Graells, Raimon - Lorrio, Alberto J. - Quesada, Fernando: Cascos Hispano-Calcídicos. Símbolos de las élites guerreras celtibéricas. RGZM Kataloge 46, p.315, fig. 211, Tab. 3, Lám. 5. ISBN 978-3-88467-230-3. 70€
(Verlag des Römisch-Germanischen Zentralmuseums, Mainz 2014)
 
Compte rendu par Isabelle Warin, Université de Zurich
(warin.isabelle@laposte.net)

 
Nombre de mots : 1503 mots
Publié en ligne le 2015-08-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2248
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         Le contenu de cet ouvrage puise ses racines dans un acte insupportable : le pillage des sites archéologiques. Ces pratiques entraînent la perte irrémédiable des indices récoltés habituellement par les archéologues lors des fouilles. En outre, les pilleurs mettent en vente par le biais d’intermédiaires ces ensembles archéologiques, qui se trouvent alors dispersés dans des collections privées, souvent hors d’atteinte des chercheurs. En novembre 2010, un corpus de casques provenant de l’ancienne collection de l’entrepreneur allemand Axel Guttmann, décédé en 2001, a ainsi été mis aux enchères à Berlin par la maison de vente Hermann Historica.

 

         Dès les années 1990, Markus Egg et Michael Müller-Karpe du Römisch-Germanisches Zentralmuseum (RGZM) ont attiré le regard des autorités sur la valeur inestimable de pièces provenant de fouilles clandestines en Espagne. Le RGZM trouva en outre un appui auprès de la Real Academia de la Historia par l’intermédiaire de son conservateur des antiquités, Martin Almagro Gobea. Cette action visait à préempter une vente qui risquait de disperser un ensemble non étudié dans diverses collections privées. Ces tentatives ont malheureusement toutes échoué. Néanmoins, les auteurs de l’ouvrage soulignent les témoignages de bonne volonté des maisons de vente et des acquéreurs. Aussi, le Musée d’Art Classique de Mougins qui a acquis six casques lors de cette vente, a mis à disposition des auteurs des photographies de très bonne qualité et leur a permis d’étudier les objets. Les auteurs bénéficièrent également d’une riche documentation mise à leur disposition par le RGZM et les maisons de vente.

 

         Dans une contribution introductive (p. XV-XXII), Michael Müller-Karpe revient notamment sur les conditions d’acquisition de ce corpus de casques. C’est un homme visiblement en colère qui a écrit ces lignes. Et loin de nous l’idée de lui en faire le reproche ! L’actualité égrène malheureusement au quotidien les destructions et les pillages de sites archéologiques. Bien que les autorités dénoncent avec force ces actes illicites, un renforcement accru des législations nationales et internationales concernant les ventes aux enchères se fait encore attendre. Les produits de ces destructions alimentent en effet un marché de l’art qui reste un acteur important de ces trafics. À plusieurs reprises, Michael Müller-Karpe a dénoncé les trafics d’antiquités afin d’alerter les autorités allemandes sur la législation en vigueur qu’il juge trop complaisante.

 

         Cette monographie, qui s’inscrit dans un vaste programme de recherche consacré aux offrandes votives, revient sur un type de casque désigné sous le nom d’hispano-chalcidien. Il manquait à ce jour une synthèse sur ces casques mal connus que cette somme vient combler. Cinq parties en structurent la matière. La première partie correspond à un catalogue dont l’illustration est de belle qualité (p. 7-82). Une deuxième partie revient sur la typologie des casques (p. 83-168). Une troisième partie est consacrée à leur chronologie (p. 169-190). Une quatrième partie aborde leur contexte de dédicace et les pratiques votives associées (p. 190-246). Ces casques ont été en effet principalement découverts dans des espaces rituels (contextes funéraires ou bien votifs), dans lesquels le casque a un rôle symbolique essentiel. 

 

         Le catalogue dénombre trente-deux casques, dont deux objets douteux (p. 1-81). Une grande partie de ces casques proviennent de l’oppidum celtibère d’Aranda de Moncayo situé dans la province espagnole de Zaragoza. Chaque objet est bien documenté par une abondante littérature, une riche illustration et une description précise. Ces casques, qui sont une variante du type chalcidien, ont été découverts dans la péninsule ibérique et aux Balkans au cours du Second Âge du Fer (milieu du Ve s. av. J.-C. – Ier s. av. J.-C.). Les auteurs reviennent sur les aspects techniques de leur fabrication. Ainsi les casques ont-ils été mis en forme à partir d’une, ou de plusieurs tôles métalliques, dont l’épaisseur varie entre 1 et 2 mm. Ces tôles mises en forme par martelage ont été fabriquées à partir d’un alliage binaire à base cuivre, tandis que les éléments appliqués coulés ont été produits à partir d’un alliage tertiaire à base cuivre. En revanche, leur épaisseur nous semble plus importante que celle des casques produits à la même époque dans le monde grec. Les tôles métalliques employées ici pour la fabrication de ces casques ont été par ailleurs ornées de motifs réalisés au repoussé. Les auteurs se livrent ici à un bel exercice de documentation archéologique des objets, en revenant notamment sur les divers systèmes de fixation des protège-joues, sur les appliques latérales serpentiformes munies d’une terminaison en forme de protomé animale ou bien sur les supports des cimiers. Cette étude montre que les objets peuvent livrer des informations décisives si l’on sait les faire parler.

 

         La typologie de ces casques a été divisée en cinq groupes, qui ont été datés à partir de la deuxième moitié du IVe s. pour se terminer au milieu du IIe s. av. J.-C. (p. 83-168). Il ne fut pas facile de mettre en série ces casques très hétérogènes. Les différences qui tiennent tant à la forme de la calotte, des bordures, des décors, etc. sont peut-être à mettre en relation avec divers ateliers de production. Les données archéologiques sont par ailleurs insuffisamment complètes pour déterminer leur chronologie. Peu d’exemplaires offrent en fait la possibilité d’une datation sûre (p. 169-189). D’un côté, les exemplaires de Los Canónigos-3 et de La Osera-201 confirment l’antiquité du type, soit du milieu ou de la deuxième moitié du IVe s. av. J.-C. soit bien le milieu du IIIe s. av. J.-C. De l’autre, les casques de Numancia-39 et d’El Alto Chacón montrent que le type continue à être utilisé au cours du IIe s. et même du Ier s. av. J.-C. Par leur typologie, les autres casques se rattachent soit à l’un, soit à l’autre groupe. Bien que la chronologie de ce corpus soit bien incertaine, d’autres objets, comme les cuirasses à disque ou bien les trépieds, découverts à proximité de certains de ces casques pourraient venir confirmer ces éléments de datation.

 

         La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux contextes de découverte (p. 191-245). Il est important d’emblée de rappeler que les informations associées à ce corpus font cruellement défaut. C’est la raison pour laquelle les auteurs se livrent ici à des considérations générales sur les contextes dans lesquels ces casques auraient pu être découverts (contextes votifs, rituels et funéraires). Cette partie très théorique aurait pu être réduite au regard des publications récentes parues sur le sujet. Ce qui reste néanmoins intéressant est la présence de quelques casques provenant d’un oppidum celtibère situé à proximité d’Aranda de Moncayo, où ont été également découverts des cuirasses, des trépieds, etc. Les épées, qui y ont été aussi découvertes, ainsi que des trépieds, présentent des traces de destruction rituelle. Ces assemblages ont été d’ailleurs considérés comme une offrande effectuée sous la forme d’un trophée militaire, c’est-à-dire un monument dédié à l’occasion d’une victoire et érigé grâce aux armes des vaincus tel que nous le connaissons pour le monde grec. D’autres casques ont été déposés dans des tombes équestres aristocratiques, tandis qu’un autre casque a été découvert à Muriel de la Fuente. Il avait été jeté dans l’eau, au pied d’une source. Les vestiges découverts dans des tombes à une date aussi tardive montrent que la pratique d’offrir des armes en contexte funéraire est encore en usage dans certaines régions de la Méditerranée alors que la pratique a été abandonnée dans le monde grec.

 

         Durant l’Antiquité, la guerre est un élément dynamique qui structure les sociétés. Les pratiques funéraires en vigueur dans la péninsule ibérique montrent une société fortement hiérarchisée, fondée sur une aristocratie militaire, ce dont témoignent les découvertes de riches panoplies. Le monde militaire a ainsi des implications importantes dans les structures sociales et économiques des sociétés antiques : il agit comme un facteur de contrôle, de stabilité démographique et de mobilité sociale. Ce corpus de casques a été en outre relié au phénomène du mercenariat en Grande-Grèce, où de nombreux mercenaires ibériques étaient au service des armées grecques et puniques. Engagés pour de longues périodes, ces mercenaires ont été ainsi mis en contact avec différents peuples du monde méditerranéen. En signe de philia, les hommes échangeaient des biens de prestige caractéristiques de chaque groupe culturel. Signes de reconnaissance sociale et culturelle, ces cadeaux, qui ont été transmis au cours d’échanges ritualisés, expliquent la distribution géographique de ces casques. Leur circulation contribue en outre à transmettre et à diffuser les innovations techniques. Les mercenaires hispaniques auraient été ainsi des agents très actifs dans le contexte de la circulation des armes et dans la diffusion des évolutions techniques.

 

         Cet ouvrage, qui est une belle réussite, revient sur un ensemble intéressant et peu connu de casques ; il aura fallu toute la patience de ses auteurs pour parvenir à reconstituer un corpus homogène et mener une étude archéologique à partir des maigres témoignages en leur possession. En outre, l’ouvrage, qui bénéficie d’une belle illustration, est accompagné d’un imposant résumé en allemand, suivi d’un second en anglais, qui permettront une meilleure diffusion des résultats obtenus par les auteurs. Une riche bibliographie vient enrichir cet ouvrage qui s’inscrit parfaitement dans la série de publications du RGZM sur les armes.