Olive, C. - Ugolini, D (dir.): Le Biterrois (Carte archéologique de la Gaule 34/5 ). 635 pages, 995 figures. 63 €.
(Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris 2014)
 
Compte rendu par Marianne Béraud, Université Grenoble II
(marianne.beraud@live.fr)

 
Nombre de mots : 1917 mots
Publié en ligne le 2015-01-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2184
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          Ce volume sur le Biterrois est le cinquième consacré par la Carte archéologique de la Gaule au département de l’Hérault. Il conclut la série ouverte en 1998 par le récolement archéologique du Lodévois, puis d’Agde et du bassin de Thau en 2001, du Montpelliérais en 2003 et de la ville de Béziers en 2012. Ce travail de pré-inventaire est aussi le douzième et dernier volume dévolu à la région Languedoc-Roussillon. Le périmètre retenu recouvre le Biterrois occidental, depuis l’extrémité du Minervois jusqu’à Pézenas, la ville de Béziers exclue. Il s’agit donc pour l’essentiel du territoire situé en bordure ouest du département de l’Hérault. Cela correspond à la partie occidentale du territoire de la colonie de Baeterrae et à une petite partie de la zone septentrionale de la colonie de Narbo Martius. Avec plus de 2200 notices, l’inventaire a recensé le matériel archéologique de 134 communes de la région. L’ouvrage, dans la veine des précédents, se compose en deux parties : une première regroupe (p. 17 à 90) des synthèses historiques, archéologiques et historiographiques, et une seconde les notices (p. 91 à 578) à proprement parler.

 

          Un premier volet de contributions porte sur des questions archéologiques relatives à l’occupation des sols et aux limites de la cité de Béziers et de son territoire. Christian Olive et Daniela Ugolini retracent (p. 17 à 26) la topographie historique du Biterrois. Ce territoire se caractérise par une sédentarité précoce dès la fin de l’âge du Bronze. En dépit d’une implantation générale de l’habitat loin des côtes, les communautés installées près de la mer se sont regroupées les premières. Au Bronze final (Xe-VIIIe siècle), l’habitat privilégie les hauteurs des contreforts méridionaux (Minervois, ouest de la Montagne Noire, massif des Corbières) avant de descendre en plaine (vallée de l’Orb et du Libron, vallée de l’Aude) au premier âge du fer (VIIe siècle). Après l’arrivée des Grecs, la crise du Ve siècle av. J.-C. qui frappe Béziers se manifeste par une chute démographique, l’abandon quasi-systématique des fermes indigènes, et l’étiolement des relations commerciales dans le bassin audois. De façon consécutive, le commerce se tourne vers l’Ibérie. Après avoir rappelé le développement spatial de la trame centuriée, Monique Clavel-Lévêque expose (p. 35 à 50) les trois générations de cadastres qui ont marqué l’Ouest héraultais (système pré-colonial Béziers B dans le Nord biterrois, centuriation coloniale dans l’Ouest, cadastre impérial Béziers A dans le Sud). Inaugurée après la déduction d’Octave en 36 ap. J.-C., la centuriation triumvirale est le point de départ d’une véritable politique de mise en valeur via la mise en place d’un important programme de drainage. La renormatio impériale, datable de l’époque flavienne, a pu découler de la volonté des autorités d’entreprendre une récupération des terres publiques de grande ampleur. Spécialiste du Bas-Empire et du Narbonnais, Michel Chalon (p. 66 à 73) livre une synthèse sur les limites de la Cité de Béziers d’après la documentation relative à la carte des diocèses. Il apparaît que, si les limites avec Nîmes et Lodève sont bien connues, celles qui sont communes avec Narbonne sont éminemment problématiques. D’après l’inscription de Cruzy et les documents cadastraux, il semble que certains secteurs de la périphérie de Béziers (Quarante, Nissan, Cessenon) aient été transférés au début du Moyen Âge à la cité de Narbonne.

 

          Jean-Luc Espérou et Roland Haurillon (p. 60 à 65) font le point sur les dernières avancées scientifiques concernant l’aqueduc alimentant la colonie de Béziers. La découverte de l’exutoire d’un bassin de décantation au niveau de la basilique Saint-Aphrodise a permis de mettre en évidence un modèle de distribution « vitruvien » dans lequel le castellum diuisiorum nécessaire à la distribution de l’eau devait se situer près de l’église de la Madeleine. La fonction de cette architecture consistait en la répartition de l’eau puisque l’aqueduc, pourvu d’un réservoir, assurait lui-même le stockage. À partir des intailles trouvées dans l’arrondissement de Béziers, Gilbert Fédière (p. 83 à 85) se livre à une étude de la glyptique biterroise. Les pierres les plus utilisées sont l’agate rubanée et la cornaline orangée. Ces rares traces des artisans et des joailliers sont exposées sous la forme d’un petit catalogue classé géographiquement. Une intaille (fin du Ier siècle av. J.-C.) découverte à Fontalinières (Maureilhan) figure un sacrifice champêtre sous un arbre (CAG 34/5, fig. 378). Le sacrifice est pratiqué sous un uelum par deux femmes dont l’une se penche vers l’autel et l’autre porte un plateau d’offrande sur la tête.

 

          Un second volet de contributions est relatif aux aspects épigraphiques (« petite épigraphie » ou inscription lapidaire) et à la sphère funéraire. Coline Ruiz Darasse (p. 27 à 34) dresse ensuite le bilan des connaissances sur les langues et l’écriture à l’âge du Fer dans l’arrière-pays biterrois. La diversité des pratiques d’écriture (étrusque, grec, celte, ibère) présente une mosaïque culturelle et linguistique bien distincte des pratiques en cours dans les autres espaces du Midi. L’écriture paléohispanique levantine soulève désormais la question du bilinguisme à Ensérune. Une implantation ibère sur ce site est considérée comme possible. Les émissions monétaires (« neronken », « selonken », « brikantin ») ainsi que les estampilles sur céramique attestent la bonne diffusion de l’écriture levantine. Sur des dolia produits localement aux IIe-Ier siècles av. J.-C., les timbres épigraphiques portent des anthroponymes celtiques inscrits en caractères ibériques. Ils pourraient laisser penser que la population locale, à dominante celtique, était en mesure de translittérer son nom en écriture paléohispanique. Cela indique que les auteurs maîtrisaient la phonétique de la langue levantine. Coline Ruiz Darasse reprend l’hypothèse de Michel Bats selon laquelle les Ibères auraient exercé le rôle d’intermédiaire entre paysans et artisans locaux. Cette hypothèse interprète Ensérune comme un centre redistributeur qui devait permettre la gestion des biens auprès des indigènes. Ce n’est qu’au Ier siècle av. J.-C. que les inscriptions d’Ensérune sont rédigées en latin, sans qu’il soit possible de déterminer avec précision le moment qui vit l’abandon de la langue paléohispanique. L’instrumentum inscriptum est également représenté par l’étude des timbres amphoriques du Biterrois occidental par Daniel Rouquette (p. 86 à 89). L’inventaire est présenté par type d’amphores (commune, lieu-dit, estampille, lieu de conservation et bibliographique).

 

          Confiée à Michel Christol (p. 51 à 59), la synthèse sur l’épigraphie du territoire de Béziers insiste sur les difficultés posées par le tracé des limites entre Narbonne et Béziers. Le problème que soulève en effet l’identification des contours de la pertica de l’antique colonie de Béziers est celui de la géographie administrative antique. Il est délicat d’attribuer les inscriptions de certaines communes actuelles à la cité de Narbo Martius plutôt qu’à celle de Baeterrae. Qui plus est, les découpages antiques ne recoupant pas les limites actuelles, les inscriptions de certaines marges septentrionales ont été délibérément inclues alors même que, ainsi que Michel Christol le souligne, elles appartiennent à une zone qui ne put faire partie du territoire de la colonie de Béziers. La similitude des formulaires épigraphiques de Béziers et Narbonne est mise en évidence dans la formule « arbitratu + exécutants au génitif ». Cette formule, relative au droit des tombeaux, est spécifique aux inscriptions des deux colonies. Un tableau récapitulatif rassemble des documents épigraphiques se trouvant à la fois dans le volume CAG 34/2 et CAG 34/5. Il correspond au territoire de la colonie de Baeterrae au moment de sa plus grande expansion englobant Agde, Cessero, oppidum latinum de Piscenae). Ce tableau fait surtout office de table de concordance de sources (la référence CAG 068, 03* est fausse : c'est 069, 03*). Un index épigraphique, classiquement organisé, se trouve dans cette même synthèse. Dans son analyse de la sculpture romaine de Béziers et de sa région, Vassiliki Gaggadis-Robin (p. 74 à 82) montre que les stèles funéraires du Biterrois diffèrent résolument de celles de Narbonne où les défunts sont représentés dans l’exercice de leur activité. Le cas du cordonnier Lutatius Euschemus, figuré sous un bonnet d’affranchi, (publié dans la CAG 34/4, fig. 158) constitue à ce titre une exception. À l’inverse, les monuments du Biterrois figurent souvent le buste d’un défunt que l’on fixe à la stèle d’un autre membre de la famille décédé précédemment. Des cippes fixés entre eux par des crampons forment un mur qui délimitait peut-être la tombe familiale. Toutefois, les stèles de Béziers et de sa région possèdent des traits en commun avec celles de Narbonne (motif de la frise d’armes, représentation de togati, calcaire employé) qui plaident en faveur d’une fabrication dans la capitale provinciale. Notons que l’attribution du portrait masculin découvert à Poilhes (Esp. 1966, XV, p. 43-43 n°8801), initialement attribué à César, semble devoir être identifié à Auguste. S’agissant des modes d’inhumation, le premier sarcophage païen (sarcophage de Iulia Eutychia, Sauvian, Esp. 1967, I, p. 353, n° 554) daté du début du IIIe siècle, est le plus ancien de la région connu à ce jour. La forme de la cuve, agrémentée d’une tabula ansata et pourvue de putti tenant un flambeau dans la main, rappelle le modèle sculpté par les ateliers arlésiens dont il émane probablement. Du point de vue chronologique, et contrairement à d’autres régions de l’Empire, la pratique de l’inhumation en sarcophage n’est donc pas attestée dans le Biterrois au IIe siècle ap. J.C.

 

          Comme les précédents volumes, celui du Biterrois s’achève par une série d’index (index thématique, index des communes du département de l’Hérault, index des lieux-dits et index des figures). La présence bienvenue d’un véritable index onomastique à la fin de la contribution de Michel Christol, c’est-à-dire conforme à la nomenclature antique, rend plus aisée la manipulation de la CAG pour les épigraphistes, même si l’index final de l’ouvrage est toujours aussi compliqué pour ces derniers. Le tableau récapitulatif des inscriptions, situé dans la notice épigraphique, fait disparaître une partie des inscriptions de l'index général, et une idée de la localisation d'ensemble des provenances des documents qui se trouvent séparés dans deux endroits différents. Cela n'empêche pas qu'un même monument (300, 34) se trouve mentionné en deux endroits différents. Outil de travail aussi précieux qu’attendu, la CAG Biterrois trouve sa force dans le lien constant qui est fait avec les autres CAG de l’Hérault. Les contributions qui ouvrent cette dernière livraison se présentent tout à la fois comme spécifique au périmètre étudié et comme des synthèses thématiques sur l’ensemble de la région de Béziers. Au total, on retiendra le souci constant des auteurs de nuancer l’image d’un Midi bipolaire, partagé entre Ibères et Ligures. Plus complexe, l’arrière-pays biterrois possède une unité propre au sein de laquelle Baeterrae a possédé une réelle influence sur son territoire. La nouvelle grille de lecture tient résolument compte des apports de l’archéologie pour redéfinir les liens entre la cité de Béziers et campagnes biterroises.

 

 

 

Sommaire

 

Ière partie

 

- L’occupation du sol en Biterrois occidental du Bronze final à la fin de l’Antiquité (C. Olive et D. Ugolini), p. 17-26.

- Langues et écritures dans le Biterrois de l’âge du Fer (C. Ruiz Darasse), p. 27-34.

- Les centuriations en Biterrois (M. Clavel-Lévêque), p. 35-50.

- L’épigraphie du territoire de Béziers (M. Christol), p. 51-59.

- L’aqueduc romain de Béziers (J.-L. Espérou et R. Haurillon), p. 60-65.

- Les limites de la Cité de Béziers d’après les diocèses (M. Chalon), p. 66-73.

- La sculpture de Béziers et de sa région (V. Gaggadis-Robin), p. 74-82.

- Les intailles de l’arrondissement de Béziers (G. Fédière), p. 83-85.

- Timbres amphoriques du Biterrois occidental (D. Rouquette), p. 86-90.

 

IIe partie

 

- Pré-inventaire archéologique, p. 91-578.

 

Index thématique, p. 579-588.

Index des communes du département de l’Hérault, p. 599-601.

Index des lieux-dits, p. 602-612.

Index des figures, p. 613-634.