Pastoureau, Michel - Delahaye, Élisabeth : Les secrets de la licorne. 1 vol., 141 p., bibliogr. p. [142], notes bibliogr., ill. en noir et en coul., couv. ill. en coul., 26 cm, ISBN : 978-2-7118-6112-5, 29,00 €
(Éditions de la Réunion des musées nationaux - Grand Palais, Paris 2013)
 
Compte rendu par Nadège Bavoux
(nadegebavoux@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1341 mots
Publié en ligne le 2014-10-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2232
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          À l'occasion de la restauration et de la nouvelle présentation de la célèbre tenture de La Dame à la Licorne du Musée du Moyen Âge des Thermes de Cluny, Michel Pastoureau, l'un des plus grands spécialistes de la symbolique médiévale, et Elisabeth Delahaye, conservatrice et directrice du musée, se penchent sur la figure complexe et ambiguë de la licorne.

 

         Le premier chapitre intitulé « À la recherche de la licorne antique » retrace la genèse d’un animal décrit pour la première fois à la fin du Vème siècle par Ctésias, médecin grec à la cour du roi des Perses, dans son Histoire de l'Inde. Les principales caractéristiques de la bête sont esquissées : sa corne, à laquelle l'on prête déjà une vertu curative, son pelage blanc, son caractère farouche... Michel Pastoureau examine avec circonspection les premières images. Il est toujours délicat de distinguer la licorne d'autres animaux, notamment lorsque celle-ci est représentée de profil. L’incertitude se manifeste également dans le vocabulaire. Si les plus anciennes versions de la Bible font mention d’un animal cornu qui finit par être identifié à la licorne, les Pères de l’Église ne s’accordent pas sur sa signification. Animal violent et cruel dans les commentaires du psaume 21, elle apparaît, la plupart du temps, chaste et craintive et devient même un symbole divin. Le Physiologos, ancêtre du bestiaire, écrit entre la fin du IIème et le début du IIIème siècle, déploie les deux thèmes principaux de la légende de la licorne : les vertus purificatrices de sa corne ainsi que sa capture au moyen d'une jeune fille vierge utilisée comme appât. Michel Pastoureau mentionne, sans traiter le thème, la licorne orientale. Ce chapitre révèle ainsi que la licorne antique possède une grande plasticité.

         

         La licorne est ensuite replacée au sein du bestiaire, genre qui rencontre un grand succès en France et en Angleterre aux XIIème et XIIIème siècles et exerce une influence sur la culture médiévale. Un riche corpus essentiellement centré sur les manuscrits (illustrations des bestiaires, de la Bible...) est présenté. La licorne médiévale se construit à partir d'autres animaux selon diverses formules (corps de cheval, de cerf, de chèvre...), c'est un animal hybride - mais non monstrueux - dont l'existence n'est pas remise en cause. Elle prend place parmi les quadrupèdes sauvages issus des contrées lointaines. Les bestiaires précisent, à grand renfort d'anecdotes, le caractère de cet animal ambigu (pouvant être pris en bonne ou mauvaise part) afin d'en dégager un enseignement moral. Le Bestiaire d'Amour de Richard de Fournival fait ainsi entrer la licorne dans le monde courtois. Elle devient par la suite symbole de fertilité et sa corne se charge parfois d'une signification phallique. Elle s’inscrit également dans des scènes débridées en association avec la femme sauvage.

         

         Le troisième chapitre explore la double dimension de « relique et d'emblème » d'une licorne qui, en ce Moyen Âge finissant, apparaît dans un nombre croissant de textes et d'images. Les prétendues cornes de licorne conservées dans les trésors d'église acquièrent le statut de relique. Elles permettraient notamment de purifier l'eau ou tout du moins de détecter la présence de poison. Parallèlement, la licorne cesse d'être confinée à la culture savante. L'iconographie profane de la licorne naît à la fin du XIIIème autour du lac de Constance et dans la haute et moyenne vallée du Rhin autour de deux thèmes fondamentaux : la chasse à la licorne et la vie parmi les hommes sauvages. Elle entre tardivement (à la fin du XIIIème siècle) dans le bestiaire héraldique puis, en lien avec l'amour courtois, se déplace vers d'autres types de supports (coffrets peints, broderies, tapisseries, aumônières...), incarnant tantôt la dame, tantôt le chevalier. Figure positive de la littérature courtoise, elle symbolise la pureté, la loyauté, la courtoisie et l'amour.

         

         Elisabeth Delahaye met en lumière la richesse de la tenture de La Dame à la Licorne, l'une des pièces maîtresses du musée de Cluny. Cet ensemble de six tapisseries apparaît depuis les travaux d'Albert Frank Kendrick en 1921 comme une allégorie des cinq sens. En revanche, l'interprétation de la sixième tenture s'avère plus délicate notamment en raison de l'énigmatique inscription « à mon seul désir ». Plusieurs auteurs se prononcent pour une iconographie du renoncement. L'âme (ou la volonté) ferait office de sixième sens. Mais la tapisserie joue sur plusieurs registres. La corne de la licorne ou les lapins présentés dans le fond millefleurs seraient des allusions au désir charnel. La Dame à la licorne est enfin une tenture héraldique qui comporte les armoiries de la famille Le Viste, famille d'artisans et de commerçants serviteurs de l'État. Les incertitudes demeurent sur la figure exacte du commanditaire. Jean IV et plus encore Antoine II, jeune magistrat ambitieux, ont été mentionnés par les historiens. Les travaux de Nicole Reynaud et de Geneviève Souchal ont rapproché La Dame à la licorne d'un vaste corpus attribué au « Maître des très petites heures d’Anne de Bretagne », artiste œuvrant à Paris dans les années 1490-1510 et fréquemment identifié à Jean d'Ypres. Le lieu de tissage est inconnu mais l'œuvre dénote une grande maîtrise de la technique.

         

         Ce parcours s’achève par un examen de la période moderne envisagée comme celle d'une démystification. Les premiers doutes surgissent dès la fin du Moyen Âge. Ils se portent sur la corne et ses vertus supposées. Les mentions de licornes par la Bible ou par des autorités du monde antique invitent à modérer les critiques. La rupture survient en 1575 lorsqu’André Thévet, cosmographe du roi, dénonce la licorne comme une « folle croyance ». Les adversaires de la licorne se font de plus en plus nombreux et le savant jésuite Kircher identifie les cornes de licorne à des dents d'un animal marin qui recevra plus tard le nom de narval. Pourtant, le commerce de cornes de licorne ou d'eaux licornées reste florissant jusqu'au siècle des Lumières. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIXème que la licorne est définitivement reconnue comme un animal imaginaire par les zoologues. Elle trouve alors, selon l'heureuse formule de Michel Pastoureau,  « refuge chez les poètes et les artistes » et rencontre un grand succès notamment chez les artistes symbolistes de la fin du siècle tel Gustave Moreau. La symbolique moderne met en exergue la féminité et la vélocité de l'animal. La licorne devient entre 1880 et 1960 « un animal hiéroglyphique, gnostique, tantrique ». Ce parcours s'achève par une bibliographie très synthétique comprenant les ouvrages essentiels sur la licorne, les bestiaires, la zoologie et la tapisserie du Musée national du Moyen Âge.

 

         Cette synthèse s'appuie sur le solide travail de Jürgen W. Einhorn (Spiritalis Unicornis. Das Einhorn als Bedeutungsträger in Literatur und Kunst des Mittelalters, Munich, 1976) et sur la thèse inédite de Bruno Faidutti, (Images et connaissance de la licorne de la fin du Moyen Âge au XIXe siècle) préparée sous la direction de Lucien Bély et soutenue en 1996. Elle rend accessible au plus grand nombre les recherches scientifiques sur cet animal, démarche d'autant plus nécessaire que de nombreuses publications sont entachées par leur caractère ésotérique.

         

         L'on pourrait déplorer quelques répétitions (sûrement inévitables lorsque l'on traite d'un motif sans cesse repris et réinterprété par la tradition). Les quelques digressions (sur les bestiaires, la perception du vivant au Moyen Âge, ou encore sur la question de la monstruosité) seront en revanche utiles au lecteur peu coutumier de l'univers médiéval. L'époque médiévale, apogée du mythe de la licorne, est bel et bien au cœur de l'ouvrage et le dernier chapitre semblera trop rapide aux spécialistes des époques modernes et contemporaines. On peut regretter que Michel Pastoureau « consterné – accablé même – devant de tels égarements, non seulement sans fondement historique mais même sans aucune cohérence sémantique, poétique ou symbolique » taxe de « délire ésotérique » l'heroic fantasy. Il faudra procéder à un nouvel examen du rôle de la licorne dans les univers oniriques.

         

         Ne masquant rien des ambiguïtés des images et évoquant le positionnement de l'historien par rapport à l'imaginaire, cet ouvrage n'en demeure pas moins une belle leçon d'histoire. Relativement court et remarquablement bien illustré, il répondra aux curiosités des visiteurs du Musée de Cluny et à tous ceux qui s'intéressent, plus largement, au Moyen Âge.