Martin, Laurent : L’enjeu culturel. La réflexion internationale sur les politiques culturelles, 1963-1993. 432 p., EAN13 : 9782110095497, 23 €
(Documentation Francaise, Paris 2013)
 
Compte rendu par Marie-Claude Genet-Delacroix, Université de Reims Champagne Ardenne
(genet@univ-paris1.fr)

 
Nombre de mots : 1334 mots
Publié en ligne le 2014-08-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2160
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          L’ouvrage de Laurent Martin porte sur un aspect relativement méconnu des orientations et des stratégies de l’action politique du Ministère de la Culture, le rôle international du service des études et recherches (ci-après SER). Le fonctionnement et l’œuvre de ce service, créé en 1963 et dirigé jusqu’en 1993 par Augustin Girard, dans l’élaboration des concepts et des méthodes des politiques culturelles conduites en France, vient de faire l’objet d’une étude récente (Le fil de l’esprit. Augustin Girard, un parcours entre recherche et action, Paris, Documentation française, 2011).

 

          Sur la scène internationale, où son influence a été paradoxalement plus reconnues qu’en France même, le SER a créé un véritable réseau de correspondants, de chercheurs et d’experts-militants qui a travaillé en synergie avec ses membres et avec les instances internationales. Il a ainsi pu contribuer à l’élaboration des programmes et des projets de développement culturel non seulement dans des instances telles que l’UNESCO et le Conseil de l’Europe, mais aussi dans les grandes conférences internationales organisées en dehors de ces institutions. C’est en fait le rôle international du Ministère de la Culture qui est étudié à travers le fonctionnement administratif, financier et humain du SER dont le rôle a été particulièrement important en Europe, où avec ses conseillers et ses partenaires associés des instances européennes, il s’est attaché à développer des enquêtes qualitatives et quantitatives comparatives qui ont élargi et concrétisé les réflexions nationales sur les politiques culturelles. La notion de territoire et d’espace de développement culturel a en particulier été enrichie et orientée en faisant appel à des logiques alternatives de décentralisation (en France) et de confédération (en Europe) pour le développement de la démocratisation culturelle.

 

          En introduction, Laurent Martin circonscrit précisément le domaine sur lequel porte son étude : la socio-histoire des politiques publiques de la culture. Pluridisciplinaire, au croisement de l’histoire administrative, culturelle et intellectuelle et de la socio-économie de la culture, ce nouveau champ d’étude universitaire apporte un regard pluriel et critique sur des phénomènes longtemps considérés comme marginaux et de ce fait ignorés. La période est significative à un double titre : c’est celle où Augustin Girard a dirigé le SER au Ministère de la Culture et c’est, du point de vue politique, le moment « où l’on peut vraiment, pleinement, sans gloriole ni hyperbole, parler de rayonnement du « modèle français » bien au-delà des frontières de l’hexagone » (p.17). Il précise aussi sa méthode, qui repose sur la reconstitution des étapes de l’élaboration d’une pensée collective « à travers le service qui en fut le support, le lieu de rassemblement, le centre d’impulsion » (p.17-18) en s’appuyant sur une documentation archivistique et bibliographique nationale et internationale quasi exhaustive.

 

          Laurent Martin a choisi de procéder en deux temps pour examiner les conditions et les modalités de l’enjeu culturel que représente la réflexion internationale sur les politiques culturelles de 1963 à 1993. La première partie est consacrée à l’étude des acteurs et des structures du contexte institutionnel  dans lequel opèrent les politiques culturelles (p. 23-166), la seconde aux thèmes et aux problèmes traités par les acteurs dans l’élaboration des concepts, des stratégies et des modèles de gestion qu’ils mettent en œuvre (p. 169-369). Cette distinction n’évite pas les répétitions mais permet de mieux comprendre la nature et la fonction des enjeux culturels qui sous-tendent cette réflexion internationale.

 

          Il est difficile de résumer un ouvrage si riche et si dense, où l’auteur s’est efforcé de présenter avec clarté et rigueur une multitude de points de vues, ceux des responsables d’organisations, de comités, d’associations, de services administratifs, ceux des auteurs des rapports des colloques et des conférences, et ceux des experts et des chercheurs qui conduisent études et enquêtes dans le cadre du SER, de l’UNESCO ou du conseil de l’Europe. On peut cependant dégager quelques-unes des idées essentielles qui montrent son intérêt pour les recherches actuelles sur les politiques culturelles nationales et internationales. Et d’abord l’importance de  la notion de stratégie. Qu’il s’agisse de stratégie d’investissement logistique, financier, institutionnel ou humain, Laurent Martin expose les montages et analyse les opérations dans la perspective d’une coopération internationale dans le domaine des politiques culturelles. Déjà difficiles à clarifier à l’échelon national, ces problèmes le sont plus encore au niveau des différents états d’Europe ou du monde quand il s’agit de l’UNESCO. Les décalages entre les différents modèles de politique culturelle, d’une part, et entre les rythmes de développement culturel de l’autre, notamment selon qu’il existe ou non un ministère de la culture, ont de sérieuses conséquences dans la conduite des programmes et dans l’organisation des manifestations (congrès, conférences, enquêtes, études). Pour réaliser ces choix stratégiques, les moyens et les méthodes de travail  sont conçus de manière pragmatique et diplomatique : à la fois individuels et collectifs, ils doivent tenir compte d’obstacles de toutes sortes. A l’UNESCO et au Conseil de l’Europe, les rivalités politiques entre états, leurs difficultés financières, et les changements inattendus de responsables pèsent très lourds dans les décisions prises à l’issue des débats sur la prospective des politiques culturelles. Le SER en fit d’ailleurs lui-même l’expérience quand après 1981 Augustin Girard perdit son statut de représentant de la France au profit du service international que venait de créer le nouveau ministre de la Culture.

 

         Puis sont envisagés et négociés des modèles de gestion appropriés aux conditions concrètes et réelles des différents protagonistes. Distincts des modèles de production artistiques et culturels qui doivent rester privés, ces  modèles doivent être construits progressivement et rationnellement et se déployer selon une logique de neutralité consensuelle par concertation entre les réseaux de chercheurs et de responsables politiques qui travaillent au développement de l’animation culturelle. Résultat de l’initiative individuelle d’un grand commis de l’état, Augustin Girard, et du travail d’équipe des chercheurs et des collaborateurs du SER, cette œuvre de coopération internationale fut possible en raison des responsabilités d’Augustin Girard au sein de l’UNESCO et du Conseil de l’Europe, des réseaux de correspondants étrangers et de chercheurs-stagiaires  accueillis au SER, de sa connaissance de l’anglais et du monde anglo-saxon et de sa langue (il était angliciste de formation), enfin de son statut de « marginal-sécant » au sein du Ministère de la Culture qui lui a permis de tisser sa toile dans des conditions de liberté inhabituelles dans la fonction publique. Il est vrai que cette liberté a été payée par une sécurité aléatoire et une gestion financière inconfortable, mais le rayonnement intellectuel à l’international d’Augustin Girard et de son équipe a permis de développer une véritable stratégie de coopération européenne et internationale.

 

         La collaboration entre les membres du SER fut renforcée par les connexions et les relations entre les spécialistes de l’expertise (enseignants-chercheurs, professionnels socio-culturels) et les responsables de la technostructure des instances internationales mis au service du management de la gestion de l’action publique. Une telle démarche supposait une articulation raisonnée entre les thèmes de recherches et d’enquêtes du SER réalisés pour le ministère de la Culture et les projets proposés par Augustin Girard dans le cadre de ses fonctions à l’UNESCO et au Conseil  de l’Europe : la question des finalités de la politique culturelle, traitée dès la naissance du Ministère de la Culture dans les années 60-70 fut également abordée par les organismes internationaux; il en fut de même dans les années 80-90 pour l’action menée sur le thème du développement culturel et des moyens donnés par l’état et les collectivités locales à l’animation culturelle, puis pour les rapports entre économie, industries culturelles et culture. Enfin, sous-jacente aux réflexions internationales sur les politiques culturelles, se trouve l’enjeu essentiel des statistiques culturelles, outil fondamental de recherche et de prospective tant pour l’élaboration des politiques culturelles nationales que pour la coopération culturelle internationale. Tout l’intérêt du livre réside dans cette problématique réflexive qui se déroule chronologiquement. L’accent est aussi mis sur quelques manifestations phares, comme le colloque de prospective d’Arc et Senans : co-organisé par l’association Futuribles avec le Conseil de l’Europe, la Commission des Communautés, la Fondation Peter Stuyvesant et le Fonds européen de création, il s’avéra extrêmement productif depuis ses débuts en 1972.

 

         Placée en annexe (p. 375-424), la présentation des sources abondantes est particulièrement efficace, grâce à des tableaux récapitulatifs et des index qui constituent un outil de travail remarquable. Cette formalisation offre une synthèse très claire : l’annexe est à la fois un atlas, un dictionnaire, et un inventaire. Un atlas des lieux où se trouvent les institutions, se tiennent les colloques, d’où proviennent les chercheurs associés, les stagiaires, les participants ; un dictionnaire des organismes, des auteurs d’études et des responsables de projets, et un inventaire des thèmes, des études, des colloques, des rapports, des programmes. L’ensemble est présenté dans l’ordre chronologique et institutionnel suivant le plan d’un ouvrage : il serait utile de disposer d’une version numérique qui  faciliterait la réalisation d’une statistique géopolitique de l’ingénierie culturelle déployée par le SER au sein du Ministère de la Culture.