Kane, Josephine : The Architecture of Pleasure. British Amusement Parks 1900–1939. 284 p., 244x172 mm, includes 4 colour and 110 b&w illustrations, ISBN: 978-1-4094-1074-4, £58.50
(Ashgate Publishing Limited, Farnham 2013)
 
Compte rendu par Antoine Capet, Université de Rouen
(antoine.capet@laposte.net)

 
Nombre de mots : 2821 mots
Publié en ligne le 2014-05-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          Josephine Kane nous indique dès la page de « Remerciements » (p. xiii) que The Architecture of Pleasure n’est autre que la version remaniée de sa thèse de Ph.D. soutenue en 2007 à University College London, « ’A Whirl of Wonders!’ British Amusement Parks and Architecture of Pleasure, 1900-1939 ». Elle nous précise également dès la page d’« Introduction » (p. 1) la genèse de son travail : c’est en voyant une photographie datant d’environ 1920 (fig. 1.1) qui représente un jardin de Margate, cet archétype de la station balnéaire britannique, qu’elle fut saisie par l’incongruité apparente de deux « messages » donnés par l’image. Au premier plan, une scène bucolique de beaux messieurs et de belles dames de la bonne société en train de prendre le thé sous les frondaisons du parc. Au deuxième plan, juste derrière les tables, les lignes ondulantes d’une « montagne russe » –  et renseignements pris par l’auteure, le fracas des chariots sur les rails et les hurlements des passagers amateurs de sensations fortes revenaient gravement perturber la quiétude de l’endroit toutes les six minutes. De toute évidence, cette incongruité, ce décalage, tels qu’ils nous apparaissent au XXIe siècle, n’existaient pas pour la clientèle des amusement parks de l’entre-deux-guerres, que nous traduirons par la formule désormais consacrée par l’usage en français, « parcs de loisirs ». Et c’est là l’origine et le sens de la quête : pourquoi et comment ce qui nous semble aujourd’hui incompatible ne l’était-il pas à l’époque ?

 

          Comme beaucoup de formes de loisirs de masse apparues au XXe siècle en Europe – y compris naturellement en Grande-Bretagne, généralement la première touchée par les modes venues des États-Unis (le livre parle de « transculturation », p. 125) – celle de ces parcs trouve son origine outre-Atlantique, plus précisément sur la petite île de Coney Island, au sud de Brooklyn, à New York, où trois parcs de loisirs furent fondés entre 1897 et 1904, le plus célèbre étant bien sûr Luna Park. Dès le départ, on trouve une caractérisque que l’on reverra presque invariablement par la suite : ces parcs sont liés à des endroits où il y a une forte concentration de foules, qu’il s’agisse de grandes villes, de stations balnéaires très fréquentées, ou comme dans le cas de ce qui apparaît bien comme le type fondateur, l’Exposition de Chicago de 1893.

 

          On sait qu’en Grande-Bretagne, l’archétype de la station balnéaire « populaire » est celui de Blackpool (dans le Lancashire, avec ses millions d’ouvriers – et d’ouvrières – de Manchester et de Liverpool, sans parler des innombrables petites cités minières et du textile) : ce n’est pas un hasard si le premier parc imité des États-Unis – et se proclamant d’ailleurs American amusement park dès 1903 – y fut construit à partir de 1896. Définitivement rebaptisé Pleasure Beach en 1906, le parc de Blackpool se posa très vite en référence pour les imitateurs qui proliférèrent dans les années et les décennies qui suivirent, avec pas moins de trois sites permanents à Londres : Earl’s Court (l’homologue londonien du Parc des Expositions de la Porte de Versailles), White City (aujourd’hui disparu) et Olympia, à Kensington, où se tiennent encore de nombreux salons prestigieux, notamment celui des Antiquaires et celui du Livre ancien. On retrouve là le lien initialement noté à Chicago, à savoir la proximité entre expositions et « attractions » dans l’esprit du public. Josephine Kane nous propose un excellent mot-valise, contraction de pleasure (« plaisir ») et de landscape (« paysage ») – hélas intraduisible en français – pour désigner ce nouveau petit monde qui s’est éteint en 1939 : « Le parc de loisirs faisait désormais partie intégrante du pleasurescape de la Grande-Bretagne du XXe siècle » (p. 3). Il lui reste la tâche à la fois la plus intéressante et la plus difficile : étudier tous les aspects socio-culturels (en n’oubliant évidemment pas l’architecture) de ce pleasurescape.

 

          L’entreprise n’est en effet pas mince lorsque l’on mesure le nombre d’activités couvertes par ces parcs de loisirs, infiniment plus nombreuses que celles des foires non permanentes qu’elles complètent, absorbent ou éliminent. Si celui de Margate se borne initialement à faire cohabiter les jardins paysagés où il fait bon prendre le thé avec de bruyantes « attractions » comme les « montagnes russes », les plus grands couvrent pratiquement tout le champ des « activités de sorties », à l’exception de l’opéra. Cela va des manèges traditionnels jusqu’aux plus spectaculaires, des baraques de foire aux marchands de confiseries en tout genre, des cinémas aux théâtres, des salles de danse jusqu’aux music-halls, des cafés de plein air jusqu’aux grands restaurants, avec même parfois un zoo. Le tout voulant imposer une ambiance de respectabilité : pas de jeux d’argent, pas de spectacles « osés », pas d’endroits mal éclairés propices à toutes les pratiques que la loi et la morale réprouvent. Josephine Kane réfute la notion de « saturnales industrielles » (p. 118) – pour elle, la grande majorité des visiteurs n’y recherche pas la transgression. L’abondance de lumière – luxe que ne peuvent se permettre les classes inférieures dans leurs taudis – et les vigiles bien visibles sont d’ailleurs là pour créer une « bulle » où tout le monde se sent bien, à l’abri des agressions du monde extérieur. Les autorités de Pleasure Beach vantent de fait, dès 1907, leurs « divertissements propres et honnêtes » (cité p. 123).

 

          Cela ne veut pas dire une ambiance de calme reposant – au contraire, nous dit Josephine Kane, « les parcs de loisirs britanniques mirent au point une formule diversifiée qui remporta un énorme succès en mêlant le fantasme, le bruit, la couleur et le mouvement » (p. 4). Bien que l’ouvrage ne le dise pas en ces termes, c’est la « fée Électricité » qui règne sur ce petit monde, par la lumière comme nous l’avons vu, mais aussi par les possibilités techniques qu’elle offre aux concepteurs et aux architectes des parcs. Le Whirl of Wonders qui figure entre guillemets dans le titre de sa thèse est une citation des Blackpool Gazette News de 1907 : le « tourbillon de merveilles » en question étant celui offert par  les dernières « attractions » proposées au public – car évidemment, dans ce monde inspiré des Etats-Unis, il faut sans cesse du nouveau qui fasse tourner les têtes.

 

          Mais l’architecture de ces lieux, elle, n’est en rien nouvelle. Les structures des grands manèges reproduisent en tous points les techniques de construction métallique qui ont culminé en Grande-Bretagne avec le pont sur la Forth ouvert en 1890 (fig. 2.4) – l’ouverture des premiers parcs coïncide d’ailleurs avec l’introduction du Meccano (p. 198) de Frank Hornby, enfant de Liverpool, où il établit son usine. Où est alors l’exotisme qu’on vient y rechercher si l’on y voit les mêmes poutrelles et les mêmes « fers en U » que dans les désespérants complexes industriels du pays ? La réponse est à trouver là encore dans un emprunt aux États-Unis : le culte de la modernité. La griserie de la vitesse est un élément de ce culte – et c’est un élément qu’on ne trouve nulle part dans la vie quotidienne des Britanniques, aussi privilégiés soient-ils, avant le XXe siècle. L’exotisme, c’est ce que l’on ne rencontre pas dans son environnement quotidien : on ira donc le chercher dans les « montagnes russes » de ces parcs (notons au passage l’« exotisme » du nom donné à ce manège en français, qui ne fonctionne cependant pas en anglais, où, outre roller-coaster, on parle tout au plus de scenic railway). Même le jeune prince Édouard, futur Édouard VIII, puis duc de Windsor, est photographié sur le scenic railway du parc de White City de Londres en 1908 (fig. 2.5).

 

          L’ouvrage se penche bien sûr sur les créateurs de ce monde artificiel : entrepreneurs, mais aussi ingénieurs et architectes. On pourra noter que si, à Paris, la « tour de 300 mètres » a vite été rebaptisée pour porter le nom de son principal concepteur, on se contente de parler de la « tour de Blackpool » (1894, longtemps la plus haute de Grande-Bretagne, 170 mètres) : le cabinet d’architectes de Manchester Maxwell & Tuke n’a jamais été lié à sa construction dans l’esprit du public. Les deux grands entrepreneurs-promoteurs qui ont fait décoller Pleasure Beach ne sont guère plus connus : John Outhwaite (1855-1911) et William Bean (1868-1929). Les deux associés se tournèrent vers des ingénieurs susceptibles de concevoir les « attractions » les plus spectaculaires autorisées par l’état des techniques de l’époque. Le génie psychologique et commercial de tous les pères de cette nouvelle branche d’activité fut d’exploiter une nouvelle forme d’aspiration à la modernité, à la vitesse et à l’exotisme : l’envie de voler, comme les pionniers de l’aviation de l’époque – on nous rappelle que Blériot a traversé la Manche en avion en 1909 (p. 85). D’où la multiplication des énormes manèges qui emmenaient le public dans les airs sous une forme rassurante (les grandes roues, fig. 2.1 : la « roue géante » d’Earl’s Court, 1908) ou éprouvante (les boucles sur rails où l’on se retrouvait tête en bas, comme dans les « loopings » des aviateurs, fig. 1.22 et couverture du livre). Le frisson n’était d’ailleurs pas toujours injustifié : il y avait parfois des accidents mortels, et on nous cite un cas où l’enquête qui suivit la mort d’un jeune homme de dix-neuf ans sur un grand huit conclut à la faute de la victime, qui avait les mains dans les poches au lieu de se cramponner à l’engin (p. 93).

 

          La volonté prométhéenne de dépasser la condition humaine ne se manifeste pas seulement dans les airs : si l’homme du XXe siècle se veut oiseau, il se veut également poisson. Qu’à cela ne tienne : à Blackpool tous les rêves sont non seulement permis, mais encouragés, et à Pleasure Beach on pourra embarquer dans un « voyage en sous-marin » comme le proclame en grosses lettres l’entrée de l’« attraction », avec en lettres à peine plus petites en sous-titre : « une expérience inédite et extraordinaire » (fig. 2.6). Il est évident qu’on n’emmenait pas les gens en sous-marin – mais l’important n’était pas là : on savait que c’était faisable et qu’il ne s’agissait pas de pure spéculation à la Jules Verne, et Josephine Kane y voit à juste titre « une expérience inimaginable pour les générations antérieures » (p. 86).

 

          L’exotisme au sens classique est cependant bien présent dans les différents édifices que l’on trouve parsemés au milieu des grands manèges électriques. À Blackpool, il y a le Naval Spectatorium (1910), vaste château-fort (?) où l’on reconstitue des batailles navales dans les bassins, et mélange de styles architecturaux qui fait penser aux décors des films « bibliques » à grand spectacle d’Hollywood. Il y a aussi le Casino (planche 2, en couleurs) – mais sans salle de jeux : simplement un ensemble de cafés et de restaurants – « conçu dans le style d’un palais indien » par un architecte, R.B. Mather, qui était en même temps conseiller municipal (p. 38). Quand on sait que Bean s’est lui aussi fait élire conseiller municipal, on imagine tout l’affairisme qui régnait autour de Pleasure Beach. Parfois encore, on a le mélange inattendu entre les structures métalliques du monde moderne et les murailles du monde antique, comme pour le « huit aérien » de la chaîne de parcs White City à Manchester : l’entrée monumentale est en pierre, dans le style « égyptien » (?), tandis que rien ne cache les croisillons de fer qui supportent les rails du « grand huit » (fig. 1.26). Ou bien – autre mélange incongru – la reconstitution d’un village anglais du Moyen Âge à pans de bois face à une « grande roue » tout en métal (« Ye Olde Englyshe Streete », Pleasure Beach,1912, fig. 3.6).

 

          De même que les villes européennes ont souvent bâti à l’époque sans se soucier de cohérence diachronique, ce fut la règle pour les parcs de loisirs britanniques. Si au début du XXe siècle on mêle allègrement tous les styles, depuis l’antique et le médiéval « reconstitués » jusqu’au métallique emprunté au génie civil, on ne voit guère d’édifices en maçonnerie qui reflètent un style propre à la période dite édouardienne (Édouard VII régnant de 1901 à 1910). Josephine Kane montre très bien comment cela changera après la guerre, notamment à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Là encore on retrouve le rôle de pionnier de Pleasure Beach et l’influence américaine. La succession de Bean, qui meurt en 1929, est assurée par sa fille, qui a épousé sinon un visionnaire, du moins un homme qui veut assurer l’avenir des parcs de loisirs britanniques par leur adaptation constante à l’évolution rapide de la société, Leonard Thompson. « Thompson fit ses premières tentatives pour créer une unité esthétique à Pleasure Beach » à la suite d’un voyage qu’il fit aux États-Unis en 1929 pour aller y visiter les principaux parcs, nous indique Josephine Kane (p. 149). Il y remarque les œuvres de l’architecte américain Edward Schoeppe à Philadelphie, et le fait venir à Blackpool en 1931. Il y restera jusqu’en 1933, en construisant nombre d’édifices remarquables pour Pleasure Beach, notamment le « Photographic Studio » de 1932 (fig. 4.10). Sans rupture de continuité, Thompson lui trouve un successeur tout aussi inspiré, le Britannique Joseph Emberton, qui introduit à Blackpool ce que l’on appellerait en France le style « paquebot ». « Au cours des six années qui suivirent, nous dit l’auteure, Emberton reçut la maîtrise pleine et entière de la rénovation de Pleasure Beach. » Et il en profite ! Il prend le contre-pied total de ses prédécesseurs édouardiens, comme en témoigne le nouveau Casino qu’il conçoit en 1939, parfaitement ancré dans le style et les techniques de son temps, pour l’extérieur (fig. 4.17) comme pour l’intérieur (fig. 5.10). Quelques parcs de stations balnéaires suivent le mouvement : c’est le cas de Dreamland à Margate (qui vise la clientèle de Londoniens venus seulement pour la journée, les day-trippers, p. 183), où les associés Julian Leathart et W.F. Granger, spécialistes de l’architecture des cinémas – alors les grands concurrents des parcs de loisirs (p. 145) – sont embauchés pour mettre Dreamland au goût du jour. Bien sûr, cela commencera par le magnifique cinéma « paquebot » de 1935 à structure d’acier (fig. 4.30 & 4.31), avec ses décors intérieurs extrêmement soignés (fig. 4.33 & 4.34).

 

          Mais l’effort de rénovation et d’adaptation aura finalement été vain, pour des raisons qui ne sont pas de la responsabilité des propriétaires et aménageurs des parcs de loisirs fondés trente ou quarante ans plus tôt : 1939 a emporté nombre d’institutions britanniques dans une tourmente dont elles ne se remettront pas en 1945 – et la plupart de ces « usines à plaisir » en font partie. Comme toujours, Pleasure Beach fait figure de cas à part, au-dessus des autres, mais Dreamland ne survivra pas malgré de lourds investissements au début des années 1950. Le Festival of Britain de 1951, la grande exposition qui veut marquer le point final de l’austérité qui règne depuis 1939, s’accompagnera d’un « jardin de plaisirs » (p. 236) sur la South Bank, mais surtout il donnera une nouvelle impulsion à Battersea Park – un nouveau bail qui durera jusqu’à 1972, année où il fermera pour toujours après un accident de montagnes russes qui coûta la vie à cinq enfants suite à un défaut d’entretien des mécanismes de sécurité.

 

          Mais ce n’est là que le facteur déclenchant d’un processus parfaitement analysé par Josephine Kane : se griser de vitesse est facile dans une voiture décapotable, aller dans les airs devient chose banale avec l’expansion de l’aviation vers des couches de moins en moins favorisées, trouver l’exotisme « véritable » (bien qu’il reste le plus souvent artificiel) est possible grâce au développement du tourisme de masse à l’étranger. Ces ersatz de modernité qu’avaient offerts les parcs de loisirs britanniques au début du siècle ne sont plus concurrentiels. C’est encore une fois d’outre-Atlantique que viendra le renouveau, mais dans des lieux différents (sans lien avec les stations balnéaires) et avec des références culturelles différentes : ce seront les « parcs à thème inspirés par Disney » (p. 232) – cette fois il n’y reste plus rien de britannique, et le jardin à l’anglaise avec salon de thé peuplé de gens chics ne côtoie plus les foules qui hurlent sur les montagnes russes comme à Margate au début du XXe siècle…

 

          On aura compris qu’il s’agit là d’un ouvrage passionnant pour quiconque s’intéresse aux pratiques culturelles d’une population – y compris leurs habitudes de loisirs et l’environnement mental et physique (donc, très souvent architectural) qui s’y rapporte. Le texte est abondamment illustré, ce qui permet de suivre un raisonnement qui autrement resterait dans l’abstrait. Malheureusement, en dehors des quatre planches hors-texte en couleurs qui forment le cahier central sur papier glacé, les images sont toutes reproduites dans le texte sur papier ordinaire, ce qui nuit gravement à leur « piqué » et partant à leur lisibilité, d’autant plus qu’elles sont souvent de format trop petit pour qu’on puisse savourer les détails sur lesquels on attire notre attention dans les excellentes légendes.

 

          Reste qu’en dehors de cette inévitable frustration picturale, on ne voit pas ce que l’on pourrait trouver à redire à cette monographie, qui se doit de figurer dans toutes les bibliothèques universitaires et d’écoles d’architecture. La très copieuse Bibliographie (qui comprend également des articles et des chapitres d’ouvrages collectifs) sera très précieuse aux Français qui voudraient entamer des recherches dans le domaine couvert.