Leniaud, Jean-Michel: La basilique royale de Saint-Denis, de Napoléon à la République, ISBN : 978-2-7084-0919-4, 49 €
(Picard, Paris 2012)
 
Compte rendu par Julien Noblet, Service archéologique de la ville d’Orléans
(julien.noblet@laposte.net)

 
Nombre de mots : 1134 mots
Publié en ligne le 2014-11-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2178
Lien pour commander ce livre
 
 

 

          Jean-Michel Leniaud, fin connaisseur de la basilique royale de Saint-Denis, nous livre ici une nouvelle étude très détaillée – pour une période s’étendant de la fin de la Révolution Française à la chute de la Deuxième République – de cet insigne édifice, le premier à faire l’objet en France d’une restauration monumentale au tout début du XIXe siècle.

 

         Élue par Napoléon Ier comme son propre lieu de sépulture, ainsi que celui de ses descendants, l’ancienne basilique royale, désormais impériale, doit faire l’objet d’une profonde remise en état, suite aux déprédations révolutionnaires. Au-delà de l’importance du geste politique de l’empereur, cette nouvelle affectation a plusieurs répercussions sur le bâtiment. En premier lieu, la crypte d’Hilduin doit être réorganisée en vue de sa nouvelle fonction funéraire, tandis qu’un chœur canonial flambant neuf est projeté contre le flanc sud afin d’accueillir le chapitre impérial, voué à commémorer le souvenir de Napoléon et à prier pour son âme. Ces travaux sont confiés dans un premier temps à Jacques-Guillaume Legrand jusqu’à sa mort en 1807, puis à Jacques Cellerier, qui va profondément modifier le projet de son prédécesseur.

 

         Dans un chapitre consacré à la restauration de la crypte, l’auteur, à partir d’une exploitation systématique des archives, retrace précisément l’ensemble des interventions sur l’église souterraine. Engagés dès 1805, les travaux ont consisté en des opérations de déblaiement, de reprises des maçonneries, de consolidation des voûtes, de remplacement de la vitrerie et surtout, d’une restauration des chapiteaux. Etudiés en 1981 par Pamela Z. Blum[1] qui les considérait authentiques, les chapiteaux sommant les grosses colonnes du pourtour de la crypte s’avèrent en réalité tous plus ou moins restaurés. Grâce aux recherches de J.-M. Léniaud, les travaux de sculpture, confiés à Mézières, sont identifiés et il apparaît ainsi indubitablement que la plupart des chapiteaux ont été « retravaillés » ; dès lors, la sculpture de la crypte de la basilique constitue un extraordinaire témoignage de l’invention d’une esthétique néo-romane.

 

         L’autre indéniable et considérable apport de cette étude consiste en l’examen approfondi des interventions de François Debret à Saint-Denis menées sans interruption pendant 33 années, de 1813 à 1846, et qui ont nécessité des moyens pécuniaires énormes. Par une exploitation des dossiers conservés aux Archives Nationales et aux Monuments Historiques, J.-M. Leniaud analyse non seulement avec une extrême précision année après année les restaurations engagées par l’architecte, mais il détaille également la manière dont ce dernier conduisait le chantier, qu’il qualifie par ailleurs d’erratique ! Ce chapitre permet de mettre en lumière les travaux de Debret, qui jusqu’alors jouissaient d’une mauvaise réputation sans jamais avoir pourtant été réellement étudiés. C’est désormais chose faite et l’auteur de souligner l’importance de cette campagne de rénovation – pour laquelle tout un savoir-faire est à réapprendre – qui fait de Saint-Denis, dans le 2e quart du XIXe siècle, un véritable laboratoire en matière de peinture murale et de vitrail. C’est pour cette raison que l’auteur consacre un chapitre entier à l’étude du programme iconographique des verrières de la basilique, d’autant plus que les vitraux sont aujourd’hui les seuls éléments subsistants de la restauration-pilote conduite par Debret. En associant l’étude de ces témoignages à celle de l’important fonds Debret conservé aux Archives Nationales, J.-M. Leniaud met tout d’abord en évidence le rôle joué par le frère de l’architecte, Jean-Baptiste. Ensuite, il démontre combien le programme élaboré, bénéficiant du consensus général, se fait l’écho des intentions gouvernementales, qui cherchent à réconcilier les Français autour d’un thème mettant en valeur la gloire passée, présente et future du pays. Ainsi la basilique de Saint-Denis constitue-t-elle en quelque sorte le pendant au Musée de l’Histoire de France que Louis-Philippe et Guizot ont ordonné pour Versailles.

 

         En 1846, le vent tourne pour Debret et un nouvel architecte fait son apparition, Viollet-le-Duc. J.-M. Leniaud revient sur la manière dont a été confié un chantier si important à un architecte alors encore inexpérimenté et jeune : l’affaire de la flèche nord, foudroyée et fragilisée (qui sera d’ailleurs déposée), les attaques acharnées d’A.-N. Didron (rédacteur en chef des Annales Archéologiques) et de F. de Guilhermy, auteurs à eux deux de onze articles à charge contre Debret entre 1846 et 1847, qui critiquent les travaux de maçonnerie de l’architecte, dénoncent des erreurs iconographiques, s’insurgent contre la réalisation de comble en fonte. Leur mise en place en 1845 horrifie d’ailleurs toute la « nouvelle école d’archéologie » hostile à l’emploi des techniques modernes dans les monuments anciens. Leur champion est Viollet-le-Duc, qui après un bref intermède assuré par Duban, prend la tête du chantier, qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1879. Partant, il est clair que le protégé de Mérimée dispose d’un réseau d’influences au sein des hiérarchies administratives très efficace. Dès lors, avec sa nomination, les Monuments Historiques prennent le contrôle du plus important et emblématique chantier de restauration du pays. L’auteur passe en revue la longue liste des soi-disant travaux urgents proposés par l’architecte, qui recevront une fin de non-recevoir de la part de la commission restreinte, comme sa proposition de remplacer le faîtage en fer dessiné par Debret par un motif en plomb ! Dès sa prise de possession, Viollet-le-Duc engage ses premiers travaux de restitution historique, vraisemblablement sans l’aval des autorités. Il lance des fouilles dans la chapelle de la crypte, bénéficiant de l’appui de Mérimée qui plaide pour remettre les lieux dans leur état d’origine. Par ces travaux, qui priment par rapport aux confortations d’urgence de la façade et de la nef souhaitées par les travaux publics, il est évident que désormais les impératifs archéologiques de Viollet-le-Duc dicteront ses interventions.

 

         Il faudra à l’architecte attendre la décision de Napoléon III de se faire inhumer à Saint-Denis pour pouvoir alors remodeler à sa guise l’intérieur de l’église. Ces travaux, que J.-M. Leniaud a amplement développés dans de précédentes publications[2], ne sont pas ici abordés, l’histoire de la restauration s’arrêtant dans ce livre avec la naissance du Second Empire. Les deux derniers chapitres présentent néanmoins une vision diachronique. Le premier est consacré à la bibliothèque musicale du chapitre impérial, dont l’inventaire a été récemment publié[3]. Le second montre comment cohabitent à l’intérieur de la basilique usage liturgique et utilisation touristique depuis plus de deux siècles. Enfin, une douzaine d’annexes (correspondance administrative de Vivant Denon, courrier de Debret, iconographie des vitraux…) et une bibliographie complètent cet ouvrage richement illustré et à la maquette particulièrement soignée.

 

         L’ouvrage de J.-M. Leniaud constitue désormais une incontournable source d’informations pour tous les historiens de l’art désireux de s’attaquer à l’histoire monumentale de Saint-Denis.

 

 

[1]« The Saint-Benedict Cycle on the Capitals of the Crypt at Saint-Denis », Gesta, 21, 1981, p. 73-87.

[2] Saint-Denis de 1760 à nos jours, Gallimard, Paris, 1996.

[3] BOULEAU-KOKA F. et LAINE B., Le chapitre impérial, royal et national de Saint-Denis. 1806-1895. Bibliothèque, ouvrages des XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, Conseil Général de Seine-Saint-Denis/archives départementales, [Bobigny], 2006.