Dieudonné-Glad, Nadine - Feugère, Michel - Önal, Mehmet : Zeugma V. Les objets. 439 pages, 30 cm, Travaux de la Maison de l’Orient, 64 ; Série « Recherches archéologiques », ISBN 978-2-35668-039-6, 55 €
(Maison de l’Orient et de la Méditerranée – Jean Pouilloux, Lyon 2013)
 
Compte rendu par Nicolas Mathieu, Université Pierre Mendès-France (Grenoble 2)
(nicolas.mathieu@upmf-grenoble.fr)

 
Nombre de mots : 1661 mots
Publié en ligne le 2014-03-24
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2084
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          La publication des fouilles de Zeugma, en Turquie, qui se sont déroulées entre 1996 et 2000, se poursuit. Après le volume sur la maison des Synaristôsai et les nouvelles inscriptions (Zeugma III, 2012) et le volume sur les monnaies (Zeugma IV, 2013), voici la publication des objets découverts au cours de l’ensemble des fouilles sur tous les chantiers.

 

          L’ouvrage comporte quatre parties :

 

          - « Zeugma, fouilles et contextes » (p. 15-22) consiste en une présentation synthétique de cette ville dans l’Orient méditerranéen antique, du contexte des fouilles avec carte de localisation et numérotation des chantiers. Cette partie contient aussi quelques brefs rappels de l’histoire de la ville en termes de destructions et de réoccupation constatée par les traces mises au jour au cours des fouilles ainsi que des remarques sur la lancinante question militaire dans ce secteur, celle de la présence et du campement de la 4ème légion Scythica.

 

          - La deuxième partie, « Matériaux et techniques » (p. 23-40) dresse un bilan raisonné de ce qui a été trouvé en matières organiques (os, ivoire, corne) et minérales (pierre, stéatite, argile), verre, métaux, avant deux mises au point techniques et de méthode autant que de réflexion, d’une part sur le nettoyage pour étude du mobilier comme « un compromis à la restauration » (p. 30-39 : une contribution de Renaud Bernardet) et d’autre part sur les objectifs et méthodes de la métallographie (p. 39-40). Avec quelques exemples précis : une tête de lion en bronze, une chaise pliante, un couteau en fer, un candélabre, le lecteur comprend les enjeux de la restauration, de la conservation et des limites du nettoyage. Une possibilité s’offre ainsi de lire un décor ciselé, de comprendre un mécanisme de fonctionnement d’un objet (présence d’une clavette permettant de régler la hauteur du candélabre). Selon la forme reconnaissable de l’objet et la nature de celui-ci, il n’est pas nécessaire de tout restaurer. Des fenêtres ponctuelles bien choisies peuvent donner d’excellents résultats, propices à une interprétation globale.

 

          - La troisième partie est le catalogue des objets (p. 41-275). Elle comporte 1669 numéros, ce qui donne une idée de l’importance du matériel trouvé au cours des différentes campagnes de fouilles. En effet, il ne faut pas oublier d’ajouter à ce qui est contenu dans ce volume, les monnaies, les inscriptions, la statuaire. Le parti a été pris par les auteurs de présenter ce corpus thématiquement (voir infra en annexe), bien sûr selon une grille descriptive unique et cohérente afin de faciliter des comparaisons entre chantiers, par types d’objet, etc. Ce choix est judicieux car il met immédiatement en évidence ressemblances ou différences selon les chantiers, parce qu’il permet de réfléchir dans une perspective complémentaire de celle de l’analyse des monnaies. Il n’était pourtant pas aisé à mener à bien du fait de la diversité des contextes de fouille : fouilles franco-turques, fouilles turques ; diversité des responsables de chantiers et de conception des notices de fouille ; diversité même de la fouille en termes de durée, l’ensemble des chantiers ouverts en 2000 ayant subi la montée de l’eau de remplissage du barrage : selon que cette montée des eaux se soit effectuée directement ou par capillarité, la physionomie des chantiers se modifiait d’un jour à l’autre (voir les plans, fig. 51, 88 et 93, ainsi que la photo, fig. 81). Ce choix thématique présente un autre avantage : il permet de voir immédiatement si des catégories d’objets sont peu ou très fréquentes. Lues à la lumière des données stratigraphiques, donc d’une chronologie relative, ces données contribuent à mieux faire comprendre la vie quotidienne, d’autant que ce catalogue est suivi d’une quatrième partie sous forme de tableaux synoptiques permettant d’entrer autrement dans la documentation.

 

          - Quatrième partie : synthèse du mobilier par chantier (p. 227-315). Les tableaux qui la constituent, très lisibles, indiquent, en plus de la localisation sur le chantier (unités stratigraphiques, localisation par pièce éventuellement), une datation, la nature de l’objet et permettent, grâce au numéro du corpus, d’aller voir dans la partie catalogue les informations les plus précises. Avec lui, le lecteur peut se faire une idée complète de la documentation. On regrette qu’il n’y ait pas quelques plans des secteurs fouillés pour donner un peu plus de vie à ce travail.

 

          L’ouvrage est complété par une bibliographie (p. 312-336), une liste des objets classés par matériau (p. 337-342) et en 86 planches (p. 345-430) de 1653 objets, sous la forme de dessins ou de photographies en couleur.

 

          L’ensemble est de qualité et de belle facture. Cette contribution nouvelle fait entrevoir les destructions sassanides et les conditions de la vie au milieu du IIIe s. de notre ère. L’analyse des objets, remis en contexte, montre que la réoccupation du site de la ville à l’époque protobyzantine est particulièrement caractérisée par l’existence d’un artisanat dans tous les quartiers. De même apparaissent des traces d’activités agricoles. À l’époque romaine, des quartiers existaient probablement, comme l’ont montré les différences de mobilier entre le chantier 9, à l’ouest (abondance d’outils, notamment pour le travail du métal) et le chantier 12, à l’est, correspondant à des villas luxueuses.

 

          Parmi les résultats notables obtenus, citons des indications sur les structures architecturales et les constructions à étage, connues grâce aux grilles de fenêtre et au verre retrouvé sur le chantier 12 (Maison de Poséidon et Maison de l’Euphrate). Signalons aussi ce qui apparaît comme un riche dossier, dans le domaine de l’huisserie et de la serrurerie (p. 107-139) : celui des cadenas (58 cadenas et 15 clés pouvant leur être associées typologiquement). Zeugma est ainsi, dans l’empire romain, la ville qui a fourni la plus grande quantité de ces objets et nous éclaire sur la diversité technique de la serrurerie en son sein, d’autant plus que des comparaisons sont possibles avec des images provenant de reliefs ou de stèles funéraires de Phrygie ou d’Asie Mineure. Plus de la moitié de ces cadenas proviennent des couches de destruction du IIIe s. Sur l’un des chantiers (ZAP 14, fouillé en 2000), tous les cadenas trouvés dans les niveaux d’incendie proviennent d’une même pièce, en un amas auquel appartenaient aussi un candélabre et un tabouret pliant. Cela est probablement le résultat d’un amoncellement constitué au moment du sac de la ville, toute une série d’objets ayant été réunis en un même lieu.

 

          L’abondance des fusaïoles découvertes sur tous les chantiers (plusieurs dizaines et au moins trois pesons) suggère naturellement le filage de la laine. Un peigne à carder a été retrouvé. Les deux activités du cardage et du filage n’étaient probablement pas pratiquées par les mêmes types de personnes. Ce qui est certain, c’est qu’en Anatolie et en Asie mineure, il y a de nombreux monuments funéraires avec représentations de quenouilles. L’archéologie étend donc l’aire de notre connaissance. Le panorama de Zeugma est un élément nouveau, complémentaire par la nature des données, qui contribue à favoriser les questions techniques, économiques et sociales. Ponctuellement aussi, l’ensemble des fouilles apporte son lot de données et suggère des questions sur l’organisation topographique, les niveaux de richesse, les relations économiques avec l’extérieur et des évolutions socio-économiques au cours du temps.

           

          Parmi les découvertes extraordinaires, dans les niveaux d’incendie du IIIe s., sur le chantier 12, signalons de nombreux éléments (châssis, armatures de suspension de caisse, roue complète) d’un char qui a été démonté et stocké à l’intérieur d’une maison. Des éléments de véhicules et de harnachement ont été découverts dans d’autres chantiers. De nombreux objets ou parties d’objets militaires ont été mis au jour un peu partout. Les armes, offensives ou défensives, sont du reste les objets découverts en plus grand nombre à Zeugma parmi le matériel militaire. Il reste cependant impossible d’expliquer les raisons de leur présence dans l’habitat : apports extérieurs ou pertes au moment des invasions ? Propriété de soldats de la 4ème légion Scythica ? Une chose est sûre, parmi les militaires qui sont passés par ou à Zeugma, se trouvaient des Occidentaux, comme en témoignent deux fibules masculines de soldats, de types connus sur le limes rhéno-danubien, attestés aussi à Doura-Europos.

           

          Signalons pour finir une petite étude épigraphique sur une amulette en hématite incluant une formule magique en grec (p. 53) et un complément de lecture (p. 216) d’une rondelle en bronze (AE, 2006, 1568), par J.-B. Yon.

 

          Ce nouveau volume riche d’information est une contribution importante à la connaissance d’une grande cité de l’Orient romain dans son environnement économique et social et une illustration du renouvellement des méthodes archéologiques.

 

Annexe : objets du catalogue par grandes catégories.

- Objets personnels : de parure et de vêtement ; de toilette.

- Cadre de vie : immobilier (par exemple : cadrans solaires, bouche de fontaine, robinet) ; clouterie ; huisserie et serrure ; décor et ameublement ; domaine culinaire et domestique (ustensile de cuisine, vaisselle de table, récipients) ; jeu ;

- Objets relatifs aux activités professionnelles, économiques ou sociales : médecine, musique, écriture ; textile ; travail du bois, du cuir, du métal, de la pierre, de l’os ; agriculture ; jardinage ; pêche.

- Transport

-Militaria

- Religion

- Magie.

 

 

Sommaire

 

Préface : Catherine Abadie-Reynal, p. 11-13

Zeugma, fouilles et contextes, p. 17-22

Matériaux et techniques, p. 25-40

- Matières organiques, p. 25-26

- Matières minérales, p. 26-27

- Le verre, p. 28

- Les métaux, p. 28-29

-Le nettoyage pour étude du mobilier métallique de Zeugma : un compromis à la restauration. Étude de Renaud Bernardet, p. 30-39

- La métallographie : objectifs et méthode, p. 39-40.

Catalogue des objets, p. 43-275

- Introduction au catalogue, p. 43-44

- Amulette en hématite inscrite (n° 63)p. 53 : étude de Jean-Baptiste Yon

- Objets personnels, p. 45-69

- Cadre de vie, p. 46-201

- Activité, p. 203-275

- Rondelle de bronze inscrite (n° 1202), p. 216 : complément de Jean-Baptiste Yon

Synthèse du mobilier par chantier, p. 277-315

Conclusion, p. 319

Bibliographie, p.321-336

Annexe : Liste des objets classés par matériau, p. 327-342

Planches : p. 345-430

Résumé en français, p. 433-435

Résumé en turc, p. 437-439.