Azoulay, Vincent: Les Tyrannicides d’Athènes. Vie et mort de deux statues (L’Univers historique). 384 pages, ISBN-13: 978-2021121643, 23.00 €
(Éditions du Seuil, Paris 2014)
 
Compte rendu par Catherine Psilakis
(ca_psilak@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1454 mots
Publié en ligne le 2015-03-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2251
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          Le couple statuaire des Tyrannicides d’Athènes a déjà fait couler beaucoup d’encre chez la critique, qu’il s’agisse d’études relevant exclusivement du domaine de l’histoire des arts ou encore de l’histoire. Une très grande partie de ces ouvrages a tenté de remonter à la forme originelle ou alors aux origines de ce couple statuaire, entreprise heuristique périlleuse et souvent vouée à l’échec. Le pari que tient l’auteur Vincent Azoulay est différent : son ouvrage, issu d’un travail d’habilitation à diriger des recherches entreprise sous la direction de François Lissarrague, tend plutôt à interroger le devenir des effigies d’Harmodios et d’Aristogiton dans l’histoire de la cité athénienne. C’est d’ailleurs ainsi qu’il faut entendre le sous-titre de l’ouvrage « Vie et mort de deux statues ». Grâce à l’abondante documentation archéologique, épigraphique et littéraire, l’auteur s’intéresse à la vie sociale de ces statues, en analysant la charge politique des représentations picturales des Tyrannicides au prisme de l’histoire athénienne. Inscrite dans les perspectives ouvertes par les études consacrées à la réception, l’enquête permet non seulement de renouveler un objet d’étude traditionnel de l’art grec de la statuaire, mais elle apporte également un éclairage supplémentaire et bienvenu sur le rôle des images dans l’espace publique athénien et vient ainsi compléter les riches et récentes études consacrées à l’identité politique de la cité[1].

 

          L’ouvrage de 365 pages, muni d’un appareil d’annexes, de notes et d’une bibliographie, s’offre donc de retracer les péripéties vécues par ces statues de l’Antiquité jusqu’à l’histoire moderne. Dans son introduction, l’auteur prend le soin de mettre son travail en perspective avec le « fleuve » des contributions précédentes et expose son approche résolument biographique des Tyrannicides. En considérant les statues comme des personnages, l’auteur interroge leur pouvoir et réfléchit ainsi aux interactions entre monument et politique (page 17). Un tel objet d’étude, la représentation d’une sédition sanglante dans l’histoire athénienne, régulièrement réactivée par des décrets, des célébrations et des fêtes, permet à l’auteur de revenir sur une des thèses fondamentales de Nicole Loraux, selon laquelle « les Athéniens auraient refoulé le conflit » (page 19). Le choix de la micro-histoire constitue à ce titre, comme l’auteur l’explique, un type d’enquête qui exploite tous les témoignages, sans se dispenser d’interroger les lacunes observées dans la documentation.

 

          Dans une première partie intitulée « Naissance et crise de croissance. Les Tyrannicides entre gloire et outrage », six chapitres exposent la naissance du couple statuaire jusqu’au lendemain de la Révolution de 403. Couvrant les années 510 avant J.-C. jusqu’en 403 avant J.-C., cette partie retrace la trajectoire houleuse du couple statuaire qui oscilla entre vénérations et moqueries. Toutes les attentions dont témoignent les sources indiquent une crainte tenace d’un retour de la tyrannie à Athènes. Dans une seconde partie, dont le titre file la métaphore biographique -- à l’instar de la première partie -- « L’âge de raison ? La normalisation inachevée des Tyrannicides », trois chapitres s’intéressent à l’histoire des Tyrannicides du IVe siècle avant J.-C. à l’époque romaine. Un épilogue extrêmement intéressant s’attache au devenir des statues dans l’Occident des Lumières jusqu’aux manipulations totalitaires qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale. Une conclusion parachève l’ouvrage et expose les points saillants de l’enquête.

 

          Les quatre premiers chapitres de la première partie ouvre le dossier des témoignages littéraires du meurtre d’Hipparque (Hérodote, Enquêtes, V, 55-57), Thucydide (Guerre du Péloponnèse, VI, 53-59) et l’Athenaiôn Politeia (XVII, 3-XIX, 1), de la date de l’érection du second couple statuaire (aux alentours de 477/476), ainsi que des variations autour de ce couple qui deviendra l’une des incarnations de l’érotique civique. Ce quatrième chapitre offre, dans la lignée des travaux de F. Lissarrague[2], une réflexion stimulante sur la force politique des images dans l’Athènes classique (page 80). Les chapitres cinq et six abordent ce qui constitue sans doute l’apogée de l’histoire des Tyrannicides en s’attachant à leur devenir dans cette période trouble que représentent les deux révolutions oligarchiques de 411 et de 404. En effet, dans la mémoire collective athénienne, le régime des Quatre Cents fut assimilé à une tyrannie « à plusieurs têtes ». Deux événements en particulier attirent l’attention de l’auteur : le meurtre de Phrynichos, objet de haine de la part du peuple athénien, devient un nouvel Hipparque et le décret de Démophantos, daté de 410, qui témoigne d’un rituel visant à changer tout citoyen athénien en tyrannicide potentiel, comme l’atteste la mention explicite d’Harmodios et d’Aristogiton dans le serment. Les attaques d’un petit cercle d’opposants à la démocratie contemporaine démontrent d’ailleurs à quel point l’aura des Tyrannicides va croissant pendant le IVe siècle avant J.-C. À l’issue des chapitres cinq et six, l’auteur conclut sur l’importance prise par le couple statuaire, devenu véritable lieu de mémoire pour le régime démocratique puis archétype des honneurs les plus élevés auxquels les bienfaiteurs de la cité pouvaient aspirer.

 

          La seconde partie de l’ouvrage aborde une période plus apaisée de la réception du couple statuaire, que l’auteur nomme « l’âge de raison », qui couvre la fin de l’époque classique pour s’étendre jusqu’à l’époque romaine. Le septième chapitre est d’ailleurs l’occasion pour l’auteur de revenir sur le changement radical qui s’opère à Athènes dans la pratique des honneurs civiques. Comme il le souligne, ce changement qui aboutit en 394 à l’érection sur l’Agora des statues de Conon et d’Évagoras, célébrés comme libérateurs des Athéniens, trouve son origine dans les années 430 et doit beaucoup à la figure des Tyrannicides. Le chapitre suivant s’attache à l’époque hellénistique et plus particulièrement au retour du groupe d’Anténor entre 324 et 261 avant J.-C. Bien que l’auteur de ce retour soit incertain (Alexandre, Séleucos ou Antiochos), la double présence des Tyrannicides et ce jeu de miroir affecta profondément la signification du couple statuaire. Longtemps héros transgressifs, emblèmes d’une liberté des Athéniens luttant pour leur cité, les Tyrannicides deviennent « à la faveur de ce retour inopiné les emblèmes d’une liberté concédée par un roi magnanime ». La suite de l’histoire hellénistique des Tyrannicides décrit un long processus de banalisation du groupe statuaire qui se trouve au milieu de treize statues érigées sur l’Agora au milieu du IIIe siècle avant J.-C. Après avoir évoqué les différentes décontextualisations du groupe statuaire, l’auteur achève ce chapitre sur la mention d’une copie installée à Rome, au Ier siècle avant J.-C. Cette habile transition annonce le neuvième et dernier chapitre consacré au devenir des Tyrannicides à l’époque romaine. Comme dans l’Athènes classique, le couple statuaire suivit l’histoire mouvementée de la cité romaine. Mais dès le IIIe siècle après J.-C., la documentation se tarit et les seules mentions ayant trait aux statues sont issues d’érudits reprenant les anecdotes de l’époque classique ou impériale. Il semble d’ailleurs difficile de dater à quel moment les statues disparurent définitivement de l’Agora.

 

          L’épilogue retrace (peut-être trop) brièvement la renaissance du groupe statuaire au XVIIIe siècle et surtout la ferveur romantique qui remet les Tyrannicides sur le devant de la scène au XIXe siècle : Lord Byron et Edgar Allan Poe livrent alors leur propre version du chant d’Harmodios. En France, les Tyrannicides nourrissent la réflexion d’un Lorenzaccio (Alfred de Musset, 1834) ou du poète Victor Hugo. Le chapitre s’achève sur les manipulations totalitaires dont sont l’objet les Tyrannicides dès les années 1937, par les régimes nazi et soviétique. 

 

          La conclusion insiste sur le rôle capital du groupe statuaire dans l’idéologie démocratique qui succéda aux Révolutions oligarchiques. Le jeu d’identification, conforté par des textes législatifs tel que le décret de Démophantos, incitait très clairement à imiter les deux héros et permet ainsi d’éclairer les réactions hostiles des auteurs qui prenaient leur distance avec cette instrumentalisation du passé. En définitive, l’histoire de ces identifications, qu’elles soient absolument avérées ou simplement conjecturelles, offre un panorama extrêmement instructif sur le rôle des images et la force politique des représentations iconographiques que les contributions historiques ont parfois tendance à sous-estimer, quand elles ne sont pas totalement passées sous silence. La volonté de dresser une histoire de la réception du groupe statuaire, qui couvre même la modernité, se révèle être un pari doublement réussi : le lecteur prend ainsi conscience des continuités et des ruptures qui ponctuent l’histoire de la réception des Tyrannicides, il comprend mieux dès lors comment le groupe statuaire est utilisé, voire manipulé dans le cas des deux régimes totalitaires évoqués à la fin de l’ouvrage, en vue d’une propagande politique évidente à différentes époques.  

 

 

 

[1] On pense en particulier à l’ouvrage récent de J. L. Shear, Polis and Revolution. Responding to Oligarchy in Classical Athens, Cambridge, Cambridge University Press, 2011, qui élargit son champ d’investigation à l’espace civique athénien en se fondant sur les preuves archéologiques et épigraphiques, en sus des témoignages littéraires.

[2] F. Lissarrague, La cité des satyres. Une anthropologie ludique (Athènes VIe-Ve siècle avant J.-C.), Paris 2013