Ménard, Hélène - Courrier, Cyril (dir.): Miroir des autres, reflet de soi (2) : stéréotypes, politique et société dans le monde occidental (de l’Antiquité romaine à l’époque contemporaine). 296 p., EAN13 : 9782356921055, 25 €
(Michel Houdiard Éditeur 2013)
 
Compte rendu par Jean-François Croz
(jeanfrancois.croz@sfr.fr)

 
Nombre de mots : 2098 mots
Publié en ligne le 2015-01-16
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2110
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          Cet ouvrage, nous rappelle l’avant-propos, constitue la suite et la fin d’un programme commencé en 2008, dans le cadre des travaux du laboratoire CRISES (UA 4424) de l’Université Paul-Valéry (Montpellier 3) sous la direction d’Hélène Ménard et de Cyril Courrier (qui a par ailleurs codirigé un autre ouvrage récent,  « Contacts de cultures, constructions identitaires et stéréotypes dans l’espace méditerranéen antique ») ; un premier volume avait déjà été publié en 2012 chez le même éditeur et portait sur « le monde romain ». Sa composition d’ensemble (« genèse du stéréotype », « penser la cité », « penser les relations sociales dans la cité », « penser l’autre, le soumis, l’exclu ») obéit à un principe clair. On décrit l’élaboration d’une norme, sa mise en place dans un cadre donné, et les diverses formes de transgression. L’introduction à ce premier volume (« Le stéréotype : un ressort politique et social à Rome ? Remarques introductives ») donne des indications particulièrement utiles au lecteur qui souhaite alimenter une réflexion d’ensemble plutôt que récolter des informations ponctuelles ; aussi nous nous permettons d’en conseiller vivement la lecture. On y rappelle d’abord l’étymologie du terme. L’adjectif grec stereos signifie, depuis Homère jusqu’à Platon, ferme, solide, compact, et parfois, chez Sophocle, opiniâtre, obstiné. Quant au mot typos, il désigne une empreinte laissée à dessein par un outil, afin de laisser un message, un symbole ou un témoignage. On évoque ensuite l’historique du terme, son premier emploi par le journaliste américain Walter Lippmann (Public Opinion, 1922) pour désigner une « image mentale » (terme qui constitue un bon point de départ), et la reprise de ce concept, autour les années 1940, dans les travaux de Theodor Adorno, dans l’intention spécifique d’expliquer le développement de l’idéologie nazie. Mais l’objectif essentiel de cette introduction est de préciser les contours de cette notion, et de la faire accéder au statut d’objet d’étude ; on a en effet tendance à l’assimiler au préjugé, aux opinions toutes faites, aux idées reçues en général, c'est-à-dire à en faire un concept purement négatif, une maladie individuelle de l’esprit humain. L’ouvrage souligne au contraire une réalité trop souvent oubliée de la culture occidentale : l’exigence de nouveauté, d’originalité, d’anticonformisme ou de démarquage est un phénomène récent, datant au plus tôt du romantisme. Le talent d’un auteur se mesure bien moins à ses capacités d’innovation qu’à sa maitrise de l’art de la variation ou de l’allusion plus ou moins érudite. On comprend mieux ainsi que le stéréotype apparaisse désormais comme le ferment d’une identité collective en perpétuelle formation, et non comme la répétition paresseuse de poncifs moralisants.

 

          Or le stéréotype est d’abord présenté comme un élément constitutif de la conscience civique, qui garde une valeur fondatrice ou référentielle ; en posant une norme, il permet au groupe d’affirmer des valeurs communes, de se souder autour d’une image collective, consensuelle et rassurante ; mais, a contrario, il identifie tous ceux qui sont extérieurs à cette norme comme des étrangers, voire des ennemis, dont la neutralisation doit conforter la logique identitaire. Bref, cette étude envisage d’abord le stéréotype comme le matériau et parfois le point de départ d’une tradition historique.

 

          Ce deuxième volume marque bien, par son sous-titre, une volonté d’élargissement dans le temps et dans l’espace, volonté visible par ailleurs dans sa composition : plusieurs contributions des deuxième et troisième parties traitent des périodes médiévales, modernes et contemporaines. Comme l’expliquent les deux auteurs dans une brève préface, le plan d’ensemble du second volume n’est pas une simple reprise du premier, mais expose « des représentations de moments ou d’acteurs particuliers du jeu politique ». On saisit mieux ainsi la dynamique du séminaire et de la réflexion à laquelle il convie.

 

          Du reste, orchestrer dans les deux volumes une réflexion d’ensemble sur le stéréotype, à partir des contributions fort diverses, n’allait pas sans difficultés. La plasticité du terme, la multiplicité de ses emplois, les différences culturelles des milieux et des époques qu’il concerne faisaient courir un risque certain de dispersion. Les auteurs y ont paré en ménageant des équilibres entre les grands champs disciplinaires. On note ainsi le souci de donner leur place aux sources figurées, artistiques comme la grande peinture (Eric Morvillez : « évolution d’un stéréotype : image des jardins romains ») ou institutionnelles, comme les représentations monétaires (Noelle Géroudet : « de la réalité à l’image, de l’image à l’idée, de l’idée à l’image : la construction iconographique d’un stéréotype : le cas de Roma »). Les sources écrites concernent aussi bien la littérature fictionnelle (Aline Estèves : « de l’archétype à la caricature : jeux de stéréotypes autour du personnage de la magicienne dans la littérature latine d’époque impériale »), que la documentation historique laissée par les archivistes et les chroniqueurs (Roxane Chilà : « les élites curiales au miroir du stéréotype »). Comme il est de règle dans la tradition romaine, ces textes traitent de l’évocation de phénomènes politiques précis (Robinson Baudry : « stéréotypes et défaites électorales à la fin de la république romaine »), voire de considérations plus proches de la morale que de l’historiographie (Sarah Rey : « Veteris Capitolini humilia tecta : le topos de la décadence romaine et sa localisation »). C’est encore une manière de souligner le caractère transversal du stéréotype, sa puissance d’imprégnation de la latinité. On note également le souci d’équilibrer la tradition païenne et la réflexion chrétienne : l’article d’Elian Cuvilier (« quelques stéréotypes et de leur subversion dans deux paraboles évangéliques ») souligne la continuité qui les unit, en reprenant certaines démarches argumentatives.

 

          L’identification, la délimitation et le traitement des phénomènes sont menés avec beaucoup de sérieux et de précision. Ainsi Nathalie Queneau, expose ses conclusions sur l'amicus principis sous la forme de plusieurs tableaux synoptiques de façon claire et lisible : elle part d’une analyse serrée des occurrences de ce terme. Le premier tableau, les sources littéraires des amici principis, présente les auteurs, le nombre d’occurrences par ordre décroissant et les œuvres concernées. Les tableaux II, III, et IV  distinguent la période des Julio-Claudiens et Flaviens de celle des Antonins et des Sévères. Le tableau II (" les traits de caractère de l'amicus principis dans les sources littéraires") présente les traits positifs, puis négatifs et enfin leur origine sociale. Le tableau III ("les traits à résonance politique associés à l'amicus principis") insiste sur les actes institutionnels (gestion de magistratures) ou réels. Le tableau IV ("L'ensemble verbal attaché à l'amicus principis") relève les verbes employés pour décrire cette action en fonction de leur connotation positive ou  négative. Le tableau V présente une "synthèse des thèmes récurrents sur l'amicus principis", qui montre  sur quels points ce dernier est différemment perçu après le 1er siècle. 

 

          D’autres contributions reprennent une intéressante problématique traitée dans le premier volume : le stéréotype s’applique aussi bien à ce qui soude le groupe qu’à ce qui menace de le désagréger, il définit aussi bien une norme sociale, esthétique ou morale que sa transgression. Ainsi, l’article de Romain Millot (« Le conspirateur sous la République », variante du brigand ou de la sorcière empoisonneuse) complète celui de Nathalie Queneau.

 

          Mais l’apport essentiel du second volume aux conclusions du premier est l’extension de la recherche à des thématiques nettement plus récentes, extension qui respecte le principe de la diversité des sources. Ainsi Roxane Chilà, déjà citée, et Claudie Martin-Ulrich  (« stéréotypes de vertus et vertus des stéréotypes à la Renaissance »), qui, partant des définitions cicéroniennes, détermine la place et l’influence du stéréotype dans plusieurs œuvres majeures de la littérature, comme la Défense et illustration de la langue française de Du Bellay, ou le Doctrinal des Princesses et Noble Dames, recueil de 24 rondeaux dédié par Jean Marot à Anne de Bretagne.

 

          Au-delà de la nécessaire périodisation historique, ce deuxième volume nous invite donc à une réflexion plus actuelle sur notre imaginaire collectif, et sur la façon dont certains stéréotypes ont pu participer à la construction des identités nationales modernes. Christian Amalvi (« nos ancêtres les Gaulois  : radiographie des stéréotypes d’un mythe national de longue durée ») montre comment, et au prix de quelles distorsions, les peuples gaulois sont devenus le modèle mythique du peuple français : dans un premier temps, correspondant à la montée des nationalismes au XIXe siècle, un courant de pensée, marqué par les travaux des frères Thierry et d’Henri Martin, enracine peu à peu l’idée que les Gaulois ont joué dans la conception de la nation française un rôle fondateur, qu’on attribuait jusqu’ici plutôt aux Francs ; une seconde période, dès la décennie 1870-1880, voit apparaitre la récupération du mythe gaulois, désormais articulé autour de la figure de Vercingétorix, au profit de l’idéologie républicaine ; l’article s’interroge enfin sur les subsistances actuelles de ce mythe (dont l’inévitable Astérix…) et s’achève sur un intéressant paradoxe : plus nos connaissances sur la civilisation gauloise se précisent, et sont diffusées auprès du grand public par une vulgarisation souvent de qualité, plus le stéréotype de « l’irréductible village gaulois » est libéralement employé par les medias pour désigner toutes les formes de réticence ou de résistance envers la mondialisation ou l’Union Européenne, héritiers présomptifs de l’impérialisme romain.

 

          Le dernier sujet (Mathieu Soler : « le cinéma de la deuxième moitié du XXe s. et les jeux romains : images de l’antiquité et reflets des sociétés contemporaines ») de ces contributions pleines d’intérêt est particulièrement bien venu. En effet, les jeux de l’arène sont bien « l’image mentale » de la civilisation romaine que nous retenons le plus volontiers. Pour nos esprits modernes,  Rome (du moins celle de l’époque impériale) exprime ainsi ses goûts viscéraux pour la monumentalité et les grands rassemblements de foule, et aussi une certaine cruauté, que le métier des armes et l’exercice de la politique ne peuvent plus désormais assouvir. L’auteur ne se contente pas d’une filmographie raisonnée, mais étudie finement les raisons du succès des combats de l’arène au long du XXe siècle, quand le divertissement de masse connait un développement sans précédent ; il dégage une transition chronologique entre la perception ancienne des circenses et l’industrie moderne du divertissement. En effet, ces films d’antiquité (terme qu’il préfère à celui de péplum) sont étudiés dans leur rapport avec les témoignages anciens et les figures historiques dont ils s’inspirent (celle de Spartacus, par exemple, porté 25 fois à l’écran), mais aussi avec une tradition moderne de représentation des jeux du cirque depuis les Lumières. L’exemple des réalisations de Sergio Leone, où ces « codes interprétatifs » sont assimilés d’une façon particulièrement originale, fournit la matière d’une troisième phase de cette contribution qui explore les survivances du stéréotype bien au-delà de l’historiographie « savante ».

 

          Il revenait à Jean-Pierre Guilhembet la tâche et le mérite de dresser une synthèse (« déconstruire les stéréotypes, déstéréotyper… ») de ce volume à la fois dense et varié, dont il propose plusieurs grilles de lecture qui permettent de situer le stéréotype aussi bien dans un développement continu que sur une échelle de valeur. Mais il nous met en garde contre la tentation de le réduire à un cache-misère épistémologique, c'est-à-dire un procédé radical pour pallier ou nier nos ignorances ; car le stéréotype, mis au service de la création, a la faculté de créer, à terme, une opinion hors norme, d’ouvrir une interrogation au lieu de la clore. Il nous montre en somme l’utilité de ces deux volumes pour les vastes chantiers que nous proposent les sciences du passé.

 

          Bref, on ne saurait mieux infirmer l’idée reçue du Dictionnaire de Flaubert, naturellement ironique et citée en exergue de cette conclusion : « Antiquité et tout ce qui s’y rapporte : poncif, embêtant… »

 


 

Index des contributions

 

I Construire le stéréotype

Noelle Géroudet : de la réalité à l’image, de l’image à l’idée, de l’idée à l’image : la construction iconographique d’un stéréotype : le cas de Roma, pp. 11-33.

Eric Morvillez : évolution d’un stéréotype : image des jardins romains, pp. 34-60.

Sarah Rey : « Veteris Capitolini humilia tecta : le topos de la décadence romaine et sa localisation, p. 61-79.

Aline Estèves : De l’archétype à la caricature : jeux de stéréotypes autour du personnage de la magicienne dans la littérature latine d’époque impériale, p. 80-99.

Elian Cuvilier : quelques stéréotypes et de leur subversion dans deux paraboles évangéliques, p. 100-114.


II Stéréotypes et pouvoirs

Robinson Baudry : stéréotypes et défaites électorales à la fin de la république romaine, pp. 117-143.

Romain Millot : le conspirateur sous la République : conception, utilisation et influence d’un stéréotype dans la culture politique romaine, pp. 144-148.

Nathalie Queneau : l’Amicus Principis : une figure politique du principat (Ier-IIIe s.), pp. 169.

Roxanne Chilà: les élites curiales au miroir du stéréotype : la  cour de Naples sous Alphonse le Magnanime (1442-1458) p. 195-212.


III stéréotypes de Rome, stéréotypes sur Rome

Elise-Annunziata Neuilly : la postérité de l’héritage antique dans les représentations médiévales des vertus : violence et triomphe, pp. 215-227.

Claudie Martin-Ulrich : stéréotypes de vertus et vertus des stéréotypes à la Renaissance, pp. 229-241.

Christian Amalvi : « nos ancêtres les Gaulois » : radiographie des stéréotypes d’un mythe national de longue durée, pp. 243-259.

Mathieu Soler : le cinéma de la deuxième moitié du XXe s. et les jeux romains : images de l’antiquité et reflets des sociétés contemporaines, pp. 260-287.

J.P. Guilhambet : déconstruire les stéréoypes, déstéréotyper…, p. 288-296.