Verger, Stéphane - Pernet, Lionel (dir.): Une Odyssée gauloise. Parures de femmes à l’origine des premiers échanges entre la Grèce et la Gaule, catalogue d’exposition Lattes, Musée Henri Prades, 27 avril 2013-12 janvier 2014 et Bibracte, Musée, mars-novembre 2014 (Collection Archéologie de Montpellier Agglomération AMA 4), 22 x 28 / 400 pages, ISBN 978-2-87772-538-5 ; prix indicatif : 35, 00€
(éditions Errance, Arles 2013)
 
Compte rendu par Gaëlle Dumont
(gaelledumont@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1416 mots
Publié en ligne le 2015-09-24
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2264
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          Ce beau catalogue a été édité à l’occasion d’une exposition présentée au Musée archéologique Henri Prades à Lattes entre avril 2013 et janvier 2014, et au Musée de Bibracte de mars à novembre 2014.

 

         On considère en général que les réseaux d’échanges réguliers entre Grèce, France méditerranéenne et Étrurie remontent à la fondation de Marseille vers 600 av. J.-C. Or, depuis les années 1980, on sait que des navigateurs avaient déjà abordé les rivages du Languedoc quelques décennies avant les Phocéens, et c’est tout ce contexte que l’ouvrage, riche des contributions d’une cinquantaine d’auteurs, ambitionne de reconstituer.

 

         Le catalogue se divise en chapitres qui suivent les différents thèmes de l’exposition. Chaque thématique est introduite par un article synthétique suivi de plusieurs courtes études de cas accompagnées chacune d’une bibliographie d’orientation. Des illustrations très abondantes et d’une qualité irréprochables complètent l’ensemble.

 

         Le premier chapitre (« Les lieux et les temps de la rencontre entre Grecs et indigènes en Languedoc », p. 28-81) s’attache à décrire le contexte dans lequel vivaient les communautés languedociennes au moment de leur rencontre avec les premiers marins grecs. Dans la seconde moitié du VIIe siècle émerge une aristocratie dont la richesse repose sur le contrôle des ressources minières de l’arrière-pays et sur leur redistribution par voie fluviale et maritime. Les nécropoles de cette époque mettent en évidence cette prospérité, par le biais d’un mobilier abondant et de grande qualité. Les influences de l’Europe continentale sont manifestes, et on y reconnaît les premières traces – certes ténues – d’une présence grecque, par exemple à Agde-Peyrou (F. Mazière, p. 46-47 ; S. Verger, p. 47-49), Agde-Bousquet (F. Mazière, p. 50-51) et Béziers-Courondelle (V. Ropiot, p. 51-52).

 

         Dans le Massif central, c’est l’époque d’une intense activité d’extraction de métaux tels que l’or, l’étain, le cuivre, l’argent et le fer, dont les traces matérielles sont de mieux en mieux connues par l’archéologie (B. Cauet, p. 86-95). Une économie complexe se met en place autour de cette activité, en couvrant tous les aspects depuis l’extraction jusqu’à la mise au rebut et le recyclage.

 

         Une bonne partie du second chapitre (« Les parures en bronze, l’économie du recyclage et l’offrande de métal », p. 84-131) est consacrée à un phénomène récurrent et caractéristique de la région à l’époque protohistorique : celui des dépôts dits « launaciens » (du site de Launac dans l’Hérault), stocks de métal cuivreux sous la forme de lingots et/ou d’objets manufacturés – outils, éléments de parure, armes, pièces de harnachement, récipients – enfouis en pleine terre ou dans des contenants périssables ou non. Leur fonction exacte reste incertaine (métal mis au rebut dans l’optique d’être recyclé ? ou au contraire, partie de la production enfouie pour des raisons symboliques ou religieuses ?), mais leur lien avec une activité métallurgique ne fait aucun doute. Ils jouaient selon toute vraisemblance un rôle dans les relations commerciales, puisque des dépôts mis au jour dans des cités grecques du sud de la Sicile contenaient exactement le même type de fragments (S. Verger, p. 100-108 et 123-126).

 

         À partir du dernier tiers du VIIe siècle, on constate que les femmes occupent une part de plus en plus prépondérante dans la société (« Les femmes du Premier Âge du Fer en France centrale et orientale », p. 134-191) : les pièces de parure déposées dans les tombes féminines se multiplient et se font de plus en plus variées, manifestant la richesse de la défunte, mais également son statut social, son ethnie et son âge. Les tumulus féminins deviennent les points focaux de certaines nécropoles (P.-Y. Milcent, p. 136-141). En-dehors du domaine funéraire, une autre pratique témoignant de l’importance de la place des femmes est celle du dépôt d’un vêtement isolé, richement orné. La coutume n’est pas neuve – elle est connue dans l’est de la France au Xe siècle – mais dans le Languedoc elle semble liée à celle des riches tombes féminines sous tumulus. Quoi qu’il en soit, elle disparaît complètement après le 2e tiers du VIe siècle (S. Verger, p. 152-156).

 

         Une telle abondance de parure en bronze exige une quantité importante de métal. Toute une économie de recyclage se met en place, fondée sur la nécessité de produire et de renouveler ces objets fort prisés.

 

         Du côté des Grecs, la seconde moitié du VIIe siècle est marquée par une intense activité maritime et l’élargissement des réseaux commerciaux, qui mènera à asseoir leur influence sur toute la côte méridionale de la Sicile (« Du Languedoc à la Sicile », p. 194-229). Des indices permettent d’affirmer que des échanges avaient déjà lieu plusieurs décennies avant la fondation de Marseille, vers 600 av. J.-C., notamment autour du commerce du vin (J.-C. Sourisseau, p. 204-207). Les fouilles d’épaves telles que celle de Rochelongue (Agde) permettent non seulement d’appréhender les types d’embarcations qui étaient utilisées (P. Pomey, p. 211-214) mais également les marchandises transportées, en l’occurrence des lingots de cuivre, d’étain et de bronze, ainsi que des objets en bronze (D. Garcia, p. 208-210).

 

         Ce même mobilier métallique se retrouve en position finale dans des fosses au sein de villes siciliennes, comme à l’agora de Sélinonte, et leurs similitudes avec les dépôts launaciens ne fait aucun doute quant à leur lien (H. Baitinger, p. 216-224).

 

         Ailleurs dans la région de Sélinonte, des dépôts d’objets en bronze d’importation sont répertoriés dans des contextes d’habitat, funéraires et religieux, particulièrement dans des sanctuaires dédiés à Déméter et à Koré (« En Sicile : fragments d’objets gaulois, gestion du métal et pratiques cultuelles féminines », p. 232-273). Un réexamen récent des sites grecs de Sicile méridionale montre que plus d’une dizaine d’entre eux ont livré des objets métalliques gaulois de la seconde moitié du VIIe siècle et de la première moitié du VIe siècle.

 

         Bien que leur fonction exacte ne soit pas vraiment établie, ces dépôts semblent avoir été une composante essentielle dans le rite des Thesmophories, entre la seconde moitié du VIIe siècle et vers 540-530 (S. Verger, p. 234-237), comme l’ont appris les fouilles du sanctuaire de Bitalemi à Géla (S. Verger, p. 251-255).

 

         Ici aussi, les parallèles avec les dépôts launaciens sont frappants : ils rassemblent un grand nombre de pièces en bronze de fonctions diverses – lingots, fragments, éléments de parure – et dont les origines sont hétérogènes, avec toutefois une forte représentation du sud et du centre de la France, comme le Jura, la Bourgogne et le Poitou, mais on y retrouve parfois des objets venant d’aussi loin que le Caucase (S. Verger, p. 256-264 et 265-270).

 

         À cette époque, le Languedoc se situe aux confins du monde connu des commerçants grecs (« Reliques des limites du monde, course du soleil et maternité tragique », p. 276-327). Il est difficile de savoir quelle conception avaient les Grecs de ces terres lointaines, mais on sait qu’une bonne part de mythe se mêlait aux récits géographiques, et qu’ils ont probablement influencé la vision des premiers marins à avoir abordé les rivages du sud de la France (S. Verger, p. 278-283). Le choix des objets qu’ils ramenaient en Sicile pour servir d’offrandes funéraires, d’objets liés au culte ou plus prosaïquement de matière première pour la fabrication de nouvelles pièces se faisait non seulement pour des raisons de prestige attaché à un objet lointain, mais aussi très vraisemblablement pour la symbolique qu’ils véhiculaient en rapport avec la mort, la renaissance, la course du soleil… (G. Monterosse, p. 293-294). Il est possible que les fragments de bronze stockés pour être refondus revêtaient, outre leur valeur économique, une fonction symbolique liée à la renaissance et aux cycles naturels (S. Verger, p. 304-310).

 

         La circulation de pièces de parure originaires du centre et du sud de la France se poursuit entre le Languedoc et la Sicile dans la première moitié du VIe siècle, mais l’émergence d’autres circuits commerciaux domine peu à peu, jusqu’à faire disparaître ces premières routes (M. Bats, p. 332-336). Le Languedoc est progressivement écarté des circuits commerciaux, au profit de Marseille et des routes alpines (S. Verger, p. 356-360).

 

         Dans le sud de la France, des changements dans l’ordre social se font sentir dans les tombes : les armes se font plus nombreuses et mettent en évidence l’image d’un individu guerrier (A. Beylier, p. 350-355), tandis que les parures féminines se raréfient et se simplifient (« Les femmes gauloises et la Méditerranée à la fin du VIe siècle », p. 330-371).

 

         En Sicile, dans le sanctuaire de Bitalemi notamment, les offrandes de bronze déposées  par des femmes isolées ou par des petits groupes de fidèles laissent la place à des dépôts de statuettes féminines en terre cuite fabriquées en grandes séries, témoignant de l’émergence d’un culte collectif (R. Pace, p. 347-350).

 

         L’ouvrage se termine sur une évocation de la tombe de Vix (fin VIe-début Ve siècle), un des derniers témoignages du rôle central des femmes dans les sociétés du Premier Âge du Fer du centre de la France, et dont le mobilier illustre à la perfection les changements commerciaux de l’époque : un cratère réalisé par des bronziers grecs en Italie du sud, un bassin étrusque, trois récipients importés de Vulci et deux coupes attiques.