Monnier, Franck: Vocabulaire d’architecture égyptienne. 304 p., ISBN: 978-2-87457-053-7, 39.50 €
(Éditions Safran, Bruxelles 2013)
 
Compte rendu par Rémi Legros, Mission archéologique française de Saqqâra
(legrosremi@free.fr)

 
Nombre de mots : 1823 mots
Publié en ligne le 2014-08-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2063
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            L’ouvrage de Franck Monnier est remarquable en bien des points. D’un format agréable à manipuler et riche de près de deux cents illustrations, il constitue un outil tout à fait pratique que l’usage rend rapidement indispensable. Ce livre est particulièrement opportun car il vient combler une lacune depuis longtemps constatée dans l’égyptologie française. En effet, les études architecturales sont nombreuses (la riche bibliographie, p. 287-297, en témoigne), mais aucune approche globale de la question n’était accessible à ce jour. Il fallait pour cela se reporter à l’ouvrage de D. Arnold, mais publié en anglais (Encyclopedia of ancient Egyptian architecture, Londres-New York, 2003) ou aux classiques du genre, comme celui publié par Pérouse de Montclos, mais en partie inadapté au domaine égyptologique (Architecture. Méthode et vocabulaire, Paris, 1972). 

 

          Ce vocabulaire n’est pas organisé – comme l’aurait été sans doute un dictionnaire – selon un ordre alphabétique, mais de manière thématique. Quatre parties principales permettent de présenter successivement la construction (p. 19-77), les aménagements architecturaux (p. 79-133), l’architecture par type (p. 135-204) et les arts connexes (p. 205-228). L’appendice qui suit (p. 224-228) constitue une cinquième partie pour les termes mécaniques. Chacune de ces parties est elle-même subdivisée de manière thématique pour donner ensuite accès aux entrées proprement dites. Si ce choix thématique peut être contesté, il se révèle à l’usage tout à fait pertinent et fonctionnel. De fait, un tel outil peut trouver deux utilisations différentes. D’une part, on peut souhaiter préciser la définition d’un terme dont on n’est pas absolument certain. Dans ce cas, l’index alphabétique en fin d’ouvrage (p. 249-285) permet de retrouver très rapidement l’objet de la recherche. En outre, cet index présente en parallèle les termes en anglais et en égyptien ancien. Une autre manière d’utiliser cet ouvrage consiste à rechercher le terme le plus adapté à la description d’une réalité dont on ignore la désignation précise. Alors, la présentation thématique trouve toute sa légitimité car la juxtaposition sur quelques pages de tous les termes liés par le même sujet permet de balayer très rapidement un vaste ensemble de termes et de situations auxquels on n’avait pas nécessairement pensé a priori et qui peuvent se trouver bien plus pertinents.

 

          A cet égard, il faut souligner la qualité des illustrations. L’auteur a lui même réalisé ou mis au net l’ensemble des dessins, faisant usage aussi bien des techniques traditionnelles que du numérique et de la 3D. Outre les figures et photographies qui viennent littéralement expliciter une définition, on trouve aussi, de place en place, des illustrations synthétiques qui permettent de visualiser conjointement différents termes liés à une même structure. A cette fin, l’auteur a pris le parti de réaliser des archétypes architecturaux pour se dégager des contingences exceptionnelles propres à chaque monument individuel. C’est le cas par exemple pour le temple funéraire de la vie dynastie (fig. 73, p. 175), qui rappelle bien sûr les temples dégagés à Saqqâra sud, sans pour autant se trouver limité par leur état de conservation, l’avancement de la fouille ou certains éléments atypiques.

 

          Chaque entrée donne un certain nombre d’indications concernant l’utilisation syntaxique du mot. Outre sa nature et son genre, le terme est ainsi replacé dans son contexte pour préciser, quand il y a lieu, les expressions consacrées par l’usage. La définition fournit ensuite une description de l’objet/bâtiment/action d’une manière aussi explicite que possible. Systématiquement sont précisés les synonymes et, ce qui est particulièrement utile, les termes qui ne doivent pas être confondus (par ex. Ravalement vs dressage, p. 77). Certaines entrées, particulièrement riches, sont subdivisées en sous-catégories pour permettre une distinction des particularités. A chaque fois que cela s’avère nécessaire, une illustration vient préciser les différentes nuances (par exemples pour les différents joints, p. 44-46 et fig. 9).

 

          Pour un tel ouvrage, il ne saurait être question de donner ici une recension complète et suivie en termes de réflexions ou de conclusions. Il nous semble plus utile de donner quelques exemples qui témoignent de la démarche de l’auteur, en particulier des choix qu’il a été amené à réaliser.

 

          Une des difficultés rencontrées par l’auteur concerne l’application au domaine égyptologique de termes conçus initialement dans d’autres contextes. Sur ce point, le cas de l’enceinte est significatif à bien des égards. Pérouse de Montclos est explicite : le terme doit être réservé à l’architecture militaire en cela qu’il désigne une construction à caractère défensif (architecture, p. 70 et 240). Fr. Monnier, en tant que spécialiste de l’architecture militaire, connaît pertinemment l’acception étroite à donner à ce terme et choisit néanmoins d’en élargir le sens à des constructions à vocation cultuelle ou funéraire (p. 164-165). Ce choix témoigne de la volonté de maintenir un certain nombre de termes consacrés par la pratique égyptologique, malgré leur ambiguïté. L’emploi d’un terme en théorie inadapté est alors assumé « par extension » (p. 198), l’auteur acceptant ainsi un principe de réalité, qui consiste à constater l’usage qui est fait dans la littérature spécialisée.

 

          Inversement, le terme nécropole (p. 168) est limité ici à son sens le plus strict, lié à la monumentalité des sépultures. Pourtant, par extension, il peut aussi prendre le sens de cimetière, ce qui permet d’inclure d’autres inhumations dont l’architecture funéraire ne saurait être négligée, même s’il s’agit parfois simplement de quelques modestes alignements de pierre sèche. De la même manière, la tombe privée (p. 176) est limitée ici aux personnages de « haut rang ». On comprend bien l’intention de l’auteur, qui renvoie ainsi à différents types de superstructures, mais exclut de fait toute une population, qui a pourtant bien été ensevelie dans des tombes, c’est-à-dire, au premier sens du terme, dans une fosse creusée dans le sol.

 

          D’autres fois, l’usage égyptologique traditionnel est rejeté. Ainsi en est-il du tore (p. 210), auquel l’auteur rend son sens initial, lié à un tracé circulaire, ce qui exclut de facto son emploi pour certaines moulures des temples ou des fausses-portes. Il propose alors comme terme de substitution le mot boudin/boudin d’angle (p. 207), et suit en cela une proposition déjà formulée par J.-Cl. Goyon et alii (La construction pharaonique, du moyen empire à l’époque gréco-romaine, Paris, 2004, p. 351). L’usage pourtant reste limité et le terme, que certains trouvent un peu inélégant, peine à s’imposer dans la littérature. Plutôt que de considérer cette moulure d’après son aspect, peut-être serait-il possible d’envisager un terme d’après la fonction : comme le souligne D. Arnold (op. cit., p. 47), cette moulure caractéristique trouve son origine dans un faisceau de roseaux ou un poteau destiné à protéger l’angle de bâtiments initialement conçus en brique. De nos jours les maçons, lorsqu’ils souhaitent protéger ou renforcer l’angle d’une construction, utilisent un renfort, parfois anguleux et parfois arrondi, auquel ils donnent le nom de cornière. Eu égard à la fonction initiale de cette moulure particulière, on pourrait peut-être trouver là un terme – certes nouveau – pour remplacer celui de tore, effectivement inapproprié.

 

          Les choix de l’auteur ont dû bien sûr se porter aussi sur la sélection des mots à étudier dans l’ouvrage. La liste est de fait très complète et compte environ neuf cents mots et expressions. Néanmoins, on se permettra de relever ici quelques manques, très ponctuels. La table d’offrandes, notamment, ne fait l’objet d’aucune étude alors que, dans certaines circonstances, elle fait certainement partie intégrante des éléments architecturaux, en lien avec l’ensemble des dispositifs de culte, parfois même scellée au sol. Cette absence est d’autant plus surprenante que les autres supports du culte sont mentionnés, comme les fausses-portes, stèles et statues. De même, dans la salle du culte des temples funéraires, on trouve souvent sur le côté une table pour les offrandes, qui sert de desserte dans la pratique des rites et pour laquelle on aurait apprécié quelques précisions.

 

          Outre ces considérations générales sur les choix de l’auteur, il nous a semblé utile de donner quelques compléments ponctuels :

 

  • P. 89. Sur les systèmes de fermeture, on ajoutera E. Graefe, MDAIK 27, 1971, p. 147-155 (systèmes à corde) et J. Vandier, Mo’allah, le Caire, 1950, p. 192-193 (verrou jzn).

  • P. 140. La définition de chapelle comme « petit édifice cultuel attaché à un temple ou à une sépulture » pose problème. L’attachement n’est pas vérifié dans de nombreux cas. Si l’environnement religieux, comme à Abydos pour les mʿḥʿt est réel, il n’y a pas selon nous d’attachement au temple à proprement parler, ni physique, ni institutionnel. Dans le cas des ḥwt-kȝ de Balat, il s’agit clairement de structures indépendantes de la sépulture, même si les deux entités – chapelle et mastaba – partagent un même objectif mémoriel.

  • P. 157. L’opposition entre temple de « millions d’années » et temple funéraire ou mortuaire, sur la base de la date de début du culte, n’est pas forcément pertinente. Dans le cas des temples funéraires de l’ancien empire, il est quasi certain qu’une activité rituelle était mise en place dès le vivant du pharaon.

  • P. 167, fig. 68. Sur le dessin du mastaba sont évoquées des dalles d’offrandes. Le terme est peu courant en égyptologie et ne fait pas l’objet d’une entrée spécifique dans l’ouvrage. A cet endroit, on trouverait plus volontiers des bassins ou des tables d’offrandes.

  • P. 204. Sur la tour swnw, on ajoutera depuis l’importante étude que Fr. Monnier a publiée dans Res antiquae 10, 2013, p. 367-388.

  • P. 208 et 220. Le terme double fausse-porte est ici utilisé dans une acception très particulière qui renvoie à un type spécifique tardif à imposte ajourée. Il existe pourtant des fausses-portes traditionnelles doubles, en cela que deux entrées symboliques sont représentées côte à côte sur le même monument (voir par exemple la chapelle de Sekwaskhet, musée du Caire, JDE 55618). L’ambiguïté du terme aurait mérité une précision.

 

        Pour conclure, il convient de rappeler combien ces quelques remarques sont mineures et n’entachent en rien la qualité globale de ce livre. L’ouvrage de Franck Monnier est tout à fait excellent et recommandable. Plus que tout, il s’avère utile et pratique, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités.