Alessandri, Luca : Latium Vetus in the Bronze Age and Early Iron Age / Il Latium Vetus nell’età del Bronzo e nella prima età del Ferro. xi+630 pages; illustrated throughout; in Italian with English introduction, ISBN 9781407311869. £77.00
(Archaeopress, Oxford 2013)
 
Compte rendu par Stéphane Bourdin, École française de Rome
(dirant@efrome.it)

 
Nombre de mots : 1849 mots
Publié en ligne le 2015-03-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2097
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          Cet ouvrage, dédié à Renato Peroni, est issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Groningue en 2009. Il se présente, de façon un peu surprenante, sous la forme d’un chapitre en anglais et d’autres en italien, et surtout d’un catalogue de 232 sites, classés par ordre alphabétique, qui constitue le cœur du livre. On s’explique mal pourquoi l’auteur propose à l’état brut cette thèse, qui forme au final un ensemble un peu composite. On comprend également mal pourquoi à la page 581, il est signalé que les explications seront données dans le chapitre des conclusions… que l’on attend vainement, puisqu’on ne trouve ensuite que la bibliographie, et pas de conclusions !

 

         Une version en ligne du même texte entièrement en italien, est diffusée depuis 2009 sur le site de l’Université de Groningue[1] ; elle présente cette fois-ci un chapitre de conclusions, en italien, et permet de comprendre le processus de transformation éditoriale. La principale révision proposée par l’auteur a consisté à revoir le chapitre de conclusions de 2009, à l’enrichir et à le transformer en chapitre 1 dans l’édition de 2013, en le traduisant en anglais… mais sans harmoniser le reste des chapitres, identiques à la version en ligne de 2009, les British Archaeological Reports se contentant d’imprimer (plus que d’éditer) ce manuscrit un peu disgracieux.

 

         Dès l’introduction, l’auteur déclare son intention de proposer une in-depth analysis des dynamiques socio-économiques touchant le Latium entre l’Âge du Bronze et le VIIIe siècle avant J.-C. Cette démarche s’appuie sur un dépouillement, à ce jour exhaustif, de la documentation publiée sur les sites proto-historiques, auxquels on attribue une ou plusieurs phases d’occupations, allant du Early Bronze Age (v. 2300-1700 av. J.-C.) au faciès Roma-Colli Albani III (v. 825/800-725 av. J.-C.). Dans le premier chapitre (en anglais), l’auteur propose donc la conclusion de ses enquêtes, en retraçant, phase par phase, l’émergence des élites et la structuration des paysages de pouvoir dans le Latium Vetus. Durant la première phase (Early Bronze Age, v. 2300-1700 av. J.-C.), à laquelle on peut attribuer 22 sites et un certain nombre d’objets sporadiques, l’occupation semble privilégier les sites non défendus. S’appuyant sur les données de paléo-botanique, l’auteur dresse le portrait de communautés pratiquant une économie « horticole », sur brûlis, avec des groupes de 100 à 200 personnes. Le nombre de sites passe à 34 au Middle Bronze Age 1-2 (v. 1700-1400), où l’on conserve le maillage dense de sites distants d’une à deux heures de marche – d’une manière générale, l’auteur, utilisant le SIG qu’il a réalisé, préfère ne pas construire ses raisonnements en fonction des distances linéaires, mais plutôt en fonction des temps de parcours estimés entre les sites –. La durée de vie des sites semble obéir à un cycle, qui prévoit un abandon et un déplacement au bout d’une certaine période (à l’exception de certains centres importants, comme Villaggio delle Macine, occupés sur la longue durée). Les 26 sites occupés durant la phase suivante (MBA 3, v. 1400-1325/1300) correspondent encore à des communautés « horticoles », dont certaines s’installent sur des secteurs mieux protégés (comme les villages du Capitole et du Palatin à Rome), peut-être en raison d’une augmentation de l’insécurité. On assiste à la gémination de certains centres à l’Âge du Bronze Récent (1325/1300-1175/1150), avec une augmentation de la part des habitats en position éminente (30 %), tandis que des tessons mycéniens attestent l’insertion de la région dans les courants d’échanges méditerranéens. Le nombre de sites attestés double au Bronze final 1-2 (1175/1150-1050) et ils sont désormais en grande majorité installés sur des positions défensives ; l’augmentation se poursuit au Bronze final 3-Roma Colli Albani I (1050-950), avec 89 sites, qui se concentrent en particulier dans les Monts Albains. La phase suivante (RMCA IIA, v. 950-880) correspond à la proto-urbanisation, sensible à Gabies, à Rome ou à Pratica di Mare et cette concentration urbaine se poursuit et s’intensifie dans les phases suivantes (RMCA II, v. 880-825/800 et RMCA III, v. 825-800/725), qui voient l’affirmation de centres hégémoniques et la structuration du pouvoir aristocratique, exprimé dans les riches mobiliers des nécropoles orientalisantes. Au final, l’A. retrouve dans sa documentation topographique un schéma de l’évolution des sociétés proto-historiques maintes fois décrit par les publications antérieures de Giovanni Colonna, Andrea Carandini etc.

           

         Dans la 2e partie de ce premier chapitre, on tente d’expliquer les raisons qui conduisent à ce schéma évolutif, dont les présupposés sont déjà présents, comme le signale l’A., chez Hobbes ou Rousseau (p. 80). Se fondant sur des parallèles ethnologiques, l’A. rappelle les théories sur la « complexification » des sociétés, l’institutionnalisation des inégalités sociales etc., qui voient une partie de la population (les « aggrandizers ») prendre le contrôle des communautés, restreindre la mobilité et monopoliser les ressources stratégiques. Ces aristocraties favoriseraient notamment les cultures spéculatives, vigne et olivier (dont une carte de répartition à l’Âge du Bronze est fournie p. 90, sans que l’on comprenne bien quels critères – palynologie ? carpologie ? – ont été retenus pour la dessiner… et l’on en vient à penser qu’il s’agit uniquement de représenter sur la même carte l’emplacement des communautés proto-historiques en relation avec les zones d’implantation actuelles de la vigne et de l’olivier). Ce développement des cultures spéculatives aurait pour corollaire celui de l’activité prédatrice et donc le renforcement des fortifications des habitats ou la militarisation des sociétés, visibles dans la documentation archéologique.

           

         Les chapitres suivants visent à expliciter cette reconstitution de l’évolution des sociétés latiales. Le chapitre 2 propose une synthèse des données disponibles sur le paléo-environnement et sur les paysages antiques : la zone côtière, qui abritait à l’origine de nombreuses lagunes, a été fortement transformée par le développement urbain et par les bonifications des XIXe et XXe s. et l’A., s’appuyant sur la cartographie historique, localise les anciennes lagunes entre Ostie et Anzio, qui permettaient notamment aux navires de s’abriter des vents et d’accoster en toute sécurité, et qui favorisaient d’autre part la production de sel. Sont également présentées les principales caractéristiques de la plaine Pontine et du massif Albain, avec la question de la chronologie des dernières éruptions, dans des pages qui font écho à la synthèse qu’A. Grandazzi a consacré à la question en 2008, et qui n’est pas, semble-t-il, connue de l’A.[2]

           

         Le 3e chapitre, qui est le cœur de l’ouvrage, est composé d’un catalogue de 232 sites, classés par communes. Chaque notice, très complète, comprend une identification fonctionnelle (habitat, nécropole), une chronologie d’occupation, des références bibliographiques et une description des découvertes ; l’ensemble est accompagné de la reproduction systématique de la documentation disponible (plans, photographies de matériel, dessins). On possède ainsi – et c’est très utile – une mise à jour du répertoire de P.G. Gierow[3], construit selon le même principe, qui intègre notamment les résultats des travaux postérieurs (notamment les recherches de P. Chiarucci dans les Monts Albains). Ce répertoire systématique est bien localisé, et en ce sens nettement plus facile à utiliser que le répertoire d’A. Grandazzi – non utilisé par l’A. – qui avait cependant le mérite d’exploiter à fond la documentation d’archives. On peut déplorer toutefois la qualité de reproduction des photographies, souvent assez peu lisibles, comme il est malheureusement de coutume dans la collection qui accueille cet ouvrage, alors que la qualité de reproduction des dessins au trait est, elle, très bonne. Un des mérites de ce riche catalogue est de tenter de déterminer, pour chaque site dans la mesure du possible, la logique de son utilisation et de présenter, au sein d’une même commune, chaque ensemble individualisé comme une unité distincte, ce qui est extrêmement profitable dans le cas de secteurs où la documentation a été parfois irrémédiablement mélangée (Monts Albains) ou dans le cas de communes très étendues (Rome in primis, pour laquelle une quarantaine de fiches distinctes sont rédigées, correspondant à des réalités aussi diverses que Gabies, Ficana, Antemnae, Ostie et bien sûr Rome elle-même, où l’on distingue des sous-ensembles : Capitole, Forum, Palatin, Forum de César, Esquilin, Forum d’Auguste, Quirinal). L’autre grand mérite de ce catalogue est d’intégrer dans certains cas des données non publiées et de proposer, pour chaque lot de matériel, une révision chronologique.         

           

         Le 4e chapitre présente une analyse morphologique des sites, soit plus ou moins un commentaire des critères retenus et des analyses réalisées au moyen du SIG. L’A. revient ainsi sur l’analyse des inter-distances, exprimées en temps de parcours, entre les habitats et les nécropoles, montrant par exemple que dans les phases les plus anciennes, les distances sont très réduites : 8 minutes en moyenne au Bronze final contre 13,4 minutes de trajet en moyenne à l’Âge du Fer. L’analyse spatiale permet aussi, toujours sur la base des temps de parcours, de proposer des associations et des rapprochements entre tombes et habitats, comme par exemple la proposition d’identifier les nécropoles de Crocefisso, via della Cupetta, Galloro, Cimitero et Colle Pardo comme les cimetières d’Aricie. Une autre analyse croisée met en relation la localisation de sites par rapport aux points d’eau, situés en moyenne à 10,7 minutes. Toutes ces analyses sont illustrées par des graphiques et des cartes, pour lesquelles on peut encore une fois malheureusement déplorer la qualité de reproduction, qui empêche de saisir les dégradés de gris et rend inutilisable une grande partie de l’apparat cartographique. Ainsi, les cartes des pages 549 à 551 ou 569 à 579, par exemple, semblent sorties d’une photocopieuse et sont difficilement utilisables.

           

         Le 5e et dernier chapitre commente l’analyse fonctionnelle des sites : leur localisation est mise en relation avec les cartes marines (profondeur des fonds, vents dominants), avec les ressources identifiées et avec les potentialités agricoles des terrains (pour lesquelles 6 classes, de 1 à 6, sont distinguées). Si l’on constate qu’au Bronze ancien, les habitats se concentrent exclusivement sur les terrains les plus fertiles, une nécessaire diversification se manifeste à partir du Bronze moyen.

           

         L’ouvrage se termine par une bibliographie, et sans conclusion (la conclusion initiale étant devenue entre temps le premier chapitre) ni table des matières. Au final, ce livre laisse une impression mitigée, d’autant plus mitigée qu’il ne s’agit pas réellement d’un livre, mais de l’édition d’un travail universitaire à peine retouché. La qualité éditoriale est très médiocre ; les très nombreuses illustrations (cartes, plans, graphiques, photographies) sont malheureusement imprimées d’une manière qui ne permet pas d’en profiter pleinement et fait regretter que l’auteur n’ait pas fourni un lien vers un site en ligne sur lequel on aurait pu consulter ses cartes en couleur et avec une luminosité acceptable. Cette édition ne rend donc pas justice à l’énorme travail de dépouillement et de révision du matériel auquel l’auteur s’est livré, et qui conflue dans le catalogue des sites. Les chapitres d’analyse spatiale demeurent au final plutôt allusifs et elliptiques et cet immense amas de données est, le plus souvent, coulé dans une interprétation historique préexistante, comme si l’archéologique n’était vouée qu’à illustrer les théories traditionnelles du développement socio-politique.

 

[1] http://dissertations.ub.rug.nl/faculties/arts/2009/l.alessandri/?pLanguage=en&pFullItemRecord=ON

[2] A. Grandazzi, Alba longa, histoire d’une légende. Recherches sur l’archéologie, la religion, les traditions de l’ancien Latium, Rome, 2008 BEFAR 336).

[3] P.G. Gierow, The Iron Age Cultures of Latium. I-II, Lund, 1964-1966.