Barbe, Françoise - Stagno, Laura - Villari, Elisabetta (dir.): L’Histoire d’Alexandre le Grand dans les tapisseries au XVe siècle. Fortune iconographique dans les tapisseries et les manuscrits conservés. La tenture d’Alexandre de la collection Doria Pamphilj à Gênes. 279 p., 91 b/w ill. + 84 colour ill., 245 x 297 mm, ISBN: 978-2-503-54745-9, 110 €
(Brepols, Turnhout 2013)
 
Compte rendu par Nathalie Pascarel, Université Paris IV- Paris-Sorbonne.
(pascarel.nathalie@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2171 mots
Publié en ligne le 2015-04-02
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2194
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          Cet ouvrage, publié sous la direction de Françoise Barbe, Laura Stagno et Elisabetta Villari, réunit une sélection d’interventions présentées lors du colloque international consacré à l’iconographie d’Alexandre le Grand à la fin du Moyen Âge à travers les tapisseries et les manuscrits conservés, qui s’est tenu du 21 au 23 février 2008 au Palazzo del Principe à Gênes. Il s’articule autour d’un véritable chef-d’œuvre du XVe siècle flamand : la tenture tournaisienne du Palazzo Doria Pamphilj conçue vers 1460, qui relate La Jeunesse d’Alexandre et l’Épopée d’Alexandre en Orient. Restaurée, elle est exposée depuis 2008 au Palazzo del Principe (demeure d’André Doria à Gênes).

  

          Avec une préface des trois directrices de l’ouvrage, le livre de 279 pages est constitué de 17 articles très complets en français ou en italien, destinés à faire un état de la question et à approfondir nos connaissances sur les « tapisseries conservées à Gênes, leur provenance et leur fortune, leurs sources textuelles et iconographiques, en comparaison avec un ensemble de tapisseries et de manuscrits contemporains d’une extraordinaire valeur, conservés notamment au Petit Palais, Musée des Beaux-arts de la ville de Paris, à la Bibliothèque Nationale de France et dans la Burell collection de Glasgow. » La préface de l’ouvrage est composée d’une présentation générale du sujet ainsi que d’une présentation de chaque auteur suivie d’un bref résumé en français de leur article. Ainsi, elle permet d’obtenir un aperçu de l’ouvrage dans sa totalité avant la lecture détaillée des communications.

  

          Les différentes contributions s’articulent autour de quatre grandes approches de La Jeunesse d’Alexandre et de l’Épopée d’Alexandre en Orient qui sont résolument complémentaires : une étude historiographique dans un premier temps, puis une présentation historique et matérielle des tapisseries davantage centrée sur l’histoire du goût et du collectionnisme, suivie d’une analyse des sources littéraires, de l’iconographie et du style de l’œuvre, et enfin une mise en contexte artistique de la tapisserie au moyen de comparaisons avec d’autres créations réalisées entre le XVe siècle et le XVIIIe siècle telles des enluminures, des peintures ou d’autres tapisseries.

  

          Dans ce compte rendu, on présentera ces quatre grands angles d’étude. Dans un premier article, Fabienne Joubert retrace l’historiographie de la tenture d’Alexandre de la collection Doria-Pamphilj depuis sa description en 1879 par Xavier Barbier de Montault, le premier érudit du XIXe siècle à faire connaître les deux tapisseries du palais Doria. Ses écrits, faiblement diffusés, sont restés inconnus des premiers historiens de la tapisserie médiévale qui ignoraient alors l’existence de ce chef-d’œuvre. Il fallut attendre la contribution majeure de l’historien d’art allemand Aby Warburg en 1913 pour identifier les scènes extraites du Roman d’Alexandre représentées sur les deux tapisseries. Les articles d’Elisabetta Villari et de Claudia Cieri Via examinent en détail cet essai d’Aby Warburg et présentent l’intérêt de l’historien pour le mythe du héros macédonien et « les tapisseries flamandes en tant que véhicules mobiles entre les Flandres et l’Italie ». C’était en 1912, à l’occasion du Xe congrès international d’histoire de l’art, qu’Aby Warburg était entré dans les appartements privés des Doria-Pamphilj où il découvrit la tenture d’Alexandre. Au sein de son article, Fabienne Joubert poursuit la présentation très minutieuse de l’historiographie de la tenture jusqu’aux travaux les plus récents et fixe ainsi une base solide à l’enquête qui se dessinera au fil de l’ouvrage.

 

          Introduites également dans l’article de Fabienne Joubert, les questions de la matérialité de l’œuvre, de son élaboration, de sa conservation et de son parcours jusqu’aux cimaises du Palazzo del Principe apparaissent comme essentielles à sa connaissance. Les recherches de Piero Boccardo et de Laura Stagno présentent l’histoire et la provenance des deux tapisseries Doria-Pamphilj ainsi que leur parcours d’après des inventaires depuis leur présence au palais del Principe dès le XVIe siècle jusqu’à leur retour récent et définitif en ces lieux. Grâce à ses recherches en archives, Piero Boccardo remarque que la tenture n’est plus conservée au palais avant 1606 ni même mentionnée dans les inventaires du patrimoine de la famille génoise pendant près d’un siècle. Après le tournant décisif des années 1760 qui correspond au transfert de la lignée Doria di Melfi de Gênes à Rome, Laura Stagno étudie l’hypothèse de l’acquisition des tapisseries par le prince Filippo Andrea V Doria-Pamphilj au XIXe siècle afin de les intégrer dans ses collections. L’auteur reprend clairement le parcours des deux panneaux à l’intérieur même du palais romain jusqu’à leur restauration en 2008 et leur retour à Gênes la même année. À propos des notions de collectionnisme et d’histoire du goût, Françoise Barbe analyse « la réception de la tapisserie médiévale au sein des collections publiques et privées à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. » Ces tapisseries deviennent alors des œuvres d’art monumentales aux multiples statuts : elles sont à la fois des pièces d’ameublement ostentatoires aux yeux des commanditaires et de véritables « tableaux de laine » conçus par les artistes auteurs. Enfin, au sein de cette approche matérielle et historique de la tenture de L’Histoire d’Alexandre le Grand, Yvan Maes de Wit, directeur de la Manufacture Royale de Wit, fait part des solutions adoptées pour la conservation de la tapisserie de la Jeunesse d’Alexandre : dépoussiérage, démontage des doublures, mise à plat de la surface au moyen d’une table aspirante, nettoyage par aspiration d’aérosol, mise en place d’un tissu de soutien au revers, traitement de conservation, apport de nouvelles trames, puis réalisation d’une doublure avant accrochage. Avant ces interventions, son état de conservation, critique, avait véritablement fragilisé l’ensemble, notamment la corrosion de certaines trames de laine et la décomposition naturelle des trames de soie à la suite des expositions à la lumière. La conservation de la tapisserie de L’Épopée d’Alexandre en Orient avait déjà fait l’objet, quant à elle, d’un article de l’auteur publié en 2006.

 

          Le troisième axe d’étude de cette tenture pose la question des sources littéraires, iconographiques et stylistiques de l’œuvre. Ce sont les articles de Victor M. Schmidt, Maria Cataldi Gallo, Franz Reitinger, Gabriella Moretti et le second article d’ Elisabetta Villari qui tentent d’y répondre. Victor M. Schmidt expose la complexité « du repérage des sources textuelles dans les œuvres qui puisent à plusieurs traditions romanesques, elles-mêmes compilations de sources diverses, en l’occurrence le Roman d’Alexandre grec du Pseudo-Callisthène sous les formes multiples qu’il adopte au temps de la création des tapisseries Doria ». Par exemple, parmi les scènes de la vie d’Alexandre représentées dans la tenture Doria, celles de la conception et de la naissance du héros n’ont pas été retenues. Les articles de Maria Cataldi Gallo, de Franz Reitinger et de Gabriella Moretti passent au crible les détails iconographiques de l’œuvre, pour certains redécouverts et présentés sous un angle nouveau : typologie des vêtements, des accessoires et des bijoux, détail visuel dans la composition qui n’avait encore jamais attiré l’attention mais qui fait pourtant sens, ou encore la scène de combat entre Alexandre et les créatures acéphales appelées Blemmi, traduite comme une « métaphore de la lutte du héros grec contre l’irrationnel ». Si pour Gabriella Moretti la tapisserie « se nourrit de légendaire », Elisabetta Villari présente Alexandre le Grand comme étant devenu un héros de roman, « qui dépasse les limites de la culture grecque et occidentale pour devenir un mythe à caractère universel », grâce à la diffusion et à l’adaptation en de nombreuses langues du Roman d’Alexandre. Elle expose ce qui pour elle est une véritable « illusion de pouvoir faire une distinction entre le mythe et l’historique » lorsqu’il s’agit de l’histoire d’Alexandre le Grand.

 

          Le quatrième et dernier grand axe d’étude des tapisseries Doria-Pamphilj n’est autre que leur mise en contexte artistique au moyen de comparaisons avec des œuvres réalisées entre le XVe siècle et le XVIIIe siècle. La contribution de Roberto Guerrini présente un grand nombre d’œuvres de natures diverses qui lui permettent de proposer une analyse de la fortune iconographique du héros macédonien, de ses représentations et de l’apparition de thèmes dérivés du Roman d’Alexandre entre le Moyen Âge et les Temps Modernes au travers des sources littéraires. Sandrine Hériché Pradeau propose quant à elle une recherche sur la conception et la naissance d’Alexandre le Grand au moyen de manuscrits enluminés de la fin du XVe siècle, notamment les Faicts et les Conquestes d’Alexandre le Grand de Jean Wauquelin écrits pour Philippe le Bon vers 1447-1448, et dans l’Histoire d’Alexandre du portugais Vasque de Lucène réalisée pour Charles le Téméraire en 1468. L’auteur retrace « l’évolution que connaît Alexandre le Grand au cœur de la cour de Bourgogne » à travers une sélection d’enluminures. Chrystèle Blondeau et Marc Gil présentent la tapisserie de La guerre entre Alexandre et Nicolas d’Arménie, une œuvre réalisée vers 1480 et conservée au Petit Palais, Musée des Beaux-arts de la ville de Paris. Cette iconographie trouve sa source dans le Roman d’Alexandre, aussi bien la version en prose que celle en vers. Toutefois les auteurs font état de la part d’invention dont a fait preuve l’auteur de l’œuvre, notamment dans sa représentation de la scène de combat qui semble influencée par les tendances artistiques contemporaines proches d’un style davantage parisien. Enfin l’article de Guy Delmarcel clôt cette étude avec une présentation de tentures modernes tissées « dans les deux siècles qui séparent les tapisseries de l’Histoire d’Alexandre des Doria des Alexandre de l’artiste Charles Le Brun. » Cette étude témoigne de la survivance du goût pour le héros grec qui « inspire puissamment commanditaires et artistes notamment dans la tapisserie flamande de la seconde moitié du XVIe siècle, mais encore au XVIIe siècle, […] jusqu’à l’Apothéose d’Alexandre, la tenture de Charles Le Brun tissée de 1667 à 1689 et ses éditions multiples jusqu’à l’aube du XVIIIe siècle. »

 

          En définitive, cette somme sur la tenture tournaisienne du XVe siècle qui relate La Jeunesse d’Alexandre et l’Épopée d’Alexandre en Orient a rempli ses objectifs : faire un état de la connaissance de cette œuvre en partageant les recherches récentes et en proposant de nouvelles perspectives de recherche à leur sujet d’étude. Le grand intérêt de l’ouvrage réside entre autres, à notre sens, dans son approche résolument interdisciplinaire qui permet d’appréhender l’œuvre sous plusieurs angles complémentaires : l’histoire, la littérature, l’iconographie et le style, mais aussi l’historique des chemins parcourus jusqu’à nos jours au gré du collectionnisme et de l’histoire du goût.  En outre, les chercheurs n’oublient pas de poser les questions essentielles de la conservation et de la restauration des tapisseries sans lesquelles ce travail n’aurait probablement pu voir le jour. L’ouvrage est non seulement une résussite esthétique, mais il est aussi très bien conçu dans sa structure. Les articles sont directement suivis de leurs notes, ce qui en facilite la lecture. Suivis d’une bibliographie générale et d’un index, ils offrent également de nombreuses reproductions en noir et blanc et en couleur des œuvres étudiées, mais aussi des photographies d’archives accompagnées en fin d’ouvrage de 29 très belles planches en couleur.

 

 

* Nathalie Pascarel prépare une thèse de doctorat ayant pour sujet : « Recherches sur le décor des intérieurs civils à Metz à la fin du Moyen Âge. Les plafonds peints des maisons patriciennes (XIIIe-XVIe siècles) »  sous la direction du Professeur Philippe Lorentz (Histoire de l’Art du Moyen Âge - Université de PARIS SORBONNE – PARIS IV, Centre André Chastel).

 

 

Sommaire

 

Fabienne JOUBERT, « La tenture d’Alexandre de la collection Doria Pamphilj : le cheminement des hypothèses, les questions ouvertes », 11.

Piero BOCCARDO, « Gli inventari degli arazzi Doria e l’assenza delle Storie di Alessandro Magno », 25.

Laura STAGNO, « Gli arazzi di Alessandro Magno nella collezione Doria Pamphilj », 35.

Elisabetta VILLARI, « Gli studi di Aby Warburg sugli arazzi come “veicoli tessili mobili” : l’iconografia “anticlassica” di Alessandro », 45.

Claudia CIERI VIA, « Aby Warburg e il tema dell’ascesa fra Alessandro Magno ed altri eroi », 55.

Yvan MAES DE WIT, « La conservation de la tapisserie de La Jeunesse d’Alexandre de la collection des Princes Doria Pamphilj de Gênes », 65.

Victor M. SCHMIDT, « Gli arazzi Doria : una lettura iconografica », 73.

Marzia CATALDI GALLO, « L’abbigliamento nell’arazzo della Giovinezza di Alessandro », 81.

Franz REITINGER, « Tirs en l’air. L’Archer dans la tapisserie d’Alexandre du Palais Doria », 87.

Gabriella MORETTI, « Alessandro, le razze mostruose e i viaggi fantastici : scienza e leggenda fra Antichità, Medioevo e Rinascimento », 103.

Maud PÉREZ-SIMON, « Les sources iconographiques et textuelles de la rencontre entre Bucéphale et Alexandre. Les métamorphoses d’un héros », 111.

Elisabetta VILLARI, « L’Alessandro “mitistorico” : la storiografia tra l’epopea e la nascita del Romanzo. Dal mito universale al sincretismo del mito », 123.

Roberto GUERRINI, « Dagli Uomini famosi alla Biografia Dipinta. La figura di Alessandro Magno tra Medioevo e Rinascimento », 135.

Chrystèle BLONDEAU et Marc GIL, « La tapisserie de la Guerre entre Alexandre et Nicolas d’Arménie (Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris) », 151.

Sandrine HÉRICHÉ PRADEAU, « La conception d’un héros et sa naissance dans Les Faicts et les Conquestes d’Alexandre le Grand de Jean Wauquelin et dans l’Histoire d’Alexandre de Vasque de Lucène », 165.

Françoise BARBE, « La réception des tapisseries médiévales dans les collections publiques et privées au tournant du XXe siècle », 181.

Guy DELMARCEL, « Des Alexandres Doria aux Alexandres d’après Le Brun. Présence d’Alexandre le Grand dans la tapisserie flamande aux XVIe et XVIIe siècles », 195.