Margueron, Jean-Claude: Cités invisibles. La naissance de l’urbanisme au Proche-Orient ancien : approche archéologique. Varia, 1 vol., 642 p., bibliogr. p. 615-626, glossaire, index, ill. en noir et en coul., cartes, plans, couv. ill. en coul., 29 cm, ISBN : 978-2-7053-3870-1, 88 €
(Geuthner, Paris 2013)
 
Compte rendu par Laura Battini, CNRS
(laura.battini@mom.fr)

 
Nombre de mots : 2460 mots
Publié en ligne le 2014-09-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2226
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          J. Margueron publie ici ses réflexions sur l’urbanisation et l’urbanisme de la région syro-mésopotamienne, qui résument son investissement d’archéologue de terrain et ses recherches sur l’architecture de terre. Ce livre constitue un aboutissement naturel des interprétations et des recherches personnelles de l’auteur, qui avait déjà tracé quelques analyses urbanistiques dans une dizaine d’articles précédents. D’un autre côté, il s’inscrit dans une tendance actuelle de regain d’intérêt pour le phénomène de l’urbanisation et de l’urbanisme au Proche-Orient ancien qui fait suite aux nouvelles fouilles et méthodes et à un renouveau dans l’interprétation des faits urbains. Ce ne sont pas les débuts de l’urbanisation dont J-C. Margueron s’est véritablement chargé, mais l’urbanisme, posant des questions aussi fondamentales que nouvelles, comme la place de l’eau dans la création et le maintien d’une ville, le rôle de la stratification archéologique dans la solidité du sol, la place du roi dans la constitution de la ville.

 

         L’envergure de l’ouvrage est  remarquable, montrant la vaste connaissance de l’auteur et l’intérêt d’une démarche qui poursuit la critique approfondie de la documentation disponible. Le livre en 642 pages denses et 499 figures se compose d’une introduction (p. 7-40), qui donne les clés de lecture, de deux longues parties (p. 41-608), qui constituent les bases et le développement du sujet, et des conclusions générales (p. 609-613). Suivent une longue bibliographie (p. 614-626), les index, un glossaire et les crédits documentaires (p. 627-635). La documentation graphique est riche et diversifiée : cartes régionales, plans, coupes stratigraphiques, relevés, restitutions en deux ou trois dimensions, axonométries, esquisses, dessins, photographies, tableaux, ce qui justifie les 3 pages de crédits photographiques et donne à l’auteur une place particulière dans la production scientifique sur le Proche-Orient ancien. La distribution des images à l’intérieur du texte offre l’avantage d’une lecture aisée, évitant la dispersion d’un catalogue séparé. Quelques petites imprécisions, presque inévitables dans un essai si épais, ne dérangent nullement la lecture, qu’elles soient d’orthographe (p. 46), d’images (p. 17 fig. 2 droite, recoupement de l’image), ou de simplification (passim). La bibliographie est ample bien que l’on puisse y ajouter quelques références et actualiser celles épigraphiques.

 

         Dans la longue introduction (p. 7-40), l’auteur justifie l’absence de référence aux théories modernes en raison de son attachement à l’expérience de la fouille et à l’utilisation d’une méthode que, dans la littérature archéologique, on classe comme inductive : partir des données connues pour analyser la situation. C’est l’envers de la méthode déductive prônée depuis L Binford, où la théorie doit précéder l’analyse. L’activité de terrain a contribué à façonner son approche de l’urbanisme antique en lui inculquant l’importance des fondations, l’inégalité de densité des sols de tells, la fragilité de l’architecture de terre causée par l’eau et la nécessité de révision de la notion de création urbaine. De nombreuses difficultés compliquent l’analyse : l’exiguïté et l’inégalité des données connues, l’importance de l’érosion, des reconstructions et réorganisations internes, la qualité variable de la documentation graphique, la recherche archéologique elle-même. Ce sont des thèmes déjà traités dans des articles précédents et qui ne sont pas plus longuement analysés ici. En revanche, l’auteur développe les solutions possibles pour solidifier le sol et remédier aux dangers de l’eau de pluie, de la nappe phréatique, des inondations.

 

         La première partie concerne l’analyse de chacun des 59 sites syro-mésopotamiens dans les différentes composantes, qui constituent la base du travail d’interprétation de la deuxième partie. Le classement des villes par ordre alphabétique, selon le nom ancien ou actuel du tell, est altéré pour les cinq fouillées par J. Margueron, placées en ouverture de la première partie. Ces sites (p. 44-148), classés selon la longueur des campagnes de fouilles conduites, font l'objet d'une présentation plus longue que les autres (p. 149-353), au total 104 pages contre 204.

 

         En raison de l’hétérogénéité des données, le traitement de chaque site ne correspond pas parfaitement aux autres, bien que la base d’investigation ait été la même : situation géographique, analyse des courbes de niveau, stratigraphie et histoire du site, canaux, voirie, bâtiments, privés et publics, défenses. Chaque site est ainsi soumis à une réinterprétation globale qui conduit l’A. à proposer une toute nouvelle topographie urbaine dans laquelle les voies d’eau ont une grande place. L’analyse est fine et rigoureuse, avec un regard particulier pour les documents graphiques qui sont rarement pris en compte dans ce genre d’études.

 

         Un problème fondamental de cette partie reste la difficulté de démonstration de l’équivalence des lignes topographiques les plus basses (thalwegs) avec des canaux. Il pourrait aussi s’agir d’écoulements d’eau précédant l’installation du site ou la suivant, ou bien de rues. On ne peut pas avoir de certitude avant des études géomorphologiques et morphodynamiques. Certes, l’approche est intéressante vu qu’elle pose la question de l’hydrologie et de ses rapports avec la ville. Mais sans confirmations, il est difficile d’accepter sans réserve toutes les interprétations. De même, la restitution de la forme circulaire d’une partie des sites repose sur des bases fragiles et, à l’heure actuelle, invérifiables. Selon l’A. lui-même, des villes de plan trapézoïdal ou triangulaire seraient conçues à l’origine comme inscrites dans un cercle (Ugarit, Assur). L’indication des limites circulaires des sites est basée parfois sur une limite supposée des ruines (Tell Arbit), parfois sur un point central à valeur religieuse (Larsa, Babylone, Byblos), parfois en fonction de modules tirés de lignes supposées (Ugarit), parfois tout simplement en raison d’un rayon de longueur prédéterminée sans une véritable justification ni un point central (Mari, Wilaya). Ces reconstructions restent fragiles si l’on analyse les relevés topographiques qui font état d’une situation différente et qui autorisent d’autres restitutions. D’ailleurs, le seul plan ancien conservé jusqu’à aujourd’hui d’une ville (Nippur, plan du XIVe s.) la présente irrégulièrement orthogonale et non ronde comme proposé en revanche dans le livre. Tell Asmar et Ur présentent une forme allongée et non circulaire, Sam’al plutôt ovale et beaucoup d’autres sites, considérés comme des cas difficiles ou inclassables par l’A., comme Ninive, Mashkan Shapir et Assur, sont de forme trapézoïdale, triangulaire ou irrégulière. Enfin, toutes les fois où le tracé de l’enceinte (Ebla, Ur, Assur, Hadita, Khorsabad, Ninive, Nimrud, Sam’al, Halaf, Ekalte) est disponible, la forme urbaine est orthogonale, allongée, ovale, circulaire ou irrégulière.

 

         Les calculs pour déterminer la forme de la ville sont très complexes et seulement possibles en cas d’absence de toute stratification et habitation précédente. Mais il est difficile de l’admettre pour toutes les villes, car les zones les plus favorables à l’installation humaine l’ont vue s’établir très anciennement, comme démontré par les sondages stratigraphiques. Pour ce qui concerne la complexité des calculs ayant pour but de restituer une forme circulaire aux villes, le cas d’Ugarit peut servir d’exemple : selon l’A. (p. 121-124) il dépendrait d’un arc de cercle dont le rayon est égal à la longueur de la distance entre le pont sud et un point au-delà du tell, en axe avec la ligne reliant le pont et le temple de Dagan et fixé en raison de la moitié de la longueur de la distance entre ces deux points. Mais cela ne rend pas raison du plan trapézoïdal de la ville dont les côtés sud-ouest et sud ne sont pas inscrits dans l’arc de cercle et du fait que le pont n’appartient pas aux ruines. L’explication symbolique de l’axe reliant le pont et le temple de Dagan n’est pas entièrement convaincante : il s’agirait de l’axe en direction du Mt. Sapanou, consacré au BR à Ba’al. Mais on ignore sa signification au BM et un axe avec un mont qui se trouve à 40 km de la ville n’est pas très précis. Enfin, les mesures tracées sur un plan ne correspondent pas forcément à la réalité du terrain qui monte vers l’acropole religieuse. La restitution laisse beaucoup de doutes, suppose des faits qui ne sont pas prouvés, n’explique pas d’autres points et ne laisse pas de place au développement urbain non décidé par l’autorité construisant la ville et aux changements historiques et urbains entre bronze moyen et récent.

 

         Dans la deuxième partie, toutes les composantes de l’urbanisme syro-mésopotamien sont analysées et insérées dans une vision synthétique qui devrait aboutir à définir les caractères spécifiques de l’urbanisme : la position géographique, la forme urbaine, les travaux de construction, les rapports de la ville à l’eau, la voirie, la symbolique. Les villes sont distinguées en plusieurs catégories, selon la forme, la position par rapport aux canaux/fleuves et la situation géographique. Selon la forme, 21 sites sont circulaires, 17 orthogonaux, 10 « atypiques », 3 « pseudo–triangulaires » et 8 inclassables. Selon la position par rapport aux points d’eau, on distingue les villes rondes sans passage de cours d’eau ou traversées latéralement ou au centre par une voie d’eau, et les villes orthogonales longées ou traversées par un cours d’eau. Selon leur taille les villes orthogonales sont principalement comprises entre 1 et 5 ha, entre 50 et 75 ha et parfois plus de 75 ha. Les villes circulaires occupent essentiellement entre 5 et 50 ha et au-delà de 75 ha. Cette classification simplifie les données pour les tailles des villes orthogonales et les augmente pour celles circulaires, étant calculées sur les restitutions de la 1re partie et non sur la taille réelle retrouvée. De plus, elle ne confirme pas l’assertion d’une priorité de la forme circulaire, puisque les villes circulaires représentent 35,6% et les orthogonales 28,8%. Enfin, elle n’est pas entièrement probante puisque 1/3 de la documentation est inclassable ou atypique. Plutôt que conclure à l’existence d’un plan préconçu à l’avance pour chaque ville (p. 394 et plus loin, p. 404-420), il vaudrait mieux affronter le problème des restitutions importantes de la surface de celles considérées circulaires, comme on voit bien dans le tableau de la p. 393 qui les regroupe toutes.

        

          L’Auteur s’attache ensuite à l’analyse des techniques nécessaires pour tracer exactement les formes géométriques des villes en s’inspirant des sources égyptiennes et grecques à cause de l’absence de sources mésopotamiennes. En Mésopotamie, on aurait connu et utilisé la canne de visée, la corde à nœuds et la visée orthogonale. Il manque cependant des preuves formelles et , le choix dépend donc de la conviction de la forme ronde des villes sur des terrains inclinés et des outils nécessaires pour l’obtenir. Sont ensuite plus longuement traitées les techniques pour préparer le sol avant la construction : le soubassement de terre ou de sable sert à éviter les dangers de la nappe phréatique, les chaussées absorbantes à résister à l’écoulement de l’eau. Dans cette partie, la difficulté majeure réside dans la généralisation de schémas identifiés pour un nombre très réduit de sites (5 pour le soubassement de terre par ex.) ou de manière hypothétique (les chaussées absorbantes, généralement considérées comme niveaux antérieurs de construction).

 

         Pour donner un aperçu complet des fonctions de la ville, sont ensuite étudiés l’alimentation en eau, les systèmes des fortifications, les bâtiments officiels, les lieux économiques (ports, portes, espaces artisanaux, ateliers, places, marchés), les habitations, les ponts, la voirie (p. 458-580). Dans cette section l’A. ne vise pas l’intégralité de la documentation, mais plutôt des éléments susceptibles de compléter le cadre de la ville. De ce choix dépendent quelques oublis ou généralisations, mais aussi des stimuli à la réflexion. La restitution du réseau viaire est un peu approximative et pas toujours conforme aux restes épisodiquement retrouvés. Ainsi, si une ville a été restituée comme circulaire, son réseau viaire est reconnu tout aussi radiocentrique. Mais les villes circulaires peuvent tout autant conduire à leur centre par un système de rues parallèles et orthogonales. Les villes orthogonales en revanche choisiraient un réseau orthogonal. Les suggestions pour les lieux économiques et les ateliers sont reprises de celles largement diffusées dans la littérature. Les ponts sont identifiés sans aucune certitude par l’observation des lignes de niveau. Et les maisons, palais et temples sont traités par des exemples isolés, sans une étude générale qui seule permet de délinéer des caractères communs.

        

         Les deux derniers chapitres concernent les caractères symboliques de la ville et un bref aperçu du cadre historique dans lequel s’inscrivent les villes analysées dans la première partie du livre. Y sont traités les dépôts de fondation, les représentations des villes, le rôle sacré de la ville en tant que résidence d’une divinité et lieu de temples variés. Véritable espace divin, la ville ne peut pas subir des modifications de ses limites, ce qui revient à dire la permanence de l’emplacement de l’enceinte. Pourtant, les données disponibles à l’heure actuelle montrent l’élargissement et le déplacement des enceintes (Eshnunna, Khafadjé, Assur, Ebla, Dur Katlimmu, Ekalte, Karkemish, Larsa) et les villes subissent des modifications en raison des contextes économique, démographique et historique. On peut difficilement croire qu’une ville soit restée pendant plusieurs siècles, voire des millénaires, dans les limites et dans les quartiers définis lors de sa fondation. Dans le cadre historique, enfin, sont pris en compte la répartition chronologique et spatiale des typologies urbaines, leur évolution, destruction et stabilité, et les cas des villes atypiques.

 

         Les conclusions, brèves, résument les principaux concepts : la ville est née au Proche-Orient par une pensée humaine, donc ne s’est pas développée à partir d’un village. Elle se caractérise tout de suite par une maîtrise complète de l’environnement et des techniques pour le réadapter en fonction des exigences humaines, sociales et politiques. Toute la consolidation du sol, la forme et les dimensions du site et la topographie (les fortifications, la voirie, les quartiers urbains, les canaux, les ponts, les bâtiments de prestige…) sont décidées avant la construction et pour toute la durée du site. La réfutation de l’évolution du système villageois à la ville reste un point crucial. Elle ne prend pas toujours en compte les problèmes de transformations économique, technique et sociale indispensables à la naissance de la ville. L’insistance sur le caractère volontaire de l’urbanisme sans habitation préalable se heurte aux découvertes de fouilles, ainsi qu’à des difficultés matérielles : comment exécuter de si lourds et longs travaux sans habiter sur place ? Comment une autorité de chef s’est-elle formée et a pu s’imposer, si il n’y avait pas déjà une agglomération humaine ? Comment aurait-on pu décider toute la topographie pour un nombre d’habitants déterminé à l’avance et fixe dans le temps étant donné que la ville ne connaît pas de changements ? Cette idée de la stabilité topographique pendant toute la durée de vie du site heurte bien des idées admises et s’oppose aux actuelles tentatives de rendre une place au développement urbain local non décidé par le pouvoir. La ville est aussi un espace dynamique, qui s’adapte aux différentes situations humaines, sociales et historiques.

 

         Excellent travail libre des contraintes d’une théorie épousée à l’avance, l’ouvrage est une summa des connaissances de l’auteur et de sa manière critique d’interpréter les données. Très provocateur, il enrichit la vision traditionnelle de l’urbanisme, en insistant sur les problèmes techniques, hydrographiques et conceptuels. Il se positionne comme une référence obligatoire, presque un défi, pour les chercheurs intéressés à l’urbanisme, en fournissant amples matières à débat et en stimulant les recherches futures.