Cariel, Rémi: Les bonnes feuilles des Magnin. Florilège de dessins français de la collection du musée Magnin. Catalogue exposition musée Magnin, Dijon, 17 janvier - 4 mai 2008; 21x26.5 cm, 48 p., 30 illustrations, broché, 8 euros
(RMN, Paris 2008)

 
Compte rendu par Christophe Brouard, Ecole pratique des Hautes Etudes & Université Paris 1 Panthéon Sorbonne
(brouardchristophe@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1092 mots
Publié en ligne le 2008-04-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=219
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Cette publication relativement sommaire offre une excellente introduction au catalogue des dessins français conservés au Musée Magnin. Elle ne représente néanmoins qu’une partie de l’entreprise qui accompagne cette exposition : l’ensemble des collections d’arts graphiques est en effet désormais disponible sur le site internet du musée (www.dessins-magnin.fr).

Les dessins français constituent l’essentiel des feuilles collectionnées par Jeanne et Maurice Magnin. Ces derniers privilégièrent en effet les artistes français, et plus spécifiquement ceux du XVIIe au XIXe siècle, mais à l’instar de nombreux collectionneurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ils ne renseignaient pas les provenances de leurs acquisitions. C’est ce que le commissaire de l’exposition et conservateur du musée, Rémi Cariel, nous rappelle en introduction au catalogue. L’inventaire publié par Jeanne Magnin en 1922, ainsi que le catalogue des œuvres françaises édité en 1983 sont les deux sources principales concernant ces productions. Malheureusement, les informations qu’ils contiennent ne permettent pas d’approfondir notre connaissance des œuvres. Les Magnin ont effectué l’essentiel de leurs achats à Drouot entre la fin du XIXe siècle et les années 1930 : ils se sont concentrés à travers ces acquisitions sur les maîtres français du XIXe siècle.

C’est ce dont la présente publication rend compte. Comme l’évoque Rémi Cariel, le duo de collectionneurs s’est intéressé aux auteurs de l’entourage de David et aux romantiques, mais aussi aux artistes de leur région d’origine.

Girodet, notamment, occupe une place toute particulière. L’une des feuilles sélectionnées (p. 33), un « Paysage au serpent », exécuté à la plume et daté de 1793, illustre néanmoins un aspect plus particulier de l’œuvre de l’artiste : faisant explicitement référence au paysage traditionnel français du XVIIe siècle et, plus sensiblement, à Nicolas Poussin, ce dessin n’en est pas moins un modèle de « l’esthétique néoclassique », comme l’expose l’auteur de la notice (p. 33).

Hormis ce beau paysage, les autres œuvres témoignent des nombreux centres d’intérêt des deux collectionneurs. Ainsi en est-il du lavis brun de Jacques Courtois représentant un « Combat de cavalerie » (p. 10). À juste titre, l’auteur de la notice souligne combien l’utilisation du lavis brun donne corps à des figures à peine esquissées au premier plan.

Le XVIIe siècle français est également illustré par une très belle feuille de Sébastien Bourdon, « L’éducation de la Vierge », datée des années 1650-1660. Anciennement rattachée à la collection Mariette, cette œuvre exécutée au crayon, au lavis brun et rehaussée de gouache blanche – technique fréquente chez Bourdon – évoque certaines compositions émiliennes de la première moitié du XVIe siècle. La présence d’œuvres de Bourdon dans les collections Magnin témoigne du goût très personnel du frère et de la sœur en matière de peinture française. Ils contribuèrent d’ailleurs à la redécouverte de l’œuvre de Bourdon et d’autres contemporains (notamment Raymond de La Fage, p. 13), à une époque où ces artistes sont encore sous-estimés.

Aux côtés de Bourdon, quelques feuilles du XVIIe s. sont reproduites dans ce bref catalogue, mais c’est bien le XVIIIe siècle qui généra le plus d’investissements de la part des Magnin, comme en témoignent deux dessins de Greuze et de Boucher. La saisissante « Étude de chien » de Jean-Baptiste Greuze (p. 18), datée de 1764 et exécutée au pastel, semble justifier l’exaltation de Diderot dans sa critique du tableau intitulé « La Philosophie endormie », dont ce dessin constitue une étude. La confrontation de ce pastel avec une rare étude de François Boucher représentant un « Saint Jean-Baptiste » (p. 19) permet de prendre la mesure de l’éclectisme de la collection Magnin. En effet, les Magnin appréciaient tout autant la saveur post-baroque de Boucher que le naturalisme de l’étude de Greuze, ou de Boissieu (p. 29). Le dessin de Boucher rappelle, comme le souligne Rémi Cariel, les figures de saints ermites baroques, voire maniéristes (on pense ici au Titien des dernières années). Ce dessin tranche singulièrement avec ses œuvres peintes, notamment par le biais d’une juste dramatisation de la révélation divine.

Outre ces dessins, relevons la très belle feuille de Jean Guillaume Moitte, illustrant « Un sacrifice », (p. 24-25), qui se situe dans la veine des dessins qu’il fournissait à Auguste, orfèvre du roi. Ce dessin à la plume et à l’encre de Chine, d’une grande précision, avait reçu toute l’attention de Jeanne Magnin, laquelle avait noté la survivance des compositions de Clodion.

Tout aussi admirable, le « Personnage assis et l’étude de draperie » (p. 30) est une étude de Jacques Louis David pour sa « Mort de Socrate », commandée au début de 1786 par son ami et mécène Trudaine de La Sablière. Cette grande étude mise au carreau est une première version du Platon assis au pied du lit de Socrate s’apprêtant à boire la ciguë. L’auteur de la notice rappelle, dans ce cadre, les recommandations de Winckelmann au sujet de l’étude des draperies, un exercice qui « était l’un des passages obligés du retour à l’antique » (p. 30).

Les Magnin ont porté leur attention sur des artistes aussi différents que Wicar et Géricault, Delacroix ou Viollet-Le-Duc et confirment, s’il le fallait encore, leur éclectisme en matière d’acquisitions. Un beau « Portrait de Luigi Fantuzzi di Belluno » (p. 35), de Wicar, illustre une pratique propre aux jeunes voyageurs français en Italie. Comme le rappelle Rémi Cariel dans sa notice, « un album conservé au musée Napoléon de Rome contient une série de portraits exécutés sur le vif, de facture tout à fait comparable à celui-ci » (p. 35). En marge de ces dessins pensés comme des œuvres autonomes, on trouve encore des études exceptionnelles : en témoigne la feuille de Géricault, « Étude pour le Radeau de la Méduse » (p. 37). Réalisée à la craie noire, cette étude est préparatoire à la figure située à l’extrême droite du tableau : l’attention de l’artiste se concentre sur la position du bras d’appui, ainsi que des jeux d’ombres sur la partie basse du dos. L’étude pour « Mazeppa attaché sur la croupe du cheval sauvage » (p. 38-39) de Delacroix apparaît beaucoup plus tourmentée. La notice met très judicieusement cette feuille en parallèle avec certaines études pour la « Mort de Sardanapale » ou le « Massacre de Scio ». Les hachures en surabondance, tout comme la nature sommaire des figures, caractérisent en effet tant cette étude que les dessins évoqués.

En totale opposition avec ce dessin, l’œuvre de Viollet-Le-Duc représentant la belle « Église Saint-Pierre de Coutances » (p. 44-45) a sans doute fasciné ses acquéreurs par sa maîtrise extraordinaire et sa valeur quasi documentaire.

En montrant, certes brièvement, mais de façon intelligente et articulée, quelques-uns des plus beaux dessins du musée Magnin, cet ouvrage rend un vrai hommage au savoir-faire de collectionneurs des deux Magnin. La bonne qualité de l’impression et des reproductions prévaut de juste manière à l’entreprise de divulgation de la totalité du fond du musée.