Saadé, William - Blanchetière, François (dir.): Joseph Vitta. Passion de  collectionneur.  Exposition présentée au Palais Lumière, Évian, du 15 février au 1er juin 2014. 272  pages, 300 illustrations, format : 24,5 x  30 cm, ISBN :  9782757207796, 35.00  €
(Somogy éditions d’Art, Paris 2014)
 
Compte rendu par Gilles Soubigou, Conservation régionale des monuments historiques Rhône-Alpes
(gilles.soubigou@hotmail.fr)

 
Nombre de mots : 1986 mots
Publié en ligne le 2014-10-21
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2221
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          Du 15 février au 1er juin 2014, la ville d'Évian-les-Bains a accueilli une importante exposition monographique consacrée, pour la première fois, à la riche personnalité du baron Joseph Vitta (1860-1942). Si ce dernier était connu des visiteurs du musée Chéret à Nice, comme des spécialistes et amateurs de l'art du XIXe siècle, pour avoir collectionné des artistes aussi divers que Delacroix, Ingres, Besnard ou Rodin – parmi bien d'autres –, il manquait encore un travail de fond qui lui soit consacré. Avec ce catalogue, qui accompagnait cette exposition, c'est désormais chose faite. La présence, à Évian-les-Bains, de la villa La Sapinière, commencée par son père Jonas Vitta (1820-1892), et ornée d’œuvres de Rodin, Chéret, Bracquemond, Falguière et Charpentier – villa inscrite au titre des monuments historiques depuis 1987 –, explique pourquoi cette  manifestation s'était invitée sur les bords du lac Léman, dans les murs du Palais Lumière, ancien établissement thermal également inscrit au titre des monuments historiques et réhabilité en espace d'expositions en 2006. Les commissaires de cette manifestation, William Saadé, conservateur en chef émérite du patrimoine et enseignant en histoire de l'art à l'université Louis-Lumière Lyon 2, et François Blanchetière, conservateur du patrimoine au musée Rodin, ont co-dirigé ce beau catalogue, fort bien illustré et rassemblant des contributions de grande qualité, qui éclairent la personnalité et la vie d'un nom somme toute peu connu du grand public.

 


          Le premier essai de William Saadé, « À la recherche du baron Vitta » (p. 15-17), sert d'introduction à ce catalogue. L'auteur y indique « l'approche anthropologique de l'univers artistique, culturel et social [du] collectionneur » qui a sous-tendu la réflexion des auteurs de cet ouvrage. Les sources documentaires et archivistiques utilisées sont précisées.


          Mathurin Maison (qui a dressé l'inventaire de la collection Vitta lors de la préparation de l'exposition) et William Saadé cosignent ensuite un utile chapitre biographique (« Une vie au service de l'art, p. 18-31). Ce parcours rigoureux permet de mieux cerner la personnalité de Joseph Vitta, « collectionneur, bibliophile, commanditaire d’œuvre d'art, donateur et mécène » (p. 18). Issu d'une riche famille juive d'origine piémontaise et anoblie par Victor-Emmanuel II en 1855, Vitta grandit à Lyon. Héritier de la fortune paternelle en 1892, banquier dilettante et diplomate frustré, il développe son activité de collectionneur et de mécène entre la mort de son père et 1910. Après cette date, il effectue plusieurs grandes donations à des institutions françaises et italiennes et organise trois grandes ventes de ses collections en 1924, 1926 et 1935. Les auteurs analysent la constitution de la collection Vitta, portrait en ombre chinoise de la personnalité de celui qui la réunit, très attiré par certaines techniques (pastel et aquarelle) et par les travaux préparatoires et autres esquisses, tout en étant capable de franchir la distance qui sépare Delacroix et Chéret de la Chine et du Japon, à la manière des frères Goncourt (il fit d'ailleurs partie des acheteurs de la vente Goncourt de 1897) et de son ami le critique Roger Marx. Cette collection, reconnue de son vivant mais finalement peu documentée – aucun catalogue n'en fut publié du vivant du baron – fit l'objet de très nombreuses demandes de prêts pour les Salons et les expositions du temps, notamment le centenaire du romantisme, en 1930. Mort en 1942, Vitta ne s'intéressa jamais à la modernité, ce qui peut surprendre ; il faut cependant rappeler qu'il cessa presque totalement d'acheter après 1906 et qu'il finit sa vie presque en ermite au Breuil (Allier), village natal de son épouse.

 


          Alessandra Montanera, conservateur en chef au Musée civique de Casale Monferrato, développe ensuite la relation tissée entre « Les Vitta et Casale Monferrato » (p. 32-41). La famille Vitta était mentionnée à Casale Monferrato depuis 1728 – Alessandra Montanera rappelle la présence dans cette ville du très beau Palazzo Vitta, situé près du quartier juif et acquis en 1798 par Emilio Vitta – et Joseph Vitta tint à honorer la mémoire de ses origines en donnant  en 1916 des œuvres de sa collection, dans le but de créer un musée. Ce texte décrit et analyse ces œuvres, parmi lesquelles un magnifique retable tarragonais des années 1390-1410.

 


          Josiane Boulon, recenseuse-documentaliste des monuments historiques à la Direction régionale des affaires culturelles de Rhône-Alpes, présente ensuite « Joseph Vitta, le collectionneur et ses résidences françaises » (p. 42-51). Cette contribution rappelle la naissance lyonnaise du baron, dans un immeuble de l'actuel cours Franklin-Roosevelt, et son enfance dans l'hôtel particulier construit par son père sur ce qui est aujourd'hui l'avenue du Maréchal-Foch. Cet immeuble, qui abrite de nos jours l'hôtel du gouverneur militaire, œuvre de l'architecte lyonnais Jean-Marie-Anselme Lablatinière, a été inscrit au titre des monuments historiques le 10 avril 2014, et le texte de Josiane Boulon, illustré de nombreux clichés, permet de se familiariser avec un édifice très peu connu des Lyonnais puisque rarement accessible au grand public. On notera que les appartements du premier étage ont, souligne l'auteur, conservé en grande partie leur mobilier d'origine (p. 46). La villa La Sapinière, dont nous avons déjà parlé, est ensuite présentée au lecteur, qui découvre l'extraordinaire richesse de cet édifice également peu ouvert au public, construit suite à l'acquisition par le baron Jonas Vitta d'un terrain sur les bords du Léman en 1890, dans ce qui était alors une des villes d'eau les plus fréquentées par la bonne société de la IIIe République. Les plans en furent confiés à Jean-Camille Formigé et le décor des salons constitue un chef-d’œuvre encore bien reconnaissable des arts décoratifs de la fin du XIXe siècle. Cet article évoque également les autres demeures du baron, l'hôtel Varissan à Lyon (détruit), l'immeuble du 51, avenue des Champs-Elysées à Paris (également disparu) puis au 10, avenue Hoche, la villa Pâquerette à Nice et la villa néo-régionaliste construite par sa compagne Malvina au Breuil en 1908, où il décède le 29 décembre 1942.

 


          Catherine Adam-Sigas (chargée du développement culturel et scientifique au musée national Eugène-Delacroix), est l'auteur d'un essai très informé sur « Le baron Joseph Vitta et Delacroix » (p. 52-65). Le rôle formateur du père du baron Joseph, Jonas Vitta, est souligné, et la richesse de cette collection est étudiée en insistant sur la diversité des œuvres conservées, de la plus imposante et la plus connue – La Mort de Sardanapale – aux plus modestes – aquarelles, pastels et gravures. Le rôle de Joseph Vitta dans le sauvetage de l'atelier de Delacroix (actuel musée national Eugène-Delacroix) est également présenté. Il offrit en effet en 1934 le noyau d’œuvres qui devait constituer le fonds initial du musée et, premier conservateur de cette institution (à partir de 1937), commanda à Alexandre Charpentier les pièces de mobilier que l'on y voit toujours aujourd'hui.

 


          Jean-Paul Bouillon, membre de l'Institut, professeur d'histoire de l'art contemporain à l'université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, donne ensuite à ce catalogue un essai intitulé « Vitta et Bracquemond, un moment d'art privilégié » (p. 66-83). L'exploitation d'une correspondance entre les deux hommes, conservée à la bibliothèque de l'INHA, nourrit fortement ce texte qui développe les collaborations fructueuses établies entre 1894 et 1911, notamment à l'occasion du chantier de la villa La Sapinière. Dans ce texte, Jean-Paul Bouillon insiste sur l'ouverture d'esprit du baron Vitta, qui lui donne un rôle réel dans l'évolution des arts – et des arts décoratifs en particulier – vers l'Art nouveau. Il en veut pour preuve la publication, en 1902, d'une plaquette financée par Vitta consacrée à la salle de billard, qui porte le titre en manière de manifeste d'Essai de rénovation ornementale. Toutefois on notera que cette ouverture d'esprit perceptible dans la salle de billard et dans la salle à manger de la villa La Sapinière s'atténue sensiblement dans les autres espaces, plus classiquement néo-renaissance, de cet édifice. La lecture du texte suivant renforce toutefois cette vision d'un rôle remarquable du baron Vitta dans l'évolution des arts décoratifs de son temps. Réjane Bargiel, conservateur en chef du patrimoine au musée des Arts décoratifs, consacre un texte à l'amitié qui lia Vitta et Chéret : « Chez le baron Vitta, l'affichiste Jules Chéret devient décorateur » (p. 84-93). Elle l'ouvre par une citation de Jean Guiffrey, en 1935 : « Lorsqu'un jour on connaîtra l'action du baron Vitta dans le mouvement d'art et spécialement décoratif de son temps, on sera étonné de sa variété, de son étendue, de son importance (...) ». Réjane Bargiel montre la façon dont l'attente – celle de Chéret lui-même, mais aussi de ses amis critiques et esthètes – d'un décor monumental qui lui serait confié trouve enfin une réponse grâce à Vitta, qui le charge de décorer les murs de la salle de billard de la villa La Sapinière et lui commande également le décor de portes de sa chambre à coucher. Ensuite, Chéret réalisa de nouveaux décors prestigieux,  à l'hôtel de ville de Paris (1896-1903) comme dans la salle des fêtes de la préfecture de Nice (1906).

 


          François Blanchetière consacre ensuite un essai très informé à « Vitta et Rodin » (p. 94-101). Ce texte présente un net contraste avec les précédents, puisque si l'admiration de Vitta pour Delacroix semble incontestable et si une relation intellectuelle et amicale s'était nouée avec Bracquemond comme avec Chéret, la relation avec Rodin fut plus distante, même si elle aboutit, à La Sapinière une fois de plus, à la création de l'« ensemble décoratif le plus important que le sculpteur ait créé », comme le rappelle justement François Blanchetière, qui analyse ensuite les autres œuvres de Rodin collectionnées par Vitta et l'implication de ce dernier dans la création du musée Rodin à Paris.

 


          Enfin, un dernier essai confié à Qinghua Yin (diplômé en histoire de l'art de l'Université centrale des nations à Pékin) est consacré à une œuvre d'appréhension difficile pour le grand public français – mais grâce à lui considérablement éclairée –, les douze superbes rouleaux en soie peinte de Xu Yang représentant le voyage de l'empereur Qianlong (« Le Voyage d'inspection de l'empereur Qianlong », p. 102-107), dont Vitta possédait le troisième rouleau, donné par lui en 1935 au musée Chéret de Nice.

 


          Le catalogue qui suit (p. 108-253) présente des notices succinctes des œuvres visibles pendant l'exposition, mais accompagnant de splendides illustrations, très soignées. En est malheureusement absent – mais nous tenions à le signaler ici - le très intéressant film conservé au musée Chéret de Nice et récemment restauré, Mémoire des maisons mortes, de Paul Gilson (1904-1963), avec une musique d'André Jolivet. Tourné en 1943 aux studios de La Victorine, ce film montre Joseph Vitta et Jules Chéret sortant des cadres de leurs portraits et se promenant dans le musée niçois, croisant d'autres figures descendues de leurs cimaises.

 


          Des annexes permettent d'approfondir la lecture et la réflexion (Jean-François Dumoulin, « Séjour en Bourbonnais », p. 254-257 ; Marguerite Brun, « Joseph et Malvina Vitta », p. 258-266). Pour terminer, une chronologie très complète rappelle les grandes dates de la vie du baron Vitta, avec – ce qui est rare mais assez remarquable pour être souligné – l'identification des sources d'archives pour chaque événement décrit.

 


          Le résultat est donc à la mesure de l'enjeu ; tout au plus peut-on formuler le regret que l'activité bibliophilique du baron Vitta, plusieurs fois mentionnée, ne fasse pas l'objet d'un essai spécifique qui aurait éclairé une facette importante de cette riche personnalité, désormais mieux connue et qui peut reprendre sa légitime place aux côtés de ses contemporains Jacques Doucet (1853-1929), Étienne Moreau-Nélaton (1859-1927) ou David David-Weill (1871-1952).

 

Sommaire

 

Remerciements (6)

Préface (Marc Francina, Maire d'Evian, Député de Haute-Savoie) (9)

 

Essais

À la recherche du baron Vitta (William Saadé) (15)

Joseph Vitta, une vie au service de l'art (Mathurin Maison et William Saadé) (18)

Les Vitta et casale Monferrato (Alessandra Montanera) (32)

Joseph Vitta, le collectionneur et ses résidences françaises (Josiane Boulon) (42)

Le baron Joseph Vitta et Delacroix (Catherine Adam-Sigas) (52)

Vitta et Bracquemond, un moment d'art privilégié (Jean-Paul Bouillon) (66)

Chez le baron Vitta, l'affichiste Jules Chéret devint décorateur (Réjane Bargiel) (84)

Vitta et Rodin (François Blanchetière) (94)

Le Voyage d'inspection de l'empereur Qianlong (Qinghua Yin) (102)

 

Catalogue (108)

 

Annexes

Séjour en Bourbonnais (Jean-François Dumoulin) (254)

Joseph et Malvina Vitta (Marguerite Brun) (258)

Chronologie (267)