Boardman, John : The Triumph of Dionysos. Convivial processions, from antiquity to the present day. .-ii+78 pages; highly illustrated throughout in colour & black and white. ISBN 9781905739707. 20.00 £
(Archaeopress, Oxford 2014)
 
Compte rendu par Laurence Cavalier, Université de Bordeaux 3
(laurence.cavalier@u-bordeaux-montaigne.fr)

 
Nombre de mots : 986 mots
Publié en ligne le 2015-10-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2335
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          Ce réjouissant petit livre (80 pages) sur le triomphe de Dionysos pourrait être considéré comme un essai, mais un essai sérieux et scientifique émanant d’un merveilleux connaisseur de l'iconographie et, en particulier, de la gemmologie gréco-romaine. L'auteur, qui qualifie lui-même son ouvrage "d'exercice d'histoire de l'art" s'est proposé de mettre en lumière le "potentiel" dynamique de l'imagerie du triomphe de Dionysos depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance et à l'époque moderne, en choisissant un angle d'approche très précis : celui du char triomphal de Dionysos et, en second lieu, des animaux sauvages qui lui font escorte. Il s'agit bien entendu du "Dionysos oriental" qui n'est ni le Dionysos mycénien, ni le dieu septentrional (thrace), ni celui du théâtre.

 

          L'enquête part d'un tesson de Grèce de l'Est trouvé à Karnak, sur lequel sont représentés des hommes portant un bateau. J. Boardman y restitue, malgré la lacune et par analogie (char de Dionysos, phallophories, le personnage de Dionysos, tout en posant la question : pourquoi sur un bateau? Certes, les Panathénées et les Karneia mettaient en œuvre un bateau pour transporter leurs divinités respectives, mais dans le cas de Dionysos, J. Boardman exploite la présence de ce tesson à Karnak pour proposer une origine égyptienne (importance de la navigation, association char/bateau dans la religion égyptienne) au rite dionysiaque, Hérodote et Diodore à l'appui. La grande procession de Ptolémée donna une place de premier plan au voyage de retour d'Orient de Dionysos, allusion à celui d'Alexandre, mais la mise en scène de cette histoire dans la fameuse parade paraît difficilement explicable sans la prise en compte de l'élément égyptien. L'éclat d'Alexandrie favorisera la diffusion de cette version festive, avec les chars et l'attirail de foire. Dans la littérature et l'art grecs jusqu'à l'époque classique, Dionysos a bien une teinture orientale mais ce n'est qu'à partir du IVe s. qu'il commence à compter des animaux orientaux dans sa compagnie (griffons, panthères). La conquête de l'Asie par Alexandre permet une association étroite entre le roi et le dieu, de sorte que la tonalité orientale de Dionysos en est accentuée, ouvrant une nouvelle période dans l'histoire de son iconographie.

 

          J. Boardman convoque alors l'abondante iconographie de la procession dionysiaque dans les camées de l'époque hellénistique et romaine et sur les sarcophages de l'époque impériale (surtout IIe et IIIe s.). Il souligne le caractère oriental du triomphe de Pompée (où défilent des éléphants). Après lui, seul Marc-Antoine s'inscrit dans l'héritage alexandrin et dionysiaque. En revanche, la thématique de Dionysos sur son char va fleurir sur les camées, comme le montre l'exemple remarquable du camée Médicis représentant le dieu avec Ariane sur un char tiré par deux femmes à ailes de papillons, tableautin qui sera imité par Donatello et d'autres artistes plus récents. Il en existe diverses variantes dont J. Boardman fournit des exemples. Sur les sarcophages romains, si les thèmes mythologiques ont fleuri depuis le Ier s. il est possible que le problème parthe ait contribué à une renaissance de la thématique dionysiaque, comme le montrent les sarcophages de la deuxième moitié du IIe et du premier quart du IIIe s. qui mettent au premier plan Dionysos et Ariane. Certains empereurs se présentent comme des Néoi Dionysioi, dès Trajan et jusqu'à Élagabal. Plus généralement, les décors de sarcophages comportent de nombreux éléments hérités des processions hellénistiques : char tiré par des animaux sauvages (panthères, lions, éléphants), satyres, etc. Le char (ressemblant aux chars de parade des camées) porte Dionysos aussi bien que d'autres personnages divins (Aphrodite, Pan, Héraclès, Silène). Deux sarcophages exceptionnels (Boston et Woburn Abbey) sont décrits de façon très approfondie parce qu'ils présentent avec une grande richesse de détails toute la troupe dionysiaque, alors que les sarcophages du Bas-Empire sont d'habitude moins précis et moins riches. Les mosaïques offrent moins souvent ce genre de scènes (absent de ce qui nous reste de la peinture antique) mais il existe tout de même plusieurs exemples (Sousse, El Djem, Néa Paphos). Le nombre de personnages représentés y est beaucoup moins grand que sur les sarcophages.

 

          Quelques ivoires et des tissus coptes montrent que le thème dionysiaque a été récupéré à l'époque chrétienne et jusqu'en plein âge byzantin. L'auteur étudie alors la possibilité d'une survie du thème en Orient, où Dionysos est censé avoir mené campagne. Quelques objets du Gandhara portent effectivement des thèmes dionysiaques mais les allusions au cortège triomphal du dieu sont assez rares et assez difficiles à repérer. J. Boardman présente cependant deux remarquables exemples de plats en plaqué argent originaires d'Afghanistan et mentionne plusieurs exemples sassanides dans lesquels les personnages sont reconnaissables mais détournés au profit d'un autre contexte.

 

          Abordant la Renaissance, J. Boardman offre un florilège d'illustrations de la survie du thème dans des domaines aussi différents que la littérature, la glyptique, l'orfèvrerie et, naturellement, la peinture. Il pousse la recherche jusqu'à trouver un char tiré par des Erotes sur le protège-joue du casque de Goliath sous le pied du David de Donatello et évoque des œuvres de Titien, Rubens, Poussin etc.

 

          Arrivant à l'époque moderne, c'est naturellement l'art néo-classique sous toutes ses formes qui va lui fournir des exemples, de Keats aux faïences de Wedgwood, pour arriver enfin à un dessin de Dali (1953). L'ouvrage se clôt sur une petite histoire des parades de cirques du monde occidental moderne qui apparaissent dès le XVIIIe s. : J. Boardman se plaît à y reconnaître, malgré la disparition des personnages du cycle dionysiaque, la survie de l'esprit de joie délirante et du goût pour les parades populaires qui présidait aux fêtes de Dionysos/Bacchus dans l'Antiquité.

 

          Ce petit essai, copieusement illustré (61 figures), offre une délicieuse promenade d'histoire de l'art sous la conduite d'un guide raffiné qui y a mis toute son érudition et son goût pour les beaux objets. Il ne s'agit pas seulement d'une étude d'iconographie, mais plus précisément, comme l'auteur le proclame au début, d'une analyse du potentiel dynamique d'un des plus célèbres mythes de l’Antiquité.