Alix, Clément - Épaud, Frédéric (dir.): La construction en pan de bois au Moyen Âge et à la Renaissance. 450 p., 21 x 28, ISBN : 978-2-86906-294-8, 35 €
(Presses universitaires de Rennes, Rennes - Presses universitaires François-Rabelais, Tours 2013)
 
Compte rendu par Antoine Capet, Université de Rouen
(antoine.capet@laposte.net)

 
Nombre de mots : 2636 mots
Publié en ligne le 2014-02-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2047
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          Nous disions il y a quelque temps dans ces colonnes tout le bien que nous pensions d’un ouvrage publié par un éditeur belge établi à Tournai, Les charpentes du XIe au XIXe siècle1. Il est plus que gratifiant de voir des éditions universitaires françaises se pencher elles aussi sur le patrimoine de la France pour ce qui est de ce que nos glorieux ancêtres appelaient « l’art de la charpente ». Ce nouveau volume fera date lui aussi.

 

          Il fera date en premier lieu pour sa qualité technique et esthétique. On peut supposer que les abonnés d’Histara sont nombreux à s’intéresser également à « l’art du livre », et ils apprécieront le solide cartonnage à couverture illustrée en couleurs, avec cahiers cousus – gage d’une bonne conservation des feuillets dans la durée. Ils apprécieront encore davantage la qualité de la mise en page (due à Mickaël Robert, des Presses universitaires François-Rabelais), la clarté des croquis le plus souvent coloriés et des cartes qui le sont toujours, ainsi que l’abondance des photographies en couleurs au piqué le plus souvent remarquable. Ceux qui s’intéressent de surcroît à la typographie de qualité ne manqueront pas de noter les « ct », « st » et « sp » ligaturés à l’ancienne. Bref, nous avons là sans conteste ce qu’il est convenu d’appeler « un beau livre ».

 

          Mais évidemment, la plupart des acheteurs et des lecteurs se préoccupent avant tout du contenu. Disons d’emblée qu’ils ne seront pas déçus là non plus par cette œuvre collective et pluridisciplinaire qui propose un véritable tour de France de la construction en pan de bois à l’époque retenue. Petite réserve cependant quant aux aires géographiques couvertes : le nord de la Loire est surreprésenté – mais c’est inévitable, car imputable à l’état actuel des recherches, comme il est suggéré p. 13. Il en va de même pour la surreprésentation des pans de bois en contexte urbain, expliquée p. 15. Selon un schéma classique, l’ouvrage s’ouvre sur une Introduction non attribuée – mais on peut penser qu’elle émane des deux talentueux coordonnateurs de l’ensemble, Clément Alix et Frédéric Épaud – qui nous annonce que l’objectif de l’ouvrage est de « présenter diverses recherches réalisées lors de cette dernière décennie (2000-2012), ou bien étant encore en cours à l’époque actuelle » (p. 14).

 

          Toute règle trouvant immédiatement ses exceptions, le premier chapitre, « Pans de bois et identité culturelle : Le cas du bassin de la Meuse moyenne » (David Houbrechts), traite en partie des pans de bois en milieu rural, le Pays de Herve, à l’est de Liège. Nous restons dans des aires qui se situent actuellement de part et d’autre des frontières nord de la France avec « La maison de bois et de terre dans les Pays-Bas méridionaux vers 1400 », chapitre dû à Alain Salamagne, qui propose en annexe des « Pièces justificatives » (textes de documents d’archives) pour appuyer son développement. Le propos se déplace ensuite vers l’est, à propos duquel le doctorant Ivan Ferraresco se penche sur la question du « Pan de bois et évolution des pratiques architecturales entre le XIIIe et le XVIe siècle en Lorraine ». Plus d’un lecteur sera surpris d’y apprendre que « La construction en bois des XIIIe-XVIe siècles est un thème peu investi par les chercheurs en histoire et archéologie lorraine[s] » (p. 49). Toujours plus à l’est, nous avons « Construire et habiter la maison en pan de bois en Alsace », par Frédérique Bourra et Maurice Seiller, récemment décédé et à qui le volume est dédié. Le corpus est plus que substantiel car on estime « à plus de mille le nombre de maisons médiévales conservées en Alsace » (p. 74), et la documentation iconographique du chapitre est à l’avenant, avec de nombreux croquis ainsi que des photographies de magnifiques édifices, prises de nos jours. La dimension « régionaliste » ou « particulariste » ressort tout spécialement dans la partie sur « La Stube lambrissée, le cœur de la maison ». On redescend ensuite vers la Champagne, avec « Le bois dans l’architecture civile à Provins, XIIe-XVIIe siècle », d’Olivier Deforge, où l’auteur montre bien que la construction en pierre trouve un sérieux rival dans le bois, notamment grâce à « ses possibilités ornementales », au cours de la Renaissance (p.106) et ce, non seulement à Provins, mais dans les alentours.

 

          Le tour de France s’interrompt pour une pause consacrée à des réflexions de valeur générale proposées par Florence Journot dans « Conception, industrie du pan de bois : Questions posées ». On y relèvera tout particulièrement l’appel qu’elle y fait à l’indispensable collaboration entre universitaires et « hommes de l’art » pour faire progresser les connaissances (p. 122).

 

          Il reprend avec « Abbaye Saint-Amand de Rouen : Étude d’un édifice en pan de bois du XIIIe siècle » (Frédéric Épaud), seul exemple de la technique utilisée, analysée et (magnifiquement) illustrée, actuellement connu à Rouen, sans qu’on puisse établir si cela est dû à la nature fort partielle de la documentation disponible, sachant que « cette ville conserve encore plusieurs centaines de maisons médiévales et modernes en pans de bois, non étudiées archéologiquement à ce jour » (p. 138). Plus à l’ouest, « Le corpus de maisons en pan de bois préservées à Laval est difficile à évaluer. Si l’on se borne à compter les maisons en pan de bois médiévales dont les façades ont été conservées complètement ou partiellement, ce corpus s’élève à 63 édifices aujourd’hui recensés », apprend-on dans « La construction médiévale en pan de bois à Laval » (Jean-Michel Gousset, p. 143). En matière de conservation, le contraste est saisissant entre le dessin de « La maison des Guérins, rue de la Trinité, 1888 », édifice de toute beauté désormais disparu, et une photographie ultérieure, non datée, qui le montre dans un état d’abandon qui choque et indigne les connaisseurs du XXIe siècle (pp. 142-143).

 

          Toujours dans le domaine de la conservation, on trouve au contraire dans le chapitre de Jean-Yves Hunot, « Le pan de bois antérieur au XVIe siècle dans l’habitat seigneurial de l’Anjou », un bâtiment à la laideur extérieure insigne, avec cet enduit grisâtre et encrassé que l’on voit trop souvent le long de nos routes de campagne. Or cette façade peu avenante cache une fort belle structure en bois, avec des pièces d’assemblage remarquables qui ont conservé leurs marques à la rainette (pp. 164-169). Nous restons en Anjou avec « Les maisons en pan de bois d’Angers : L’apport de la dendrochronologie et des sources documentaires », chapitre d’Olivier Biguet et Dominique Letellier-d’Espinose, lui aussi copieusement illustré de très parlantes photographies en couleurs, qui se clôt sur un très utile tableau, « Essai de chronologie comparée des encorbellements entre Bretagne et Berry » (p. 196).

 

          Clément Alix, doctorant, s’est chargé de faire le point sur « Les maisons en pan de bois d’Orléans du XIVe au début du XVIIe siècle : Bilan de treize années de recherche » et beaucoup de lecteurs seront surpris d’apprendre qu’à Orléans « il n’existe pas de maison entièrement construite avec une ossature en bois sur ses quatre côtés » (p. 223). Il s’interroge bien sûr sur cette étrangeté, sachant que le chêne ne manquait pas aux alentours et que la Loire était un grand fleuve de flottage des bois – il propose d’ailleurs un fort intéressant cliché de « perforation oblique » observée sur un poteau cornier, par où passaient les liens qui formaient le « train » de flottage. Il note également la rareté des « pignons sur rue » par rapport aux grandes villes proches : tout cela relève-t-il d’un souci de lutte contre l’incendie ? Son chapitre très riche, tant pour le texte que pour l’iconographie, comporte un inhabituel – et fort bienvenu – tableau sur le traitement coloré des pièces de bois des façades, avec un échantillon de 66 maisons allant du milieu du XIVe siècle au milieu du XIXe siècle, où il apparaît clairement que c’est le « bois apparent (avec lait de chaux ?) » qui l’emporte de loin à chaque période (fig. 28, p. 245). Il se conclut sur une copieuse « Annexe » de sept pages qui dresse un inventaire avec typologie détaillée de maisons en pan de bois d’Orléans ayant fait l’objet d’une datation par dendrochronologie.

 

          Autre forme de contraste, cette fois entre la politique récente des municipalités, nous apprenons sous la plume de Julien Noblet, dans « L’architecture en pan de bois à Tours : Nouvelles perspectives » que « à l’inverse d’autres villes du val de Loire, comme Angers ou Orléans, l’architecture en bois tourangelle, comme son patrimoine en général, souffre d’un désintérêt certain de la part des autorités municipales, passées et actuelles » (p. 201). L’ironie des destructions de vieilles maisons de « mariniers, tanneurs, poissonniers » encore en bon état sur les bords de la Loire dans les années 1960 par le « maire-bâtisseur », Jean Royer, c’est que l’un des bénéficiaires des terrains ainsi rasés a été l’université (pp. 202-203).

 

          Nous retrouvons Clément Alix et Julien Noblet, qui en ont recensé plus d’une centaine d’unités, dans « Les maisons en pan de bois de Blois : Réévaluation du corpus d’une ville ligérienne, XVe-XVIe siècle ». Outre les techniques de construction, qui sont bien sûr parfaitement analysées et illustrées, ce sont les décors sculptés qui retiennent tout spécialement l’attention du lecteur, qui apprend que « le riche corpus de maisons en pan de bois encore conservé à Blois se démarque des édifices orléanais ou tourangeaux par l’abondance d’un décor première Renaissance » (p. 293) – ce dont témoignent les photographies réalisées par les auteurs qui viennent opportunément éclairer le texte.

 

          Les grandes villes des Pays de la Loire ayant été fort bien pourvues chacune en détail, c’est à des études régionales globales que nous sommes ensuite conviés, en commençant par « Le pan de bois en Bourgogne, XVe-XVIIe siècle », copieux chapitre de quarante pages confié à Benjamin Saint-Jean Vitus, qui s’ouvre sur une très bonne idée : une carte de l’aire couverte avec les noms de villes ou de villages en caractères de taille proportionnelle au nombre de maisons en pan de bois recensées et / ou discutées. L’auteur voit et étudie cinq – peut-être six – « grandes familles de schéma d’ossature des façades sur l’ensemble de la région » (p. 335). On ne s’étonnera pas de voir les villes – Dijon et Auxerre, notamment – présenter la plus grande variété et l’on sera intéressé d’apprendre que « la période qui court en gros de 1480 à 1550 représente un sommet de l’art du pan de bois – et de son décor, même si celui-ci reste souvent sobre en Bourgogne » (p. 335).

 

          Malgré son titre, « Le pan de bois en Provence à la fin du Moyen Âge : L’exemple de l’hôtel de Rascas à Avignon », le chapitre d’Émilien Bouticourt, autre doctorant, ne se cantonne pas à ce seul édifice. Prenant le contre-pied de certains de ses prédécesseurs qui croyaient voir un manque de constructions en bois dans la région, attribuable notamment à la pauvreté des forêts, l’auteur adopte résolument un point de vue inverse : « Les difficultés d’approvisionnement en bois d’œuvre de qualité n’ont, en effet, pas plus empêché les constructions en pan de bois que celles des charpentes de toit. Les contraintes associées à la rareté ont même donné lieu à des solutions architecturales associant performances économiques et techniques » (p. 345). C’est bien sûr à ces « performances » que s’attache son chapitre, que complète une « Analyse dendrochronologique des poutres armées [en mélèze] et du solivage [en sapin et en épicéa] de l’hôtel de Rascas à Avignon » due à Frédéric Guibal.

 

          Deux techniques dominent l’étude d’Anne-Laure Napoléone, « Pans de bois antérieurs à 1450 dans les régions du sud-ouest : Nouvelles données » : l’encorbellement – souvent rencontré ailleurs – mais surtout le procédé moins courant du pan de bois non porteur. Deux clichés de l’auteure retiendront particulièrement l’attention du lecteur pour la beauté des maisons à encorbellement et remplissage en grès rouge : l’un pris à La Canourgue (Lozère), l’autre à Cahors (pp. 366-367). Cette même ville de Cahors bénéficie ensuite d’un « coup de projecteur » porté par Cécile Fock-Chow-Tho sur un édifice précis, « Cahors : Une maison de la fin du XIIIe siècle » – au N°46 de la rue Donzelle, pour être tout à fait exact – qui, outre là encore de beaux clichés de l’auteure, comporte des dessins de sa main qui illustrent parfaitement le propos du texte.

 

          Nous terminons ce tour de France en restant dans le sud-ouest, où « la construction en pan de bois […] bénéficie depuis une dizaine d’années d’un regain d’intérêt », selon l’auteure (p. 395), avec le chapitre d’Adeline Béa, « L’architecture civile en pan de bois à Labrugière, à Sorèze et dans le sud du Tarn, deuxième moitié du XVe-XVIe siècle ». La structure à croix de Saint-André semble très largement dominer (magnifique exemple de 1519-1520, avec remplissage de briques plates appareillées en chevron, rue du Maquis à Sorèze, sur la photographie de la p. 406). Autre caractéristique de la région étudiée : « Le décor d’accompagnement reste discret sur les maisons » (p. 410). Là encore, le chapitre comporte un « Tableau récapitulatif des datations par dendrochronologie pour les maisons de Sorèze et de Labruguière », fort bienvenu.

 

          L’ouvrage se conclut sur deux importants appendices : un Glossaire de neuf pages et une Bibliographie extrêment copieuse de 23 pages, qui reprend les ouvrages et articles cités à la fin de chaque chapitre et propose un véritable recensement de tout ce qui est paru ces dernières années sur le sujet. Comme toujours, chacun pourra y trouver des lacunes, au gré de ses préférences parmi les grands prédécesseurs : pour ma part, je regrette l’absence de l’Histoire des charpentiers – leurs travaux d’Antoine Moles (Paris : Gründ, 1949), qui comporte des illustrations de pans de bois remarquables. On pourra regretter également l’absence d’un index, qui aurait facilité l’utilisation du volume comme instrument de travail pour les recherches à venir – qui seront à n’en point douter elles aussi très riches quand on voit la qualité des travaux de doctorants proposés.

 

          Il va de soi que toutes les bibliothèques universitaires et municipales (a fortiori dans les localités traitées) se doivent de posséder ce splendide et très solide recueil – mais le prix extrêmement raisonnable eu égard à la qualité de l’ensemble en fera également un cadeau apprécié de tous les amoureux de la « belle ouvrage » en bois.

 

 

1 Voir la recension sur le site d’Histara :

http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1720

 

 

Sommaire

 

Introduction, 11


Pan de bois et identité culturelle. Le cas du bassin de la Meuse moyenne, 17
David Houbrechts

La maison de bois et de terre dans les Pays-Bas méridionaux vers 1400, 31
Alain Salamagne


Pan de bois et évolution des pratiques architecturales entre le XIIIe et le XVIe siècle en Lorraine, 49
Ivan Ferraresso

Construire et habiter la maison en pan de bois en Alsace, 73
Frédérique Boura, Maurice Seiller

Le bois dans l’architecture civile à Provins XIIe-XVIIe siècle, 99
Olivier Deforge

Conception, industrie du pan de bois : questions posées, 111
Florence Journot

Abbaye Saint-Amand de Rouen : étude d’un édifice en pan de bois du XIIIe siècle, 127
Frédéric Épaud

La construction médiévale en pan de bois à Laval, 141

Jean-Michel Gousset

Le pan de bois antérieur au XVIe siècle dans l’habitat seigneurial de l’Anjou, 161
Jean-Yves Hounot

Les maisons en pan de bois d’Angers : l’apport de la dendrochronologie et des sources documentaires, 181
Olivier Biguet et Dominique Letellier-d’Espinose


L’architecture en pan de bois à Tours : nouvelles perspectives, 201
Julien Noblet

Les maisons en pan de bois d’Orléans du XIVe au début du XVIIe siècle : bilan de treize années de recherche, 221
Clément Alix


Les maisons en pan de bois de Blois : réévaluation du corpus d’une ville ligérienne XVe-XVIIe siècle, 271
Clément Alix, Julien Noblet

Le pan de bois en Bourgogne, XVe-XVIIe siècle, 305
Benjamin Saint-Jean Vitus

Le pan de bois en Provence à la fin du Moyen Âge. L’exemple de l’hôtel de Rascas à Avignon, 345
Émilien Bouticourt

Pans de bois antérieurs à 1450 dans les régions du sud-ouest : nouvelles données, 361
Anne-Laure Napoléone

Cahors, une maison de la fin du XIIIe siècle, 379
Cécile Fock-Chow-Tho

L’architecture civile en pan de bois à Labruguière, à Sorèze et dans le sud du Tarn, deuxième moitié du XVe-XVIe siècle, 395
Adeline Béa

 

Glossaire, 417

 

Bibliographie générale sur la construction en pan de bois au Moyen Âge et à la Renaissance, 427