Veratelli, Federica: A la mode italienne. Commerce du luxe et diplomatie dans les Pays Bas méridionaux, 1477-1530, 472 p., 30 ill., ISBN : 978-2-7574-0424-9, 43, 00 euro
(Septentrion, Presses Universitaires, Villeneuve d’Ascq 2013)
 
Compte rendu par Tania Levy
(tania.levy@voila.fr)

 
Nombre de mots : 1028 mots
Publié en ligne le 2014-06-12
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2091
Lien pour commander ce livre
 
 

         

          Au sein d’un contexte de recherches et de publications largement tourné vers l’étude des circulations et des transferts culturels, l’ouvrage de F. Veratelli vient compléter de façon très utile la connaissance sur les Italiens présents dans les Pays-Bas méridionaux entre la mort de Charles le Téméraire (1477) et celle de Marguerite d’Autriche (1530).

 

          Le biais choisi par l’auteur est celui du dépouillement systématique du fonds de la Chambre des comptes de Lille. Le choix et l’intérêt de ce seul fonds d’archives sont présentés en introduction, tout comme le très riche apparat historiographique du sujet. La matière première – et principale – de l’ouvrage consiste en son corpus de documents, riches de 189 numéros (qui peuvent comporter plusieurs extraits se rapportant à une même affaire), classés par ordre chronologique (230 pages). Ils sont complétés par un répertoire des Italiens présents dans les sources, mentionnant parfois quelques indications biographiques et le renvoi aux archives, ainsi que par une bibliographie et par la liste des sources consultées.

 

          La première partie, plus courte que la présentation des documents, expose les premiers résultats, et les plus intéressants, de ce dépouillement, s’arrêtant sur quelques grands noms et quelques cas particuliers. C’est ainsi principalement par le commerce du luxe que les grandes familles italiennes sont explorées, en deux chapitres: les marchands et agents italiens à la cour des Habsbourg au début de l’époque moderne d’une part et les réseaux de ce marché du luxe d’autre part.

 

          Partant de l’importance numérique, financière et sociale des Italiens installés dans les Pays-Bas méridionaux, F. Veratelli interroge leur intégration sociale, grâce notamment à leurs commandes artistiques. Une grande part de la production de portraits de Hans Memling est ainsi constituée de portraits de personnages originaires de la Péninsule. La figure de Tommaso Portinari est ici un exemple de choix, largement exploité par l’auteur. Les échanges sociaux et culturels, dans un sens comme dans l’autre, émergent à l’examen approfondi de ces nombreux portraits, révélant une assimilation de la culture bourguignonne. La mise en parallèle de ces œuvres avec les éléments d’archives édités dans l’ouvrage retracent de façon plus fine leur carrière et donc leur place au sein de la société flamande.

 

          La présence italienne à la cour de Marguerite d’Autriche est ensuite abordée de façon plus détaillée, soulignant notamment la figure de Tommaso Bombelli, marchand d’étoffes. Ce dernier a par exemple été en relation avec Albrecht Dürer et Conrad Meyt ; il présente d’ailleurs les deux artistes l’un à l’autre. Mais d’autres Italiens, marchands et banquiers, ressortent de la documentation, mettant en lumière leur rôle dans le commerce des œuvres d’art et des marchandises de luxe. La question des collections possédées par ces derniers se pose donc tout naturellement, bien que les archives de la Chambre des Comptes n’y apportent que quelques réponses succinctes.

 

          La dimension européenne des échanges et des réseaux des Italiens de Flandre, récemment étudiée par la recherche italienne, apparaît clairement et se trouve confortée par les archives lilloises. Hormis les liens avec l’Angleterre, ceux avec plusieurs villes françaises sont particulièrement intéressants, notamment avec les Italiens de Lyon. La figure de Marguerite d’Autriche est omniprésente et l’auteur s’attarde donc sur ses achats d’œuvres d’art hors des Pays-Bas.

 

          Le deuxième chapitre est consacré à l’étude de la circulation des objets de luxe (et non pas seulement des peintures et sculptures) produits en Italie et diffusés dans toute l’Europe. Ainsi que le rappelle l’auteur, le sujet a été largement abordé, souvent par le biais des inventaires. L’examen des registres de la Chambre des comptes ajoute un niveau supplémentaire à la connaissance de ces réseaux. Ouvertement présenté comme un outil, les sources réunies dans l’ouvrage de F. Veratelli doivent servir à des études plus poussées et interdisciplinaires sur le marché artistique aux Pays-Bas méridionaux. Les réseaux, la mise en gage, les produits de luxe et les objets possédés par les Italiens eux-mêmes constituent les pistes explorées  et amorcées ici.

 

          Les réseaux commerciaux, et particulièrement ceux mis en place par les Médicis, sont très importants. Outre ceux tissés avec des commanditaires, déjà étudiés dans le premier chapitre, les liens unissant les marchands entre eux sont riches d’informations : associations, circulations de marchandises, etc. Plusieurs cas sont présentés, tel celui de la famille des Frescobaldi, qui offre une vision des relations entre plusieurs villes européennes (Bruges, Paris, Lyon, Florence, entre autres).

 

          Les produits échangés par ces marchands italiens sont de diverses natures ; ils ne se spécialisent pas dans un domaine, comme ils ne commercent pas dans une seule cité. Orfèvrerie, étoffes, peintures, tapisseries, sculptures ou encore matières premières traversent l’Europe. Le réseau le plus important en termes économiques est celui concernant la mise en gage des joyaux des ducs : on peut suivre par exemple le passage de mains en mains de ces bijoux au fil du temps, dont certains sont identifiables et proviennent du trésor ducal déjà constitué au milieu du XVe siècle.

 

          Les étoffes constituent un pan très important du commerce précieux et renseignent en outre sur la mode à la cour de Bourgogne, et notamment sur les tissus italiens importés en grande quantité. On trouve également d’autres types d’objets fabriqués dans la péninsule ainsi que des mentions d’artistes et artisans désireux de s’installer dans les Pays-Bas méridionaux.

 

          Enfin, la question des produits de luxe comme des biens immeubles possédés par les Italiens installés en Bourgogne occupe les dernières pages de la première partie. Des œuvres produites en Bourgogne sont régulièrement mentionnées dans les documents (inventaires après décès, comptes) et les inventaires de plusieurs demeures de grands marchands, jusque-là inédits, sont ici transcrits. Une partie de la sociabilité de ces Italiens se révèle également par ce biais, et notamment par celui des légitimations d’enfants naturels.

 

          Cet ouvrage, qui aurait sans doute mérité une conclusion avant de passer à la présentation, très bien réalisée, des sources, se révèle être un outil important pour les historiens et historiens d’art travaillant sur le marché des arts et la cour de Bourgogne entre la fin du XVe et le premier tiers du XVIe siècle.