Lankester, Francis : Desert Boats. Predynastic and Pharaonic era Rock-Art in Egypt’s Central Eastern Desert: Distribution, dating and interpretation. xii+138 pages; illustrated throughout, ISBN 9781407311647, £29.00.
(Archaeopress, Oxford 2013)
 
Compte rendu par Dorian Vanhulle
(dorian.vanhulle@ulb.ac.be)

 
Nombre de mots : 2361 mots
Publié en ligne le 2014-12-12
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2050
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         Cet ouvrage est une version condensée de la thèse de doctorat de l’auteur, défendue à l’université de Durham en 2012 (1). Membre de l’Eastern Desert Survey (2), F. Lankester décide de consacrer sa recherche aux innombrables gravures rupestres dispersées dans le désert oriental égyptien. Progressivement découvertes dès la fin du XIXe siècle, une quantité non négligeable de ces gravures a été publiée par H. Winkler lors de ses campagnes de prospections entre 1936 et 1937 (3). Les campagnes de l’EDS ont permis d’en relocaliser certaines, mais également d’en documenter de nouvelles. Fort de ce succès, d’autres expéditions ont été menées par la suite (4). Le bateau est un motif récurrent au sein de ces gravures, 884 occurrences, réparties dans 76% des sites abordés par l’étude, ayant été identifiées à ce jour (p. 70). Plus généralement, il occupe une place importante dans l'iconographie prédynastique (ca. 4500-2900 av. J.-C.), en particulier dans des scènes emplies d’une forte dimension politique et idéologique. Cette abondance du bateau dans l’art rupestre, éloigné de toutes voies navigables, est frappante, d’autant plus que « while we may view the production of animal images as a reflection of reality, this cannot be the case with boats. This means that there is much more to these images than a faithful representation of immediate reality » (p. xii).

 

         À la suite de la table des matières et de la liste des illustrations (p. ii-xi), une courte préface tient lieu de préambule (p. xii). F. Lankester y revient sur ces diverses expéditions à l’origine de sa recherche doctorale. L’introduction (p. 1-5) présente quant à elle les objectifs poursuivis par l’auteur. Ceux-ci sont, d’une part, d’analyser la distribution géographique de ces gravures et, d’autre part, de tenter d’en préciser la chronologie et la signification. Il y délimite l’aire géographique étudiée, à savoir la région située entre le bien connu Wadi Hammamat, reliant la vallée du Nil à la Mer rouge, au nord, et la route reliant le Wadi Barramiya à Marsa Alam au sud. À cela s’ajoutent les Wadi el-Atwani et Hajalij, situés légèrement à l’extérieur de la zone précitée, respectivement au nord et au sud de celle-ci. L’introduction est également l’occasion de situer cette recherche dans un état général de la question portant sur les travaux consacrés à l’art rupestre égyptien.    

 

         F. Lankester présente sa méthodologie dans un premier chapitre (p. 6-18). L’aire géographique considérée est divisée en trois zones : une septentrionale, comprenant le Wadi el-Atwani, le Wadi Hammamat et le Wadi Qash, une centrale comprenant le Wadi Mineh, le Wadi Abu Wasil, le Wadi Shalul, le Wadi Abu Iqaydi et le Wadi Dahabiya, et une méridionale composée des Wadi Abu Mu Awad, Wadi Umm Salam, Wadi Umm Hajalij, Wadi Miya, Wadi Barramiya et Kanaïs. Un premier objectif a été de chiffrer chaque catégorie de pétroglyphes, selon qu’il s’agit d’animaux, d’êtres humains ou de bateaux. Très logiquement, le matériel étudié est issu des expéditions précitées et, d’emblée, se pose le problème de sa disponibilité. En effet, si la majorité des sites prospectés ont été publiés, une quantité non négligeable de notes et de photographies demeure inaccessible car dispersée entre les membres des différentes expéditions. En conséquence, « only approximate numbers can be calculated » (p. 6). Par ailleurs, les normes d’enregistrement des données diffèrent d’une équipe à l’autre et certaines informations ne sont pas systématiquement disponibles. C’est par exemple le cas de la hauteur à laquelle ces scènes ont été gravées ou encore de leurs dimensions (p. 16-17).

 

         Face à la difficulté d’identifier certaines races animales, l’auteur s’est vu contraint de créer des catégories très génériques : les ongulés, les animaux de rivière, les grands animaux tels les éléphants et les girafes, les espèces canines, les oiseaux et une catégorie « autre » comprenant les faucons, les félins et les mouflons. La tâche n’est pas plus aisée en ce qui concerne les représentations humaines, celles-ci étant également classées en plusieurs catégories. Là où ses prédécesseurs s’étaient limités à une typologie fondée sur le seul aspect esthétique de ces pétroglyphes, F. Lankester propose d’insérer les activités auxquelles participent ces personnages, telles la chasse ou la navigation, dans la discussion. Les détails de leur accoutrement, notamment les coiffes de plumes, et des objets qu’ils détiennent, comme l’arc ou le bâton, sont également pris en considération. Avec raison, il préfère l’expression « arms raised figure » à « dancing godess » pour décrire les célèbres personnages aux bras dressés par-dessus leur tête dans un mouvement courbe. Ceci afin d’éviter tout parti pris, mais également parce que rares sont les cas où ces personnages peuvent être identifiés comme étant des femmes dans l’art rupestre.

 

         Les bateaux gravés surprennent par leur grande diversité. Les premières tentatives de typologies, dérivées des travaux d’H. Winkler, exercent toujours une forte influence sur les études contemporaines. Toutefois, force est de constater qu’aucune ne parvient pleinement à couvrir l’ensemble de ces représentations : soit elles sont trop détaillées, aboutissant à la création d’une importante quantité de catégories ne référençant parfois que deux types d’embarcation, soit elles ne le sont pas assez et perdent dès lors de leur intérêt. L’auteur, après avoir détaillé cette question, propose de conserver les types les plus représentatifs : il s’agit des bateaux dits « faucilles », « faucilles aux extrémités incurvées », « carrés », « carrés aux extrémités incurvées » et « flared », cette dernière catégorie regroupant des bateaux à fond plat et aux extrémités dressées de biais en formant un angle avec la coque. À cela, il ajoute des éléments structurels et décoratifs (moyens de propulsion, cabines, décorations de proue/poupe, mâts, etc.), mais également additionnels, tels la présence d’un équipage ou le fait que le bateau soit halé, comme autant de critères de sériation. Un des objectifs de ces sériations est d’établir une typo-chronologie exploitable. En effet, dater l’art rupestre demeure une difficulté le plus souvent insurmontable et, exceptions mises à part, aucune technique ne permet l’obtention de résultats satisfaisants. Afin de contourner cet obstacle, F. Lankester tente de dater son corpus sur base de comparaisons stylistiques entre, d’une part, les pétroglyphes et, d’autre part, des objets décorés de la vallée du Nil. L’exercice n’est pas neuf, mais se révèle digne d’intérêt puisque l’auteur applique cette technique à un corpus remarquablement enrichi.

 

         Le bateau est sans conteste le motif le plus indiqué dans le cadre de telles comparaisons, puisqu’il est incontournable tant dans l’art rupestre que dans la production artistique nagadienne. Ainsi, il est possible d’associer des types de bateaux gravés aux trois phases de la chronologie prédynastique (5). Par extension, cette technique permet de dater les pétroglyphes leur étant associés au sein d’une même scène. Les concordances évidentes ne constituent malheureusement pas une majorité et, le plus souvent, nous ne pouvons guère faire mieux que différencier les scènes rupestres prédynastiques des scènes plus tardives.

 

         Dans le cadre de son étude de la sémantique des scènes gravées, l’auteur insiste sur le danger qui existe à rechercher l’origine de notions pharaoniques dans l’iconographie prédynastique, selon un processus d’analyse rétrospective (p. 17). Anticipant ses conclusions, il laisse entrevoir une signification funéraire aux gravures rupestres prédynastiques.

 

         Le chapitre suivant (p. 19-27) est consacré à la « geography, geology and environment of the Central Desert, and their effect on the content and distribution of the petroglyphs found there » (p.19). F. Lankester y précise à nouveau l’aire géographique étudiée avant d’aborder divers aspects au sein de courtes sections. Il est ainsi question des conditions de vie dans cette portion de désert aux époques considérées, des sources d’eau disponibles, des ressources végétales, du climat ou encore de l’évolution topographique de la région. L’auteur anticipe à nouveau des conclusions qu’il tirera plus tard en associant les concentrations d’art rupestre aux zones du désert encore marquées actuellement par la présence de végétation, et donc d’eau.   

 

         Le troisième chapitre (p. 28-49) traite des représentations animales. F. Lankester y passe en revue les différentes espèces rencontrées (hippopotames, crocodiles, éléphants, girafes, ânes, ibex, antilopes, bovidés, chiens, autruches, oryx, léopards, lions et faucons) selon le système de classification précité. Après une brève description de l’animal, il en quantifie les représentations et fournit un graphique illustrant leur répartition au sein des différents ouadi. Il propose ensuite de situer chronologiquement ces gravures, soit en les comparant avec des scènes similaires bien connues de la vallée du Nil, soit en fonction d’éléments datant qui leur sont associés. Ces points sont suivis d’une courte discussion résumant les résultats obtenus.

 

         Le quatrième chapitre (p. 50-69) est consacré aux représentations humaines. L’auteur y établit une typologie comprenant huit types : les représentations réalistes, « en bâtonnets », triangulaires, de style nagadien, de style pharaonique, inclassables, associées à des chevaux ou des chameaux et, enfin, non identifiées. Après avoir introduit ces différents types et passé en revue leur répartition géographique, F. Lankester entreprend l’étude des éléments secondaires : présence de coiffes de plumes et d’armes, participation à une activité cynégétique, action de contrôle d’un animal, association à un bateau, etc. Selon le même schéma que le chapitre précédent, chacun de ces éléments est abordé séparément. Ils font l’objet, eux aussi, d’une analyse de leur distribution géographique et d’une tentative de sériation chronologique.

 

         Le chapitre 5 (p. 70-84) aborde le sujet de prédilection de l’auteur, à savoir les gravures de bateaux. Après une courte introduction répétant ce qui a été dit dans le premier chapitre, il présente succinctement les 5 types composant sa typologie. Il s’étend ensuite sur les divers éléments structurels et additionnels, chacun étant dénombré et faisant l’objet d’une analyse de sa répartition géographique. Les résultats obtenus, bien qu’intéressants, ne dépassent malheureusement pas le stade du simple constat statistique et ne permettent pas, à eux seuls, de préciser la chronologie des gravures. F. Lankester traite ensuite des représentations trouvant des parallèles dans le matériel archéologique de la vallée et en conclut que, sur 884, « a total of 128 boats are directly comparable with datable Nile Valley images motifs » (p. 77). En conséquence, les gravures sont en majorité classées selon leurs caractères « Predynastic », « Possibly Predynastic », « Dynastic/Greco-Roman » et « Unidentified ». L’analyse de la répartition géographique des gravures de bateaux suit cette première partie. L’analyse aborde le matériel d’un point de vue global avant de s’attarder plus spécifiquement sur chacun des 5 types principaux. Une discussion générale reprend ensuite l’ensemble des points abordés.  

 

         Le chapitre 6 (pp. 85-107) propose une analyse détaillée de la répartition des sites, ouadi par ouadi. Dès l’introduction, F. Lankester suppute une signification funéraire et rituelle aux gravures prédynastiques, tandis que celles datant de l’époque pharaonique découleraient d’expéditions minières (p. 85). L’auteur tente en effet de démontrer que la répartition des scènes prédynastiques, au sein desquelles les activités cynégétiques occupent une place importante, désignerait des itinéraires de chasseurs, tandis que les gravures plus tardives se situent sur les axes menant aux régions minières. L’orientation des sites et leur hauteur sont prises en considération dans la discussion.    

 

         Le chapitre 7 (p. 108-121) vise à déterminer la signification des scènes rupestres et, plus globalement, d’identifier les motivations des graveurs. Après avoir rapidement résumé, et réfuté, les diverses positions adoptées par ses prédécesseurs, F. Lankester associe à nouveau les images rupestres à l’iconographie nagadienne de la vallée du Nil selon ce qu’il nomme « the integrated approach ». Il s’étend également sur le thème de la chasse, celui des danses rituelles et sur les « arms raised figures », qu’il identifie à des danseurs/danseuses (6).  

 

         L’ouvrage se termine sur une conclusion générale résumant l’ensemble des résultats obtenus (p. 122-137) et sur une bibliographie (p. 128-133). Les appendices (p. 134-138) se composent de tableaux récapitulatifs détaillant la répartition géographique de chaque catégorie de pétroglyphes, ainsi que l’orientation et la datation des sites pour lesquels ces informations sont connues.

 

         Organisé et didactique, l’ouvrage remplit ses objectifs. Il nous faut néanmoins regretter de nombreuses répétitions d’un chapitre à l’autre, alourdissant parfois le propos, et la nécessité de consulter en parallèle les publications des expéditions précitées afin d’avoir l’essentiel du catalogue de l’auteur sous les yeux. Il peut également être troublant de constater que, contrairement à ce que le titre suggère, le bateau n’est pas l’objet principal de l’étude. Bénéficiant d’un chapitre au même titre que les autres catégories de pétroglyphes, son importance ne se traduit que par son insertion récurrente, généralement en tant qu’élément datant, au sein de l’ensemble des discussions.

 

         La mise en page est fonctionnelle, mais très épurée et peu séduisante. À défaut d’être de bonne qualité, les images en noir et blanc associées au texte sont généralement lisibles. Il est toutefois important de préciser que les photographies les plus récentes remontent au début des années 2000 et ne peuvent dès lors pas égaler les standards de publication actuels. Les cartes sont elles aussi de mauvaise qualité, peu précises, sans échelle et à la définition très peu élevée. À ce sujet, une carte référençant les sites miniers du désert oriental aurait été utile, le sujet étant abordé à diverses reprises. Nous voudrions enfin attirer l’attention sur le fait que la légende de la fig. 4.33 désigne le site BAR-6 alors que, dans le texte, le site est référencé BAR-8 (p. 65).

 

         Il faut saluer le travail effectué par F. Lankester, son catalogue raisonné de plusieurs milliers de pétroglyphes étant à lui seul d’un grand intérêt. Il en va de même de son analyse de la répartition géographique de ces motifs. Sa révision de l’art rupestre égyptien, essentiellement prédynastique, a l’avantage de renouveler un débat qui tendait à stagner. Cela en fait un ouvrage à conseiller à tous ceux travaillant sur le sujet, ou s’y intéressant de près.

 

 

Notes

 

(1) La thèse originale est intégralement disponible en ligne : http://etheses.dur.ac.uk/5909/ 

(2) Campagnes de prospection organisées par D. Rohl à partir de 1997: Rohl D., The Followers of Horus. Eastern Desert Survey: Volume I, Isis, Basingstoke, 2000.

(3) Winkler H., Rock-Drawings of Southern Egypt: Volume I. Sir Robert Mond Desert Expedition: Season 1936-1937. Preliminary Report, The Egypt Exploration Society, Oxford University Press, Londres, 1938.

(4) Morrow M. et Morrow M., Rock Art Topographical Survey in Egypt’s Eastern Desert, Bloomsbury, 2002. Réédité en 2010 (BAR International Series 2166, Oxford), l’ouvrage est agrémenté d’un DVD contenant les photographies de la majorité des sites rupestres étudiés.

(5) Nagada I (ca. 3900-3600 av. J.-C.) ; Nagada II (ca. 3600-3300 av. J.-C.) ; Nagada III (ca. 3300-2900 av. J.-C.)

(6) Pour de plus amples informations à ce sujet, consulter Roche A., « Des scènes de danse dans l’iconographie prédynastique ? Essai d’identification et d’interprétation à la lumière de la documentation pharaonique », Archéo-Nil 14, 2014, p. 161-191.