Bacqué-Grammont, Jean-Louis - Tuchscherer, Michel (trad. et éd.): Pīrī Re’īs et Evliyā Çelebī. Deux regards ottomans sur Alexandrie. Alexandrie ottomane 2, Etudes Alexandrines 30, 225 p., 9 fig. en couleur, ISBN 978-2-11-129853-8, 40 euros.
(Centre d’Études Alexandrines, Alexandrie 2013)
 
Compte rendu par Emma Maglio, Université d’Aix-Marseille
(emaglio@mmsh.univ-aix.fr)

 
Nombre de mots : 2018 mots
Publié en ligne le 2015-12-16
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2129
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          « Alexandrie ottomane 2 » est le deuxième volume d’une collection du même nom dans la série Études alexandrines, dont le premier livre présentait deux sources pour l’étude de la ville sous la période ottomane (XVIe-XVIIIe siècles) : le firman accordé en 1528 par Soliman le Magnifique à la Nation française d’Alexandrie et les Relazioni des consuls vénitiens à Alexandrie, pour la plupart inédites (1554-1664). Ce deuxième volume poursuit le même objectif, c’est-à-dire mettre en lumière une phase historique d’Alexandrie qui, bien que d’un intérêt certain, reste peu étudiée et pour laquelle les sources sont encore peu utilisées ou méconnues. Pour ce faire, le livre présente l’édition de deux sources : le Kitāb-ı baḥriyye (« Livre des choses de la mer ») de l’amiral ottoman Pīrī Re’īs à travers les deux versions de l’ouvrage de 1521 et de 1526 et la relation de voyage datant de 1672 et produite par l’écrivain ottoman Evliyā Çelebī.

 

         La première partie du livre (p. 13-64) est composée de deux sections, dont la première a pour objet la description des atterrages de la région d’Alexandrie contenue dans les instructions nautiques de Pīrī Re’īs. Le texte est anticipé par une introduction (p. 15-17) qui donne le cadre historique de la vie de l’auteur, du contenu de l’ouvrage et des différences que l’on peut observer entre ses deux versions. Pīrī Re’īs (vers 1470-1554), fin connaisseur des côtes et des îles de la Méditerranée occidentale ainsi que de la Tunisie et de la Tripolitaine, où il pratiquait la course, acheva en 1521 une première version de l’ouvrage, à mi-chemin entre un portulan et une carte portulane donnant des instructions nautiques illustrées pour les côtes et les îles méditerranéennes. Le grand-vizir İbrāhīm Paşa lui proposa, quelques années plus tard, de remanier son texte pour en faire une nouvelle version à présenter à Soliman le Magnifique, version qui fut achevée en 1526. Les auteurs nous informent qu’une comparaison systématique des textes de 1521 (dont on connaît 22 manuscrits) et de 1526 (dont il existe une dizaine d’exemplaires) est encore à faire : pourtant l’édition proposée dans ce volume en représente certainement une première étape, lorsqu’elle permet de comparer quelques passages des deux versions et de faire saillir leurs différences principales. Dans ce but, l’édition d’une partie du Kitāb-ı baḥriyye est accompagnée non seulement d’une traduction en français par Jean-Louis Bacqué-Grammont, ainsi que de celle par J.-D. Cardonne de 1756, mais également de notes de commentaires qui renvoient à l’historiographie sur la ville. Une note liminaire anticipe les textes (p. 17-18) et nous rapporte les références des manuscrits utilisés par les auteurs, ainsi que des informations importantes pour la lecture : la transcription est inspirée de l’alphabet turc moderne et du système de l’Encyclopédie de l’Islam ; les auteurs ont essayé de restituer les nuances graphiques des originaux et ont suivi les règles de l’ottoman pour la translittération.

 

         La subdivision des deux textes en sections et en paragraphes facilite largement la lecture. Les trois chapitres du texte de 1526 (Sari en 7 paragraphes, 26Al en 17 paragraphes et Abuk en 10 paragraphes) correspondent au chapitre du manuscrit de 1521 (21Al, en 13 paragraphes). Pīrī Re’īs essaye de lister tous les dangers, abris ou points remarquables que les navires pouvaient rencontrer sur leur route. Son attention est ciblée sur les deux ports de la ville : le port oriental protégé par une tour et un phare, et interdit aux non-musulmans, et le port ouest. Il donne plusieurs instructions techniques pour entrer dans le port, pour jeter l’ancre au large et pour atteindre l’île d’Aboukir et la ville de Rosette, tout en signalant rochers, bas-fonds et hauts-fonds. Le texte de 1526 se distingue par son caractère plus descriptif, ainsi que par la présence de nombreux ajouts. Alexandrie est toujours présentée comme une ville très ancienne, située sur un terrain bas et incluant deux collines à l’intérieur de son enceinte ; la ville était autrefois riche et peuplée, tandis qu’à l’époque de l’auteur, la plupart de ses lieux étaient déserts et en ruine, à l’exception de quelques zones à proximité de la mer et de la ville intra-muros. Toutefois, dans le texte de 1526, Pīrī Re’īs nous renseigne sur le fait que les murailles et les tours avaient été reconstruites, ce qui serait confirmé par l’histoire : de nouvelles installations furent réalisées à partir de 1520 après l’arrivée des Ottomans, y compris l’arsenal du port ouest. Le deuxième manuscrit donne ensuite plus de précisions sur le port occidental (dit vieux port et consacré au commerce, mais assez dangereux pour les navires), ainsi que sur la forteresse d’Aboukir et son port, et sur les dangers que l’on peut rencontrer sur la route maritime d’Aboukir vers Alexandrie. La route pour Rosette et le lac Ūştūm qui se jette dans le Nil sont également décrits. Les auteurs proposent une hypothèse au sujet des différences entre les deux textes du Kitāb-ı baḥriyye, concernant l’usage que Pīrī Re’īs a pu faire pour son second manuscrit d’un portulan vénitien, dit Rizo du nom de son éditeur (1490) : en général, il utilise ce portulan lorsqu’il décrit des lieux qu’il ne connaît pas. Plusieurs passages d’un réel intérêt nautique inclus dans la première version de l’ouvrage n’ont pas été repris dans la seconde. Ils ne se réfèrent pas au portulan Rizo. Ces passages contiennent pourtant nombre d’informations complémentaires qui ne figurent pas dans le texte de 1521 et dont on ne connaît pas la provenance.

 

         La première section du volume se termine avec neuf images tirées des textes et représentant la ville d’Alexandrie, ses atterrages et ses ports (p. 45-53). L’intérêt de ces cartes réside à la fois dans leur qualité et dans la présence de légendes illustrées par les auteurs, qui ont traduit en français les toponymes ottomans indiquant les lieux de passage, les rochers, les hauts-fonds et les bas-fonds le long des routes maritimes autour de la ville et de ses ports.

 

         La deuxième section, en revanche, s’inscrit dans le cadre d’une première analyse comparative et présente des extraits de quelques portulans européens (XIIIe-XIXe siècles) qui décrivent les atterrages de la région d’Alexandrie (p. 55-64). Cette collection s’avère très intéressante dans la mesure où elle permet au lecteur d’effectuer une analyse transversale et diachronique de la forme et des contenus de ces textes, tous utiles pour la navigation, et par rapport à l’ouvrage de Pīrī Re’īs.

 

         La deuxième partie du volume, considérablement plus longue (p. 65-211), est consacrée aux descriptions d’Alexandrie, Aboukir et de Rosette en 1672 d’après Evliyā Çelebī. Un avant-propos et une note liminaire (p. 68-69) accompagnent l’édition des passages tirés du volume X de l’ouvrage, également divisés en sections (en chiffres romains) et en paragraphes (en chiffres arabes). Evliyā Çelebī (1611-1684) voyagea pour une grande partie de sa vie au service de grands personnages ottomans. Son récit renvoie à la fois au genre de l’anecdote de table et à la description historique : à condition de trier les informations, des données précieuses peuvent être tirées de ses descriptions.

 

         Les premiers passages sont consacrés à la description de la ville d’Alexandrie, de ses ports, de son enceinte et de ses bâtiments intra-muros. L’histoire de la ville depuis sa fondation est rapportée à partir de mythes, pour lesquels l’auteur s’inspire de l’ouvrage de l’historien égyptien Sulūk Maqrīzī (1364-1442), et se poursuit avec le récit de la conquête arabe, puis de l’agrandissement de la ville sous les califats, jusqu’à la prise ottomane de 1517. L’auteur décrit les ports avec leurs forts, et renseigne parfois sur les rochers qui rendent difficile la navigation. Il parcourt ensuite le périmètre des murailles, dont il compte les pas (onze mille sept cents), les tours (au nombre de 75 dans la muraille extérieure et de 170 du côté intérieur) et les portes (de Rosette, de la Mer et du Jujubier). La description des bâtiments de la ville fortifiée est d’un intérêt certain, bien que les données rapportées soient à retenir avec prudence. Selon le récit, la ville sous les Abbasides, les Ayyoubides et les Omeyyades était si florissante qu’elle aurait compté entre autres 2600 miḥrāb, 77000 maisons particulières, 200 couvents et 150 caravansérails, mais ces chiffres ne correspondent à aucune réalité. En revanche, la description du marché à l’intérieur de l’enceinte et du faubourg situé entre les deux ports se rapproche plus de la réalité. Le marché Sināniyye et le marché des Maghrébins, qui firent effectivement l’objet d’importants aménagements par le gouverneur Sinān Paşa au XVIe siècle, formaient le centre commercial de la ville et sont attestés dans plusieurs documents. Le faubourg, qui résulte d’un transfert massif d’activités économiques et de l’habitat à partir de 1560-80, provoqua l’abandon de plusieurs quartiers de la ville intra-muros : ceux-ci sont décrits donc comme ruinés et dépeuplés. À l’époque du récit, il subsistait quand-même dans l’enceinte plusieurs bâtiments, notamment des mosquées et des tombes de sultans et de personnages notables : certains toponymes listés demeurent inconnus, d’autres font référence à des lieux qui furent sûrement détruits lors de l’Expédition d’Égypte, d’autres encore se retrouvent dans les sources ou renvoient à des lieux subsistants. L’auteur comptait dans la ville 160 miḥrāb, des chiffres qui restent non vérifiés.

 

         Le récit continue avec la description du Fort d’Aboukir et de son faubourg qui fut détruit en 1799. La ville de Rosette, enfin, est représentée comme grande et peuplée, comptant à peu près 1000 foyers musulmans divisés en 40 quartiers, 7 quartiers "mécréants" et 7 juifs. Neuf mosquées et plusieurs tombes y sont mentionnées : certains toponymes sont méconnus, tandis que les auteurs avancent pour d’autres des hypothèses prudentes d’identification. Le Fort de Rosette, daté justement au XIVe siècle, abritait la maison du gouverneur, une mosquée et 40 maisons pour la garnison.

 

         Le volume est conclu par un index, qui inclut les toponymes et les anthroponymes figurant dans les portulans, ainsi que les termes techniques ou remarquables, et par une bibliographie rangée par sources primaires (manuscrits, cartes et ouvrages d’auteurs arabes, turcs et européens) et secondaires.

 

         Le volume atteint pleinement son but : présenter une édition de deux sources importantes pour une étude de l'Alexandrie ottomane et de ses alentours, ainsi que donner au lecteur diverses interprétations complémentaires. L’articulation de l’ouvrage rend le livre accessible même aux non-spécialistes de la langue ottomane et de la ville d’Alexandrie. Pouvant bénéficier de la traduction à côté du texte original, le lecteur est en mesure de lire de façon critique les textes présentés. Le caractère technique de la publication explique l’absence d’une véritable présentation historique, qui aurait fourni aux non-spécialistes une base de connaissances supplémentaires pour aborder la lecture : l’étude se concentre sur les sources et limite donc la présence d’appendices à une présentation des auteurs et des ouvrages. L’approche est toujours critique, soulignée par la présence de nombreuses notes qui renvoient à l’historiographie de la ville, à son histoire ou à d’autres sources primaires, et qui mettent l’accent sur les erreurs ou exagérations de la part de Pīrī Re’īs et d’Evliyā Çelebī. D’ailleurs, les deux textes se distinguent par leurs caractères fort différents. Le premier donne des instructions de navigation très utiles et objectives, tandis que le second raconte une histoire plus complexe qui manque forcément d’impartialité : Evliyā Çelebī justifie dans son récit la conquête ottomane de la ville sans cacher son point de vue et partage avec l’élite ottomane l’idée d’une société divisée en deux catégories – les militaires et les commerçants.

 

         En conclusion, la documentation présentée est un outil de recherche important pour une étude pluridisciplinaire de la ville d’Alexandrie, pour laquelle nombre de sujets complémentaires sont représentés (la topographie urbaine et religieuse, les fortifications et l’histoire militaire, mais également la société et le monde productif). Le volume s’inscrit donc pleinement dans les objectifs du projet Études alexandrines : il s’agit dans ce cas de mettre en lumière une phase historique de la ville et de ses alentours, avec des réserves propres à la nature des sources utilisées, qui ont subi plusieurs transformations en l’espace d’un siècle et demi.

 

NB : p. 27, paragraphe 21Al 12, note 1 : le texte correspond à celui du paragraphe Abuk 7, et non Abuk 4.

 

Sommaire

 

Deux regards (p. 11)

Première Partie – Les portulans décrivant Alexandrie, d'après Pīrī Re’īs (p. 13)

Deuxième partie – Alexandrie, Aboukir et Rosette en 1672, d’après Evliyā Çelebī (p. 65)

Index (p. 213)

Abréviations (p. 235)

Bibliographie (p. 237)