Russo, Alessandra : L’image intraduisible. Une histoire métisse des arts en Nouvelle-Espagne (1500-1600). 17 x 20 cm (broché), 496 pages (ill. coul. et n&b), ISBN : 978-2-84066-523-6, 30.00 €
(Presses du Réel, Dijon 2013)
 
Compte rendu par Philippe Malgouyres, musée du Louvre
(philippe.malgouyres@louvre.fr)

 
Nombre de mots : 1026 mots
Publié en ligne le 2014-07-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2114
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          L’objet de cet ouvrage est de comprendre la genèse de nouvelles formes artistiques après la conquête espagnole du Mexique, formes issues de la rencontre des cultures préhispaniques avec le monde européen. Le résultat de cette interaction est analysé à la lumière du concept de métissage.

 

          Ce copieux volume (presque 500 pages),  issu d’une thèse de doctorat dirigée par Serge Gruzinski à l’EHESS, est construit, avec un formalisme non sans élégance, comme un triptyque. Ces trois parties principales sont elles-mêmes divisées en trois. Cette structure ternaire évoque, en filigrane, les trois types d’images qui servent de support à ces analyses, les mosaïques de plumes, les cartes et les graffitis. Ces différents types d’objets visuels sont traités successivement, à l’intérieur de chaque partie, dans une architecture à la fois raffinée et complexe. L’ouvrage embrasse tout le XVIe siècle (1500-1600), incluant ainsi les dernières décades du Mexique préhispanique, périodisation qui peut paraitre arbitraire, mais qui n’est pas une limitation dans la mesure où l’auteur, à juste titre, utilise des exemples antérieurs ou postérieurs. La notion de l’intraduisible constitue le cœur de ce propos, une impossibilité fructueuse d’où seraient nés les arts métis de la Nouvelle Espagne. Nous ne suivrons pas le plan imbriqué de l’ouvrage, mais évoquerons les trois types de sources étudiées par l’auteur.

 

          La première est l’art des plumes, l’une des spécificités les plus fascinantes de l’art mexicain du XVIe siècle. Ses multiples aspects, techniques, symboliques, identitaires, ont fait l’objet de nombreuses études récentes, auxquelles Madame Russo a beaucoup contribué. La diffusion des ouvrages dans cette technique auprès des princes européens voulut apporter des témoignages indubitables de la capacité artistique des Indiens et de leur désir de recevoir le christianisme. Il faut cependant souligner combien la technique utilisée dans les ateliers conventuels, comme celui fondé par Pierre de Gand à San José de los Naturales à Mexico, et apparentée à la mosaïque, se distingue de la technique aztèque de l’amantecayotl qui en est à l’origine, tel qu’il est connu par les sources et de rares objets conservés.

 

          Le second type de sources est composé des cartes (lienzos, planos et pinturas). L’introduction de la cartographie dans ce contexte est très intéressante. Domaine plus négligé par l’histoire de l’art et de l’anthropologie, il touche des questions fondamentales de la fabrication des images, de leur rapport au langage ainsi que de la représentation de soi. La fonction de ses images, le possible contexte de leur fabrication, leur économie et leur ambition sont précisément et finement analysés par l’auteur. Elle y décèle la survivance de conventions préhispaniques (par exemple l’usage récurrent de glyphes) et révèle les enjeux explicites ou latents de ces images.

 

          Le dernier corpus est plus inattendu, puisqu’il s’agit des graffitis relevés sur les parties basses des murs des couvents, parties peintes de couleur foncée pour être moins salissantes (comme dans les collèges et les casernes d’autrefois) et qui laissèrent un espace libre aux images non autorisées. Par exemple, la découverte d’une figure de guerrier à Tepepulco (couvent San Francisco) dans le costume et la position du rituel aztèque du « combat de la griffure » est tout à fait exceptionnelle dans ce contexte où abondent scènes de duels entre Espagnols, bateaux et créatures chimériques. La lecture attentive qu’en fait l’auteur, au prix d’une enquête minutieuse, a permis d’y relever des dates, des noms, qui permettent de replacer ces dessins anonymes dans un contexte parfois extrêmement précis (une éclipse en 1578). Le point culminant de cette enquête, qui est aussi l’un des apports les plus étonnants de cet ouvrage, est la possible identification de l’auteur des graffitis du couvent San Nicolas de Tolentino à Actopan. Il s’agirait de Juan Durán, un frère augustin connu par les archives de l’Inquisition au début du XVIIe siècle : Madame Russo ouvre ici un extraordinaire dossier qui touche l’histoire politique à travers la micro-histoire.

 

          Il faut faire ici une remarque, qui ne vise pas cet ouvrage en particulier mais plus généralement les nombreuses études récentes sur le décryptage du métissage artistique à travers la culture matérielle. Le concept de métissage présuppose la connaissance des deux « cultures souches », et l’évaluation de leur part respective dans les objets analysés. Or, une connaissance précise de la culture européenne contemporaine de la culture métisse considérée fait trop souvent défaut, et peut produire des contresens. Il s’agit parfois de données très simples qui touchent à l’usage, la dénomination ou la typologie des objets. Nous en prendrons ici deux exemples. Un élément circulaire décoré de plumes, probable fragment d’un bouclier aztèque (chimalli) a été compris comme un « couvre-calice ». Son décor, sa taille (24 cm de diamètre) et sa forme rendent impossible cette identification : un « couvre-calice » devrait être, pour utiliser le vocabulaire adéquat, ou la pale ou le corporalier, qui sont tous deux de forme carrée. La spéculation théologique qui découle de cette analyse erronée de l’usage n’est pas recevable. Le second est une magnifique broderie de plumes (Tepozotlán, Museo Nacional del Virreinato) portant l’aigle bicéphale de la Couronne espagnole et la date de 1710 (date qui correspond, entre autres, à un moment clé de la guerre de succession). Cet objet fut autrefois publié comme une nappe d’autel ( !), ce qui est à nouveau impossible de par sa forme, l’orientation de son décor vertical et sa technique. Il est en fait inspiré de tapisseries ou de broderies avec des armoiries, très communes en Europe au XVIIe siècle. L’organisation de son décor héraldique avec sa bordure de rinceaux et d’animaux s’expliquent alors naturellement. Il n’en reste pas moins vrai que c’est un magnifique exemple de métissage, mais dont l’analyse devrait être revue.

 

          Malgré cette critique générale, l’ouvrage est une mine d’informations, textuelles et visuelles, sur ces « objets difficiles » pour paraphraser les mots d’Aby Warburg cités par l’auteur. Le livre est largement illustré de 149 figures, la plupart en couleur, ce qui permet de suivre avec clarté la démonstration proposée. Le choix des corpus pris en compte, la méthode de leur analyse et leur mise en perspective nouvelle et stimulante ouvrent de nouveaux horizons dans les études de l’art novo-hispanique.