Amic, Sylvain - Le Men, Ségolène (dir.): Cathédrales 1789-1914, un mythe moderne. 416 p., 367 illustrations, 280 x 230 cm, ISBN 978-2-7572-0790-1, 39,00 €
(Somogy, Paris 2014)
 
Compte rendu par Raphaël Tassin, EPHE
(r.tassin@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1602 mots
Publié en ligne le 2015-12-14
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2294
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          Cet impressionnant catalogue de 416 pages a été publié à l’occasion de l’exposition éponyme qui s’est tenue d’abord au musée des beaux-arts de Rouen (12 avril-31 août 2014), puis au Wallraf-Richartz Museum & Fondation Corboud à Cologne (26 septembre 2014-18 janvier 2015) et qui a reçu le label du « Centenaire 14-18 ». Il est le résultat d’une collaboration entre des chercheurs français et allemands et d’une association entre les villes de Cologne et de Rouen. Introduit par une dizaine d’essais, le catalogue très fourni se divise en quatorze sections qui tentent d’explorer tous les aspects symboliques et imaginaires suscités par la cathédrale durant un long XIXe siècle qui va de la Révolution française à la Première Guerre mondiale.

 

         Une fois passée la surprise du texte liminaire d’A. Grosser (p. 20-23), qui se résume à un enchaînement assez hétéroclites d’idées et de jugements personnels de l’auteur (« églises baroques, qui ne me plaisent pas » ; « l’énorme baldaquin qui écrase l’autel [de Saint-Pierre] me gêne » ; « je n’aime pas du tout la façon dont les vitraux de Pierre Soulages défigurent l’émouvante église de Conques » p. 22), R. Recht (p. 24-27) nous propose une réflexion sur un moment fondateur pour l’appréhension de l’architecture gothique : la publication du De l’architecture allemande de Goethe en 1772. Il y est surtout question de la description de la façade de la cathédrale de Strasbourg, qui sous la plume de l’écrivain de Weimar, devient un véritable organisme vivant et mouvant au gré de la lumière, dans un jeu sur le regard qui n’est pas sans rappeler celui que Monet appliqua dans sa série des Cathédrales de Rouen. À travers une présentation chronologique de chantiers marquants en France et en Allemagne durant le XIXe siècle (p. 28-41), M. Kramp replace quant à lui les cathédrales gothiques et leurs épigones néogothiques dans une perspective politique, en insistant sur leur rôle dans le cadre des mouvements nationaux et nationalistes de deux pays. Cette réflexion se poursuit du point de vue français sous la plume de M. Passini (p. 42-47). L’auteure revient sur les réflexions qui ont conduit, depuis Franz Mertenz jusqu’à Émile Mâle, à considérer l’origine française de l’architecture gothique, que d’aucuns devaient dès lors qualifier d’« opus francigenum ».  

 

         S. Le Men (p. 48-59) introduit une partie de la réflexion consacrée à la cathédrale prise comme sujet artistique, avec un essai consacré aux Cathédrales de Rouen de Claude Monet. La série y est abordée en tant qu’élément constitutif de la production plus vaste du peintre de Giverny et participe à la prise en considération de la cathédrale gothique comme l’une des « figures des mythologies contemporaines » (p. 59). C’est dans un état d’esprit similaire que d’autres peintres – impressionnistes ou représentants d’autres mouvements picturaux – réalisèrent eux aussi des séries parfois importantes sur des édifices religieux médiévaux : Sisley sur l’église de Moret-sur-Loing ; Pissarro sur celle de Dieppe ; Luce, Marquet ou Matisse sur Notre-Dame de Paris, et jusqu’à Robert Delaunay avec Saint-Séverin (D. Kronenberg-Hüffer, p. 60-77). Nous nous arrêterons plus longuement sur l’article de D. Bakhuÿs (p. 78-89) qui traite des apports britanniques à la construction de l’image « romantique » de la cathédrale et plus largement de l’architecture gothique. En effet, une étude érudite de l’architecture médiévale avait été lancée Outre-Manche dès le XVIIe siècle et avait abouti, non seulement à d’importantes publications, par Browne Willis ou Andrew Coltee Ducarel, mais également à un gothic revival anglais dès le deuxième tiers du XVIIIe siècle, incarné notamment par la fameuse Strawberry Hill House de Horace Walpole. Ce mouvement de curiosité, également tourné vers la Normandie et la Picardie, s’accompagnait aussi de la collaboration d’artistes de premier plan pour l’aspect iconographique – ainsi Turner et ses aquarelles de la cathédrale de Salisbury destinées à illustrer un livre, jamais publié, de Richard Colt Hoare. C’est là une des raisons pour lesquelles les représentations de la cathédrale de Rouen furent longtemps l’apanage d’artistes britanniques et non français. Dans la peinture romantique allemande en revanche, cet aspect documentaire est peu, voire pas du tout présent, comme le montre G. Czymmek (p. 90-99). C’est surtout à des impulsions personnelles – esthétiques, mystiques, symboliques – et sans volonté de forcément rendre compte de la réalité que l’on doit les œuvres d’artistes comme Karl Friedrich Shinkel ou Caspar David Friedrich : de la main de ce dernier, la toile  intitulée la Cathédrale (1818) mêle des allusions à plusieurs édifices réels dans une synthèse allégorique et même « fantastique » (p. 94-95).

         

         Concluant la partie « Essais » du volume, K. Hardering d’une part, A. Sentilhes et J.-P. Chaline, d’autre part, proposent des études monographiques sur les cathédrales de Cologne (p. 100-107) et Rouen (p. 108-127). Après avoir brièvement rappelé l’histoire de la construction du Dom de Cologne, K. Hardering explicite les raisons qui poussèrent des amateurs comme Sulpiz Boisserée à œuvrer, avec le soutien du roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse, en faveur de l’achèvement de l’édifice, lequel eut finalement lieu officiellement en 1880. Enfin, A. Sentilhes et J.-P. Chaline présentent une synthèse des travaux qui prirent place à Rouen, accordant une attention particulière à la reconstruction de la grande flèche, incendiée en 1822, selon le projet de Jean-Antoine Alavoine.

 

         Le catalogue des œuvres exposées (p. 129-401), systématiquement et remarquablement illustrées, vient compléter la première partie. Les notices sont regroupées en 14 sections qui font pour la plupart écho aux essais. On notera malgré tout des sections autonomes consacrées à deux artistes français majeurs que sont Victor Hugo (p. 192-215) et Auguste Rodin (p. 302-321), le premier pour l’imaginaire qui se développa autour du fameux roman Notre-Dame de Paris, le second pour son engagement dans la sauvegarde des monuments gothiques incarné dans la publication de l’opuscule consacré aux Cathédrales de France (1914). Il est particulièrement stimulant également de feuilleter la section consacrée au Décor « à la cathédrale », qui montre qu’au-delà d’un engouement pour l’architecture, les arts décoratifs furent également touchés à grande échelle par la mode néo-gothique : le mobilier, les horloges, les porcelaines, verreries et autres papiers peints. Si elles ne sont pas dépourvues d’intérêt, tant s’en faut, les parties sur « La Grande Guerre » (p. 344-363) et « Cathédrale et expressionnisme » (p. 382-401) interrogent cependant la pertinence des bornes chronologiques annoncées par le titre – 1789-1914 – avec des réalisations des années 1914 à 1919, et encore au-delà jusqu’aux années 1930.

 

         En définitive, nous avons affaire ici à un nouveau jalon significatif dans l’étude de la construction de l’idée de patrimoine national à travers l’exemple de la « cathédrale gothique » (au sens large du terme et avec la redondance que provoque l’association de ces deux termes dans l’esprit commun), dans ses aspects non seulement esthétiques et historiques, mais aussi symboliques et politiques. À cet égard, la mise en parallèle des cas de figures rencontrés de part et d’autre du Rhin – notamment Rouen et Cologne – apporte un éclairage nouveau sur la question. Peut-être peut-on regretter qu’ait été laissé de côté le cas de la cathédrale de Metz, au travers des « restaurations » effectuées durant l’Annexion, entre 1874 et 1904, par l’architecte Paul Tornow[1]. À côté de l’exemple strasbourgeois, cette cathédrale est un autre symbole fort des querelles idéologiques franco-allemandes. Cela ne remet toutefois pas en cause le fait que cet ouvrage constitue une synthèse d’un grand intérêt sur la question, laquelle s’est enrichie grâce à une collaboration de chercheurs français et allemands, collaboration également rencontrée à l’occasion d’autres manifestations autour de la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale[2].

 

 

 


[1] Voir les travaux de master de R.-F. Helfenstein, Paul Tornow et le portail principal de la cathédrale de Metz de 1874 à 1904, Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

[2] Voir Été 1914. Nancy et la Lorraine dans la guerre, cat. exp. (Nancy, Musée lorraine, 15 février-21 septembre 2014), Nancy/Ars-sur-Moselle, Musée lorrain/Serge Domini, 2014. 

 

 

 

Sommaire

 

Essais

A. Grosser, « Cathédrales » (p. 20)

R. Recht, « Le moment Goethe. Un changement d’optique » (p. 24)

M. Kramp, « Dom en Allemagne, cathédrale en France. Gothique et nation au XIXe siècle » (p. 28)

M. Passini, « La cathédrale, une “création française”. L’art gothique et la construction d’une identité esthétique nationale 1870-1918 » (p. 42)

S. Le Men, « “Grand cathédraliste”, la cathédrale de Monet en regards «  (p. 48)

D. Kronenberg-Hüffer, « Impressionniste – pointilliste – cubiste. La cathédrale gothique comme motif de la peinture sérielle en France » (p. 60)

D. Bakhuÿs, « La cathédrale romantique : apports britanniques » (p. 78)

G. Czymmek, « Vision et réalité. Les cathédrales dans la peinture du romantisme allemand » (p. 90)

K. Kardering, « La cathédrale de Cologne. “Un édifice qui n’a pas son pareil au monde” », (p. 100)

A. Sentilhes et J.-P. Chaline, « La cathédrale de Rouen. De ruines en renaissances » (p. 108)

 

Catalogue

T. Bohl, « La cathédrale, une invention moderne ? » (p. 130)

A.-C. Cathelineau, « Sacres et massacres » (p. 136)

D. Bakhuÿs, G. Czymmek, R. Wagner, « Goethe et le romantisme allemand » (p. 150)

D. Bakhuÿs et D. Liot, « La cathédrale romantique : de Grande-Bretagne en France » (p. 174)

S. Le Men, « Victor Hugo » (p. 192)

A.-C. Cathelineau, J. Bolloch, C. Lignereux, « Naissance du monument » (p. 216)

S. Le Men, « Le Stryge : le gothique des gargouilles » (p. 240)

A. Gay-Mazuel, A. Dion-Tenenbaum, A.-C. Cathelineau, V. Desrante, V. Ayroles, V. de La Hougue, « Le décor “à la cathédrale” » (p. 254)

S. Amic, « Les impressionnistes et le monument gothique » (p. 286)

A. Le Normand-Romain, F. Blanchetière, S. Biass-Fabiani, « Rodin : la voix des basiliques » (p. 302)

J.-D. Jumeau-Lafond, « La cathédrale symboliste » (p. 324)

M. Passini, S. Ferrand, H. Montout-Richard, T. Bohl, « La Grande Guerre » (p. 344)

M.-Cl. Coudert, « La cathédrale des modernes » (p. 364)

A. C. Oellers, G. Czymmek, S. Amic, « Cathédrale et expressionnisme » (p. 382)

 

Annexes

A. de Roquefeuil, « Œuvres exposées et non reproduites » (p. 403)

Bibliographie (p. 406)