqu’il a l’ambition d’étudier au mieux une pratique, celle du portrait honorifique, sur une longue période, qui plus est riche en évolutions, l’époque hellénistique. Le concept central de toute l’étude, développé dès les premières pages du livre, réside dans l’idée que le portrait honorifique a moins pour sujet le personnage représenté (l’honoré) que la relation qui est instaurée par l’honneur entre ce dernier et l’honorant, qu’il soit une collectivité ou une personne privée. Cette thèse est servie par une érudition épigraphique certaine, articulée intelligemment avec les données archéologiques, pour une étude diachronique du portrait honorifique. La reconstitution des contextes est en effet un des leitmotiv du travail de J. Ma, qui considère – à juste titre – que l’étude d’un portrait sis dans l’espace public ne peut faire l’économie de l’étude de l’emprise de l’œuvre dans son contexte (monumental, statuaire…). Il insiste sur l’importance du séquençage archéologique et épigraphique des données pour l’analyse des monuments et de leur sédimentation dans l’espace public.

 

           Le premier chapitre est centré exclusivement sur les inscriptions (« Statues and Stories »), mais pour en comprendre en termes pragmatiques les tenants et aboutissants. À partir des conventions gouvernant la pratique épigraphique des portraits honorifiques, J. Ma révèle des implications politiques et idéologiques de premier plan : l’utilisation du nominatif, la formule dédicatoire ou honorifique (« Le Peuple a honoré Apollodoros, fils d’Aristarchos… »), cette dernière résumant un honneur public prononcé par la collectivité. La cité garde la main. De même que la relégation de l’honoré au rang d’objet d’une transaction symbolique par l’usage de l’accusatif met l’emphase sur la relation qui s’instaure.

 

          Puis l’auteur se tourne en effet vers l’espace des statues (« Statues and Places »), avec l’intention d’établir une « grammaire de l’espace » des honneurs, passant en revue les différentes catégories de lieux dans lesquels le portrait honorifique peut prendre place. Abordée avec la volonté d’insuffler des concepts modernes (Lefebvre, La production de l’espace, 1974) dans la réflexion, la question topographique est d’abord une revue des environnements monumentaux des portraits honorifiques, toujours appuyée sur des cas concrets. Le concept d’espace public est brièvement discuté. S’ensuit une étude plus détaillée d’un petit nombre de sites : l’agora de Priène, l’acropole de Pergame, l’agora d’Athènes… puis l’Asklepieion d’Epidaure, le théâtre de Magnésie du Méandre, l’Amphiaraion d’Oropos. L’espace est conçu, et c’est très intéressant, comme laissant ouverte la possibilité d’une compétition. C’est par celle-ci, comme veut le montrer le chapitre suivant, par l’analyse très fine des contextes archéologiques, qu’est produit l’espace.

 

          Vient ensuite une longue étude de la place du monument honorifique privé, c’est-à-dire décidé par la famille ou des amis de l’honoré, dans la cité. Exprimant lui aussi une relation, mais entre deux individus ou un groupement privé et un individu, qui est également une relation réciproque, la situation de ce monument honorifique privé est effectivement en concurrence avec celle du monument public : comment s’articulent-t-ils ? Que révèle le développement du premier en termes d’histoire sociale ? Ne manifestent-ils pas le désir des grandes familles de notables de se faire de plus en plus visibles dans l’espace public ? Si, en rendant visibles les solidarités familiales, confondant espace public et espace privé, ces monuments entraient en conflit avec le monument public, symbole de l’isonomie idéale de la cité grecque démocratique, on doit également remarquer qu’ils empruntent leur code et leur vocabulaire (avec de légères inflexions) à la tradition du monument honorifique public, exprimant autant l’identité publique du ou des personnages que les solidarités familiales. Leur dimension publique est évidente. S’ils révèlent probablement des processus d’aristocratisation, il ne faut pas en faire le véhicule d’une révolte des élites contre « la cité » : il nous semble bien plutôt que c’est la cité qui fait les élites, en y reconnaissant les modèles de comportement qu’elle a l’ambition d’élever. L’idéologie civique n’avait pas à entrer en conflit avec l’identité des élites : il est plus probable qu’elle structurait autant qu’elle était structurée par eux les comportements légitimes dont la maîtrise assurait aux notables la reconnaissance publique. En revanche, on ne peut que souscrire à la conclusion que ces monuments révèlent l’espace public grec comme un espace de compétition.

 

          Le quatrième chapitre aborde pour la première fois les statues comme des images, examinant tour à tour leur production et leur perception. La première partie (« Making ») est, nous semble-t-il, la plus riche : se démarquant, ce qui se comprend au vu de son parcours, de l’histoire de l’art traditionnelle, l’auteur examine la statue honorifique comme œuvre politique (les processus d’octroi et de financement), comme œuvre plastique (les décisions concernant l’aspect, la taille, le type de la statue mais également la technique de la statuaire en bronze) avant de livrer des considérations d’importance sur la coexistence, dans l’Antiquité, de deux « mondes de l’art » - usant avec brio des concepts d’Howard Becker – celui de Pline et du connoisseurship romain d’une part, et celui des statues honorifiques, images toutes engagées dans la quotidienneté sociale et politique des cités grecques, d’autre part. L’auteur s’intéresse ensuite à l’aspect même des monuments honorifiques, et en particulier des statues. Après le rappel des différents types « disponibles » pour le genre des portraits honorifiques (portrait drapé, nu héroïque, statue cuirassée), il se replie sur l’inscription de Philitas à Kalindoia, une des rares à nous livrer des informations sur l’aspect des monuments. Se heurtant là à la difficulté majeure des études sur le portrait honorifique (absence des statues sur les bases ou absence des contextes pour les statues effectivement conservées), il a choisi de privilégier les pièces conservées en contexte : Athènes (Ménandre, Olympiodoros, Démosthène), le Péloponnèse avec la stèle de Polybe, Priène, Délos (C. Ofellius Ferus), Erétrie (le jeune palestrite du gymnase). La définition des types statuaires, rendue primordiale par le phénomène de standardisation, est un peu lâche (le « Normal-type », devient le type de Cos, certes prépondérant à l’époque hellénistique, et non le « Normaltypus » traditionnellement défini par la littérature). La conclusion (« Contexts for seeing »), très courte, est la seule qui soit en adéquation avec le titre du chapitre (« Looking at an Honorific Portrait »). Les questions de types, de séries, sont abordées mais auraient mérité plus de développements.

 

          L’ampleur de la partie conclusive est à la mesure des apports riches et nombreux. Elle se centre sur le fil conducteur de l’ouvrage : le monument honorifique est avant tout l’image d’une relation instituée, de reconnaissance (et donc de dépendance symbolique) entre un honoré et un honorant. Il contribue à la reproduction sociale en assurant à l’élite une visibilité, et portraits « publics » et portraits « privés » (comprendre : de commande publique ou de commande privée) étaient issus du même moule (si ce n’est au sens strict, au moins au figuré), façonnés qu’ils étaient par une culture civique encore très vivante qui trouvait là un moyen d’expression privilégié. Une large place est faite à l’ « agency », à l’engagement des spectateurs, commanditaires, producteurs, dans les structures sociales, et au rôle que tient le portrait, en tant que moyen d’expression, dans ce jeu complexe. Comme l’auteur le note très judicieusement, la « pétrification » des rapports sociaux est un moyen de protéger les relations qui s’instituent, ici, entre le corps civique et les individus. D’où, en négatif, le danger que représentent les atteintes, volontaires ou non, légales ou non, aux monuments.

 

           Si cet ouvrage fera indéniablement date, de par la fraîcheur et la vivacité de sa méthode transdisciplinaire et de son raisonnement, de par l’érudition qu’il met en jeu sur plus de trois cents pages, soutenue par un appareil savant très important, ainsi que par la qualité également de son édition, qu’il nous soit permis néanmoins d’exprimer quelques remarques. Sur le plan des documents eux-mêmes, nous ne signalerons qu’une erreur, probablement d’inattention (d’autres, plus savants, en verront peut-être d’autres) : p. 78, on doit lire « C. Ofellius Ferus » et non « C. Ofellius Rufus ». Le passage consacré aux sanctuaires extra-urbains aurait peut-être gagné à aborder le débat sur le Nikephorion de Pergame. L’interprétation « genrée » des statues de Kléopatra et Dioskouridès à Délos me semble hasardeuse, car la pose fermée et restreinte, donc modeste, n’est pas, dans ce cas précis, l’apanage de la seule femme…

 

          Du point de vue de l’analyse sociologique, qui est véritablement au cœur de l’ouvrage, on peut faire quelques suggestions. L’auteur semble fonder son analyse sur une opposition entre la cité et ses élites, la première, et son idéologie, exerçant une contrainte sur les secondes. Il me semble que tout laisse à penser que les dominants ne sont pas contraints d’accepter une idéologie civique « égalitariste », limitant leur ambition, sur le mode du compromis, mais bien plutôt qu’elle est au fondement même de leur domination. Il considère que le monument public limite le développement d’une élite civique forgeant de son côté une stratégie concurrente, celle du monument privé dans l’espace public (il faudrait d’ailleurs veiller à ce que ces monuments publics dans leur destination mais privés dans leur initiative ne se transforment pas en « portraits privés », mais l’auteur en est parfaitement conscient). De même, il investit la « serialization », standardisation et agrégation des monuments, d’un rôle de contrôle de l’élite. On pourrait aussi se demander si l’espace civique ne devient pas, au contraire, l’espace d’une mise en scène de l’élite civique en tant que groupe, ce qui semble en cohérence avec les transformations subies par les élites civiques hellénistiques. L’ambition très large de l’étude, étudiant le portrait honorifique dans son ensemble, peut expliquer la rapidité des différenciations sociologiques : les « honorés » ont en effet un profil très différent, selon que l’on parle d’un roi hellénistique, d’un notable de la haute époque hellénistique, d’un notable de la basse époque hellénistique, d’un athlète, d’un général romain, d’un philosophe… On peut donc s’interroger pour savoir si, bien plus qu’un produit « non élitiste », le portrait honorifique n’est pas, au moins dans le cas des élites locales, un produit élitiste mais s’abstenant de toute tendance au faste. De même, la fin protreptique du monument honorifique me semble un peu idéalisée par l’auteur. La fonction hortative de l’honneur n’est peut-être pas la plus importante socialement : « on ne se ruine pas pour des couronnes », a pu écrire P. Veyne.

 

          Ces quelques points n’empêchent en rien cette synthèse difficile et attendue d’être d’une lecture parfaitement stimulante.