Lapatin, Kenneth (ed.): The Berthouville silver treasure and Roman luxury, 224 pages, 9 x 11 inches, 98 color and 21 b/w illustrations, 2 maps, hardcover, ISBN 978-1-60606-420-7, 50.00 $
(The J. Paul Getty Trust, Los Angeles 2014)
 
Compte rendu par Nicolas Mathieu, Université Pierre Mendès-France (Grenoble)
(nicolas.mathieu@upmf-grenoble.fr)

 
Nombre de mots : 2498 mots
Publié en ligne le 2015-04-09
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2330
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          Album de l’exposition présentée dans quatre musées des États-Unis d’Amérique - à Malibu au J. Paul Getty Museum, à la villa Getty, de novembre 2014 à août 2015 ; à San Francisco au Fine Arts Museums de septembre 2015 à janvier 2016 ; à Boston au Museum of Fine Arts, de février 2016 à mars 2016 ; à Kansas City (Missouri) au Nelson-Atkins Museum of Art, de juin 2016 à octobre 2016 - ce livre met en contexte ce trésor et quelques autres objets du même type, d’un triple point de vue : historiographique, culturel et technique, en présentant le résultat d’une recherche scientifique collective en vue de l’exposition itinérante dont il reprend le titre et en offrant au lecteur une vue d’ensemble du dossier avec des images des objets et de très nombreux détails d’une qualité jusque là inégalée. L’exposition outre-Atlantique a été conçue à l’occasion de la fermeture pour travaux de rénovation du Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France (BnF), qui conserve ces objets, dans le cadre d’une coopération scientifique. Dès 2010, plusieurs des objets ont été envoyés à Los Angeles à des fins d’analyses, de restauration et de photographies. Un catalogue scientifique complet est en préparation en vue du retour du Trésor à Paris avec une nouvelle présentation. Ce sera la première étude complète depuis celle de Ernest Babelon en 1916. Dès maintenant cependant, la richesse des informations apportées par la recherche en amont de l’exposition, par les travaux de nettoyage et de restauration et par les photographies fait de ce livre un ouvrage fondamental.

 

          Le livre est organisé en chapitres (voir le sommaire infra) thématiques, historiques et techniques qui portent à la fois sur le Trésor lui-même, des documents similaires conservés au Cabinet des médailles, une présentation des techniques d’investigation et de restauration de la vaisselle d’argent antique utilisées à cette occasion, des réflexions sur le contexte culturel et cultuel de ces objets et de leur utilisation et enfin une présentation de l’histoire du Cabinet des médailles de la BnF. Ces chapitres sont agrémentés de notices descriptives individuelles de certains objets en relation avec les sujets des différents chapitres (voir annexe infra). Chacun des chapitres comporte une petit appareil de notes explicatives ou bibliographiques.

 

          Le chapitre 1 présente l’histoire et la composition du trésor de Berthouville, en Normandie (cité des Lexouii). Elle commence en mars 1830 par la découverte par Prosper Taurin, dans un champ qu’il vient d’acquérir au hameau du Villeret, à un peu plus d’un km à l’ouest de Berthouville, de 90 objets pour un poids d’environ 25 kg. Il les stocke à Bernay et les fait connaître à Auguste Le Prévost, un membre de la Société d’Agriculture, Sciences, Arts et Belles Lettres de l’Eure, qui en reconnaît immédiatement la valeur et en informe à son tour Raoul Rochette, le directeur du Cabinet des médailles qui en fait l’acquisition pour 15000 F. D’autres fouilles ont eu lieu sur le site en 1861-1862 et en 1896-1897 et plus récemment, en 2005, des prospections géophysiques avec résistivité électrique ont montré que le trésor avait été enfoui, probablement délibérément, contre le mur du péristyle du sanctuaire de type gallo-romain, à la fin du IIe ou au début du IIIe s. Les recherches de 2005 (p. 15-17) ont permis de reconnaître des vestiges sur 6 ha et de mieux comprendre le site en resituant des observations effectuées au XIXe s., en les validant pour l’essentiel (en particulier la forme générale du sanctuaire avec le temple de Mercure Canetonensis et le petit sanctuaire de Maia/Rosmerta, entourés de leurs portiques et flanqués à l’est d’une vaste esplanade entourée d’une colonnade) ou en les complétant. Ainsi, il apparaît que le plan du théâtre, situé à l’est du sanctuaire, est plus simple qu’on ne le supposait. Il y a un très large fossé autour du sanctuaire, entourant une aire de 140-150 m, avec une orientation différente de celle de son péribole. Ces prospections laissent penser que le site a été occupé durant le second âge du Fer, antérieurement à la conquête césarienne, mais selon des modalités qui ne sont pas claires. Le fait que le temple soit consacré à une divinité portant une épiclèse régionale (Canetonensis) suggère un culte local. Les monnaies gauloises trouvées sur place laissent supposer que Berthouville avait un rôle de lieu d’assemblée mais elles ne permettent pas de déterminer exactement la date de fondation puisque ces monnaies ont continué d’être utilisées au début du Ier s. de notre ère. Il est certain que Berthouville était un carrefour routier, en limite de plusieurs cités, et que le secteur était fréquenté. Ce contexte une fois rappelé, l’auteur (p. 17 et suivantes) s’intéresse à plusieurs des objets du Trésor, en particulier la statuette de Mercure au caducée (56,3 cm de hauteur). Les objets du Trésor témoignent d’influences d’époques et d’horizons variés : la statuette renvoie aux sculptures de Polyclète, des plats ont des motifs inspirés de l’art hellénistique, le dessous du décor incisé du plat offert par Lucilia Lupula rappelle, dans les oiseaux en particulier, des influences de motifs nilotiques. Il apparaît aussi (p. 33 et suivantes) que le ou les ateliers de fabrication sont probablement gaulois sans qu’on puisse déterminer exactement leur localisation. L’identification est d’autant plus difficile que se sont mêlés des objets qui ont dû être déposés par des pèlerins de passage pour Mercure et d’autres spécialement achetés pour être offerts au sanctuaire. Il peut aussi bien y avoir des pièces fabriquées dans les environs - parce que, partout où il y avait des sanctuaires, il y avait des ateliers d’artisans dans les environs -, que des pièces venant de beaucoup plus loin.

        

          Dans le chapitre 2, sur la Gaule à l’époque du sanctuaire de Berthouville, sont brossées à grands traits les caractéristiques administratives et religieuses des Gaules, Narbonnaise comprise, et Germanies, au Haut-Empire. Sont mises en valeur les richesses et la diversité des constructions religieuses, à partir des vestiges archéologiques, monuments ou inscriptions. L’iconographie est bien choisie et utile, à l’exception peut-être de la belle image du Pont du Gard, qui ravira les lecteurs d’outre-Atlantique mais éclaire peu le sujet.

        

          Avec le chapitre 3, on quitte le Trésor de Berthouville pour aborder, à titre comparatif instructif, un groupe de quatre plats en argent et or (missoria) de l’Antiquité tardive, conservés au Cabinet des médailles dont deux proviennent de France et deux d’Italie. Si la beauté et l’intérêt de ces objets pour l’enquête et la réflexion sont indéniables, puisqu’ils permettent de réfléchir à des permanences dans les usages et fonctions et à des évolutions stylistiques ou esthétiques, la façon dont ils sont présentés ne facilite pas la lecture pour qui ne les connaît pas - vraisemblablement la majorité des lecteurs. On regrette qu’il n’y ait pas dès le départ une indication claire de la façon dont ils sont désignés : on perd le fil dans le texte et en regardant les images puisqu’ils ne sont pas nommés de la même façon, on doute parfois que l’auteur en soit toujours au même document et non à une comparaison avec d’autres qui ne feraient pas partie des quatre indiqués en titre. Il s’agit donc : 1) du plat d’Achille (notice p. 90-94), trouvé dans le Rhône près d’Avignon en 1636 et communément connu depuis sa découverte sous le nom de Bouclier de Scipion ; 2) du plat au lion, en argent et or, découvert en 1714 dans le Dauphiné au lieu dit Le passage (Isère), et communément appelé Bouclier d’Hannibal. Ces deux plats sont du mobilier de table et non des boucliers votifs, contrairement à ce qui était indiqué par exemple par Spon, en 1685 pour le premier d’entre eux reproduit dans un dessin (voir fig. 50, p. 94) ; 3) du plat au motif d’Hercule et du lion de Némée, trouvé en Italie, à Artèn, en 1875, comme le suivant et acheté par la BnF en 1897. Enfin, 4) du plat de Geilamir, dernier roi vandale d’Afrique, en 530-533, dont le nom et les titres sont gravés en anneau au centre du plat autour de l’emblema. Cela peut être interprété comme une marque d’appartenance ou comme un cadeau fait par lui à l’occasion d’une commémoration, dans la tradition romaine de la largitio (largesse), attestée par des textes littéraires jusqu’à l’époque de Justin II au VIe s. L’étude de ces plats montre qu’ils peuvent être considérés comme des témoignages de la culture et des goûts de l’élite à la fin de l’Antiquité, de la permanence de l’usage et du luxe romains, du trafic des objets de luxe aussi bien pour des raisons commerciales que politiques. Leurs motifs décoratifs illustrent aussi la permanence de la paideia qui continue d’être un idéal et une formation centraux dans l’identité sociale des élites de cette époque (p. 103-104), et illustrent la popularité des héros de la mythologie classique à la fin de l’antiquité mais dans une perspective - au sens technique du terme - propre à cette période tardive comme l’atteste la nette tendance à la simplification des formes.

        

          Le chapitre 4 aborde les questions techniques de vie des objets, de leurs conditions de conservation et de restauration. Il décrit le méticuleux travail de documentation préalable à toute étude  et toute intervention non destructive (non « invasive ») pour la restauration de pièces. Cela passe par la lecture du travail fondamental d’Ernest Babelon qui comporte des photographies en héliogravure d’une très grande finesse et précision qui permet de voir comment les pièces ont évolué depuis un siècle ou de s’interroger sur des différences d’aspect, qui sont analysées. Un des points importants du projet de restauration a été, grâce à l’utilisation des techniques actuelles - fluorescence spectroscopique aux rayons X, radiographie aux rayons X, chromatographie gazeuse et spectométrie pour identifier des matières organiques, utilisation de caméras vidéo permettant des restitutions en 3D, microscope électronique, photographie aux ultraviolets, qui permet par exemple de révéler l’emploi de laques ou de colles - d’apprendre sur les procédés de fabrication des objets antiques en argent. Il apparaît, par exemple, que la statuette de Mercure a été fabriquée par sections anatomiques (bras, jambes, torses) assujetties ensuite les unes aux autres par des joints qui ont été adoucis et polis pour entourer les surfaces. Enfin, les photographies prises au cours des étapes de nettoyage conservent la mémoire des travaux et serviront pour l’avenir.

        

          Le chapitre 5 replace le dossier du Trésor de Berthouville dans la question plus large du luxe dans l’antiquité : matériaux (métaux précieux, pierres précieuses, perles), techniques (camées, intailles), usages (monnaie, vaisselle, objets purement décoratifs). Quels que soient les matériaux, il peut y avoir des sujets identiques. Ainsi, une comparaison est faite entre des coupes (un canthare et deux scyphoi, au motif du centaure) offertes par Q. Domitius Tutus, à Berthouville et une coupe en agate, dite des Ptolémées (du Ier s. apr. J.-C.), provenant de l’abbaye de Saint-Denis et conservée au Cabinet des médailles. La littérature et l’archéologie montrent que des objets fabriqués dans du métal précieux peuvent avoir une vie en tant que cadeau à un particulier qui s’en sert effectivement ou en tant que don à une divinité. Probablement bien des objets simplement en argent du trésor de Berthouville, notamment ceux qui ont une représentation de Mercure, ont été fabriqués spécialement pour être des offrandes religieuses. La vaisselle offerte par Q. Domitius Tutus, avec des thèmes dionysiaques ou des scènes mythologiques sans lien avec Mercure, a dû être utilisée par le donateur avant d’être offerte à la divinité dans le sanctuaire.

        

          Le chapitre 6 présente l’histoire du Cabinet des médailles, intimement liée aux rois de France, dès Charles V (1364-1380), qui a accumulé et conservé médailles, monnaies, camées et objets précieux.        

 

          Relié, de grand format (28 x  23 cm), le livre, abondamment illustré d’excellentes photographies en couleur de grande taille, n’est pas seulement un beau livre. Il comporte deux cartes lisibles, bien conçues, p. 4 - les Gaules et Germanies - et 5 - détail du secteur de Berthouville correspondant au cartouche dessiné dans la carte générale (dans laquelle on ne relève qu’une coquille, un s final à Lyon, et l’absence des accents sur Pyrénées). Il se clôt par un index copieux, p. 183-190, et très utile. Il est complété par une liste des références, p. 172-178, qui malheureusement ne fait pas de distinction entre bibliographie et sources. Cela conduit à des aberrations pour tout historien, à savoir, ici, classer César et Cicéron parmi des auteurs contemporains ayant la même initiale. Le comble est que le modèle anglo-saxon de la référence par le nom de l’auteur suivi de la date situe César en 1982 et Cicéron en 1903. C’est peu rigoureux scientifiquement et étonnant pour une livre de cette qualité. On révèle aussi l’absence de la moindre référence aux corpus épigraphiques, pourtant entreprises à vocation universelle de la fin du XIXe s. ou du début du XXe, comme le Corpus inscriptionum Latinarum (CIL) dans lequel n’importe quel historien du monde antique commence par chercher les textes épigraphiques : ici, CIL, XIII, 3183, 1-28. Cela aurait permis de lever une ambiguïté : p. 40 et fig. 22, p. 41, sont-ce les nettoyages actuels qui ont permis de lire sur deux canthares donnés par Q. Domitius Tutus, à la suite de son nom, ex uoto ? Il suffisait de lire le CIL, XIII, 3184, 10-14. Ces deux réserves sont mineures au regard de l’objectif du livre et de ses qualités qui mettent la recherche à la portée d’un public large grâce à un langage clair avec en note ou entre parenthèses dans le texte une définition ou une explication simple d’un terme latin ou d’un concept qui peut paraître réservé aux spécialistes. Ces objets n’avaient jamais été aussi bien présentés depuis un siècle. Alléchés, les spécialistes attendent maintenant la publication scientifique complète.

 

 

 

Sommaire

 

Introduction, p. 1-3, Kenneth Lapatin.

Chapitre 1, p. 7-67, Mathilde Avisseau-Broustet, Cécile Colonna, Kenneth Lapatin : The Berthouville Treasure: A Discovery « As Marvelous as It Was Unexpected ».

Chapitre 2, p. 69-87, Isabelle Fauduet : Gaul at the Time of the Berthouville Sanctuary.

Chapitre 3, p. 89-105, Ruth Leader-Newby : Heroes, Lions, and Vandals: Four Late Roman Missoria.

Chapitre 4, p. 107-125, Eduardo Sánchez, Susan Lansing Maish : The Hidden Lives of Ancient Objects: Conserving the Berthouville Treasure and Four Missoria.

Chapitre 5, p. 127-147, Kenneth Lapatin : Roman Luxury from Home to Tom and Sanctuary.

Chapitre 6, 149-170, Mathilde Avisseau-Broustet, Cécile Colonna : The Cabinet des médailles: Its History and Archaeological Collections.

 

Annexe. Les notices sur des objets

Dans le chapitre 1 :

Statuette de Mercure, p. 18-21, Gaëlle Gautier.

Coupe au centaure, p. 45-51, Gaëlle Gautier.

Paire de vases à scènes de la guerre de Troie, p. 52-57, Gaëlle Gautier.

Modiolus à scène commémorant les jeux isthmiques, p. 58-63, Kenneth Lapatin.

Phiale avec représentation d’Omphale, p. 64-67, Gaëlle Gautier.

Dans le chapitre 2 :

Phiale avec Mercure et un sanctuaire rural, p. 80-83, Gaëlle Gautier.

Dans le chapitre 3 :

Plat avec représentation d’Achille, traditionnellement appelé « bouclier de Scipion », p. 90-95, Ruth Leader-Newby.

Dans le chapitre 5 :

Camées représentant Jupiter, p. 134-137, Mathilde Avisseau-Broustet.

Paire de canthares avec scènes tirées de la littérature, p. 142-145, Kenneth Lapatin.

Dans le chapitre 6 :

Vase des saisons, p. 154-157, Mathilde Avisseau-Broustet.

La patère en or de Rennes, p. 160-164, Mathilde Avisseau-Broustet.