Barbet , Alix - Verbanck-Piérard, Annie (dir.): La villa romaine de Boscoreale et ses fresques. 525 pages, 24,6 cm × 30,7 cm × 5,7 cm, deux volumes in-4 brochés sous étui illustré, 108 + 414 pages, 34 + 18 planches hors-texte en couleurs, Volume I : Description des panneaux et restitution du décor, par Éva Dubois-Pelerin. - Volume II : Actes du colloque international organisé du 21 au 23 avril 2010 aux Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles et au Musée royal de Mariemont, ISBN 13: 9782877724692, 69 €
(Éditions Errance, Arles / Musée royal de Mariemont, Morlanwelz 2013)
 
Compte rendu par Paolo Tomassini, Université catholique de Louvain (UCL)
(paolo.t.tomassini@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2729 mots
Publié en ligne le 2014-09-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2340
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          Entre 1899 et 1902, des fouilles privées dans la petite ville de Boscoreale – à quelques kilomètres de Pompéi – mirent au jour une luxueuse villa suburbaine, appelée par la suite du nom d’un possible propriétaire, Publius Fannius Synistor. Comme ailleurs dans la région, l’éruption de 79 de n.e. l’avait entièrement ensevelie, conservant ainsi ses décorations peintes, parmi les plus riches et les plus représentatives du deuxième style pompéien. Malgré plusieurs controverses, l’État italien ne put empêcher les parois peintes d’être détachées et vendues aux enchères à Paris, en 1903. Depuis lors, les fresques de Boscoreale sont éparpillées à travers le monde, partagées principalement entre le Museo Archeologico Nazionale de Naples, le Metropolitan Museum of Art de New York, le Louvre et le Musée royal de Mariemont à Morlanwelz, en Belgique. D’autres panneaux sont également conservés aux Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles, auprès de l’Allard Pierson Museum d’Amsterdam, du Musée de Picardie à Amiens et à la Villa Kérylos de Beaulieu-sur-Mer, dans le sud de la France. Cette dispersion des fresques eut pour conséquence qu’elles ne sont, bien souvent, jamais considérées comme un ensemble, comme des expressions différentes d’un même programme et message décoratif, mais comme des panneaux isolés, dont la compréhension reste hors de portée du grand nombre. C’est dans cette optique que s’inscrit l’ouvrage dont traite ce compte-rendu, La Villa romaine de Boscoreale et ses fresques, rédigé à plusieurs mains sous la direction d’A. Barbet et d’A. Verbanck-Piérard, publié en 2013. En effet, les auteurs se sont donnés comme objectif de rendre leur unité aux fresques de Boscoreale – même de manière virtuelle – en les présentant en un seul lieu. Le résultat est un magnifique ouvrage, très exhaustif, analysant la villa et les découvertes qui y furent réalisées de manière précise et « pluridisciplinaire », pour reprendre l’expression employée à plusieurs reprises dès la préface. Cette volonté de rassembler en un seul lieu tout ce qu’il faut savoir sur la villa de Boscoreale constitue la véritable richesse de ce livre et en fait une référence incontournable en la matière.

 

          Concrètement, l’ouvrage s’articule en deux volumes. Le premier est une monographie à part entière, réalisée par Éva Dubois-Pelerin, qui traite spécifiquement des apparats décoratifs de la villa (cf. infra). Le deuxième volume, au contraire, recueille les actes du colloque tenu à Mariemont et à Bruxelles entre le 21 et le 23 avril 2010, et s’occupe de diverses problématiques, traitant à la fois de la recherche d’archives, d’iconologie, de déontologie des restitutions graphiques, de procédés de restauration et de muséologie.

 

          Le texte de Dubois-Pelerin présente les différents panneaux peints de manière claire, cohérente et particulièrement structurée, ce qui en facilite grandement la compréhension. Après une brève présentation de la villa et de son histoire, l’auteur aborde son programme décoratif pièce par pièce, comme si les fresques étaient encore in situ. Pour chacune d’entre elles, elle présente une fiche technique des panneaux conservés (dimensions, lieu de conservation, bibliographie éventuelle, description) et propose une restitution du décor sur la base de l’observation des panneaux et des nombreux éléments de comparaison avec d’autres peintures conservées dans la région vésuvienne et dans le reste du monde romain. Chacune de ces restitutions est merveilleusement illustrée à la fin de l’ouvrage, où des reconstitutions graphiques tout à fait irréprochables d’un point de vue scientifique (on reconnaît la main experte d’A. Barbet, qui a contribué à leur réalisation) fournissent l’occasion – sans comparaison actuelle – d’offrir une vision quasiment complète de ce qu’a dû être le programme décoratif de la villa. Un relevé des analogies – à la fois en termes de plan et de décoration – avec les autres villas campaniennes conclut l’ouvrage et montre l’importance essentielle de la résidence de Boscoreale, où ont œuvré des ateliers de haut niveau, probablement les mêmes que ceux qui décorèrent la villa des Mystères à Pompéi et la villa dite de Poppée à Oplontis.

 

          Le deuxième volume se structure en six sections distinctes, définies en fonction d’un thème bien précis :

 

  • La première section est intitulée « Découverte et fouilles de la villa : questions de topographie ». Contrairement à ce que le titre laisse penser, seul l’article de M. Grimaldi (pour les références des différents articles cf. la table des matières à la fin de l’ouvrage) traite de topographie à proprement parler. Il resitue la villa de Fannius au sein du Pagus Felix Suburbanus, occupé par des vétérans de Sylla. Selon lui, ce fut un de ces derniers (ou un de ses descendants) qui construisit et fit décorer la villa. G. Stefani, quant à elle, retrace les évènements principaux de « l’affaire Boscoreale », depuis la découverte jusqu’à la vente des panneaux. Son intervention apporte un regard nouveau et plus nuancé sur une question qui fit couler beaucoup d’encre à son époque, en identifiant les protagonistes et en exposant de manière critique et objective leurs mérites et leurs griefs éventuels. Pour clôturer cette section, B. Bergman propose une véritable enquête dans les documents d’archive, à la recherche des objets issus des fouilles, notamment dans les locaux de service de la villa, souvent peu pris en considération. Pour une des premières fois, et ce dans l’ensemble de l’ouvrage, une attention particulière est apportée au contexte d’origine des fresques, càd. la villa elle-même, qui avait été jusqu’à présent peu considérée. Il est vrai qu’elle fut enterrée immédiatement après sa découverte et, de ce fait, relativement peu documentée.

 

  • Le deuxième thème, appelé « Questions iconographiques », regroupe trois articles, émanant de grands spécialistes de la peinture romaine, I. Bragantini, G. Sauron et A. Rouveret. Tous trois attirent l’attention du lecteur sur des aspects particuliers des représentations peintes. Ainsi, I. Bragantini analyse en profondeur une frise avec une scène de chasse du triclinium G, apparemment d’ordre secondaire mais qui fournit de précieuses informations sur la persistance de traditions hellénistiques et sur les inspirations diverses des peintres qui peuvent intervenir dans un seul motif. Pour sa part, G. Sauron présente à nouveau son interprétation de la fameuse mégalographie du salon H – qui souffre selon lui d’une « grave maladie exégétique » (p. 120) en raison des multiples interprétations dont elle a été l’objet – mais, en l’affinant davantage : il considère à juste titre la composition de manière unitaire, et non comme une copie de différents originaux grecs comportant des ajouts romains. Les différentes scènes (Vénus entourée de Dionysos et des Grâces sur la paroi du centre, Démétrios de Phalère annonçant la chute de la Macédoine et de la Perse sur la paroi de gauche, Andromède avec ses parents et Sapho sur la paroi de droite) participent au même message, qui devait être clair pour celui qui les observait, et évoquent à la fois des thèmes comme le banquet, les «revirements inattendus de la Fortune » (p. 123) ou « l’apothéose céleste des âmes qui se sont enflammées de désir pour les réalités divines » (p. 125). A. Rouveret, enfin, s’intéresse à la dialectique entre μέγεθος(« grandeur majestueuse ») et α҆κρίβεια (« précision minutieuse ») de la décoration du cubiculum M. En prenant appui sur les textes antiques, elle interprète l’alternance entre les trompe-l’œil massifs (en lien avec l’architecture réelle) et les scènes miniaturistes fictives comme un moyen de renforcer le contraste entre le negotium de la ville et l’otium de la campagne.

 

  • Le troisième thème regroupe les « Propositions de restitution du décor ». A. Barbet l’introduit par une précision sur les méthodes employées pour les reconstitutions présentées dans le premier volume, où elle justifie les choix de restitution des parties manquantes. L’auteur distingue, tout au long de l’article, reconstitution et restitution en peinture. En effet, la première « s’appuie sur des éléments réels » (p. 149) alors que la deuxième « joue sur la vraisemblance plutôt que sur le vrai » (p. 149) ; vraisemblance qui acquiert une certaine légitimité grâce à la recherche de nombreux éléments de comparaison avec le répertoire pictural connu et à la prise en considération de certaines constantes qui s’appliquent de façon quasi systématique en peinture romaine, principalement pour la période des styles dits pompéiens. Peu après, une équipe du King’s Visualisation Lab de Londres illustre son impressionnante restitution virtuelle en 3D de la villa. L’article présente de manière didactique les contraintes auxquelles les chercheurs ont été soumis et les méthodes employées afin de les surmonter. Les deux articles de cette section soulèvent l’importante problématique de la déontologie, ou de ce qu’on peut définir comme tel, des reconstitutions graphiques en peinture romaine. Ils rendent bien compte de toute la difficulté de faire comprendre au public non averti où se situe la frontière entre vrai et vraisemblable, entre reconstitution et restitution.

 

  • La quatrième section s’intitule « Comparaison avec d’autres villas de la région pompéienne ». Pour commencer, J.R. Clarke met en relation certains motifs de la villa de Boscoreale avec celle d’Oplontis. Cette analyse lui fournit l’occasion de s’interroger sur les techniques d’exécution des peintres, plus particulièrement sur les esquisses et sur la reproduction d’un même motif à différentes échelles grâce à un quadrillage de l’image, que le peintre reproduisait à partir d’un carnet. Pour suivre, D. Esposito présente une situation similaire à la villa de Boscoreale à l’exemple de la Villa des Papyrus d’Herculanum, dont plusieurs peintures de deuxième style furent détachées et exposées au Musée archéologique de Naples. Enfin, E.M. Moormann aborde un sujet parmi les plus controversés : il s’interroge en effet sur la présence ou non d’un message politique dans la peinture à travers l’exemple de la villa de Terzigno. Après une énumération des thèses favorables à une vision « idéologique » des représentations tardo-républicaines, l’auteur argumente son propre point de vue, clairement contraire. Selon lui, la plupart des chercheurs croyant en une interpretation politique « have constructed their interpretations on the basis of their knowledge of the vicissitudes in the same way that Suetonius […] : they have reconstructed post eventum and have suggested the importance of a particular stage » (p. 234). Il ajoute que, si message politique il y a, il n’est jamais clairement identifiable, il serait toujours caché derrière une symbolique complexe, comprise par peu de gens. Moormann réussit à souligner, de manière directe mais très juste, que le risque, dans ce genre de situation, est de tomber dans les dérives de la surinterprétation, où chaque élément doit forcément avoir un sens, même si le message est (trop) « cryptique ».Certes, l’image a une fonction en peinture romaine, mais toutes les images n’ont pas la même importance, et toutes ne sont pas forcément destinées à illustrer les idéaux politiques ou les croyances de leur commanditaire.

 

  • Le thème suivant traite plus spécifiquement de la « Restauration des panneaux ». Cinq articles décrivent de manière précise les restaurations qu’ont subies ou vont subir les panneaux conservés au Musée de Picardie à Amiens, à la Villa Kérylos, au Musée royal de Mariemont, au Metropolitan Museum et au Louvre. Il est intéressant de voir que tous les panneaux ont subi le même type de dégradation dans le temps (due principalement aux techniques de dépose du début du XXe siècle, où les panneaux ont été enchâssés dans de lourds cadres en bois avec une épaisse couche de plâtre renforcée par des clous) et que les interventions réalisées ou voulues vont toutes dans la même direction, favorisant une harmonisation des traitements de surface pour une plus grande homogénéité entre les panneaux.

 

  • Le sixième et dernier thème de l’ouvrage a pour titre « La vente de 1903 et la dispersion : fresques et musées ». L’essentiel de cette section concerne des questions de muséographie.  Différents auteurs présentent les manières dont ont été exposés les panneaux et les autres découvertes de la villa au cours de leur histoire (avec toutes les conséquences pour leur conservation) et les manières dont ils sont exposés aujourd’hui dans le Musée de Picardie, à l’Allard Pierson Museum, à la Villa Kérylos, à l’Antiquarium de Boscoreale, au  Musée royal de Mariemont, au Museo Archeologico Nazionale de Naples, au Metropolitan Museum et au Louvre. L’article d’A. Verbanck-Piérard sur les panneaux de Mariemont est plus étoffé que les autres, puisque l’auteur ajoute à un historique du musée et des panneaux de Boscoreale une interprétation de l’iconographie des peintures. Malgré sa longueur réduite, cette partie aurait mérité, à notre avis, d’être scindée et ajoutée au deuxième thème. Un autre article qui aurait également gagné à être situé ailleurs est la première intervention de cette section, écrite par D. Roger et N. Mathieux sur la vente des panneaux en 1903. Un sérieux travail d’archives, dans la même lignée de celui de G. Stefani en début d’ouvrage, tente d’identifier l’ensemble des panneaux présentés à Paris – dont quelques-uns sont encore aujourd’hui manquants – en retraçant leur iter, lorsqu’ils le peuvent, une fois la vente achevée. La section se clôture par un article original de L. Oliva et A. Conato, identifiant l’influence de la villa de P. Fannius Synistor sur la Boscoreale moderne.

 

          En plus d’une conclusion-synthèse d’A. Barbet et d’une dense et riche bibliographie, l’ouvrage se termine par une reproduction de qualité de chacun des panneaux de la villa conservés. Tous sont présentés à la même échelle, afin que soient plus claires les relations entre les panneaux en termes de proportions. Un choix justifiable, mais qui a pour résultat d’amoindrir la lisibilité de certaines images trop petites.

 

         Par la qualité des articles, la multiplicité des thèmes abordés et le grand nombre de nouveautés présentées, La villa romaine de Boscoreale et ses fresques constitue sans nul doute la meilleure monographie sur le sujet publiée à ce jour. Le terme de monographie convient même s’il s’agit en partie d’actes de colloque, puisque les différentes interventions s’articulent en un tout cohérent et structuré (excepté peut-être pour les quelques éléments mis en évidence supra). Cette impression est renforcée par un grand souci d’uniformisation de la part de l’éditeur. De plus, un nombre impressionnant d’illustrations, toutes en couleurs, fait de cet ouvrage un « beau livre », pour reprendre l’expression de G. Raepsaet dans la préface, dans tous les sens du terme, qui intéressera grandement à la fois le spécialiste et l’amateur.

                                             

                                                   En collaboration avec Marco Cavalieri

 

Annexe : Table des matières des communications reprises dans le deuxième volume.

 

Thème 1. Découverte et fouilles de la villa. Questions de topographie.

Stefani G. Per una storia degli scavi della villa di Publius Fannius Synistor di Boscoreale, p. 47-64.

Grimaldi M. La villa de Publius Fannius Synistor et le Pagus Felix Suburbanus, p. 65-78.

Bergmann B. Realia. Portable and Painted Objects from the Villa of Boscoreale, p. 79-104.

Thème 2. Questions iconographiques.

Bragantini I. Il fregio con scena di caccia del triclinio della villa di Boscoreale, p. 107-118.

Sauron G. Une fresque en voie de guérison : la mégalographie de Boscoreale, p. 119-130.

Rouveret A. La rhétorique de l’image dans le cubiculum M de la villa, p. 131-146.

Thème 3. Propositions de restitutions du décor.

Barbet A. Reconstitution et restitution des peintures de Boscoreale, p. 149-164.

Beacham R. et al. The Digital Visualisation of the Villa of Boscoreale, p. 165-196.

Thème 4. Comparaison avec d’autres villas de la région pompéienne.

Clarke J. R. Sketching and Scaling in the Second-style Frescoes of Oplontis and Boscoreale, p. 199-210.

Esposito D. Le pitture della villa dei Papiri ad Ercolano, p. 211-226.

Moormann E. M. Did Roman Republican Mural Paintings Convey Political Messages ?, p. 227-236.

Thème 5. Restauration des panneaux.

Amadei-Kwifati B. La restauration des deux panneaux de la villa de Boscoreale conservés au Musée de Picardie à Amiens, p. 239-246.

Vallet J.-M. et al. Conserver des fresques romaines : de la villa de Boscoreale à la villa Kérylos, p. 247-264.

Amadei-Kwifati B. et Talon C. Constat d’état des peintures de Boscoreale conservées au Musée royal de Mariemont, p. 265-272.

Meyer R. Conservation et restauration des fresques de Boscoreale au Metropolitan Museum of Art de New York, p. 273-280.

Barbet A. La restauration de trois panneaux de la villa de Boscoreale conservés au Musée du Louvre (1978-1979), p. 281-284.

Thème 6. La vente de 1903 et la dispersion : fresques et musées.

Roger D. et Mathieux N. À la recherche des panneaux manquants de la villa de P. FanniusSynistor, p. 287-304.

Mahéo N. Les fresques restaurées de Boscoreale conservées au Musée de Picardie à Amiens, p. 305-310.

van Beek R. Un génie restauré à l’Allard Pierson Museum d’Amsterdam (avec la collaboration d’A. Boomgaarden), p. 311-316.

Barbet A. Exposition des panneaux de Boscoreale à la villa Kérylos de Beaulieu-sur-mer, p. 317-320.

Stefani G. I reperti della villa di Publius Fannius Synistor e l’Antiquarium di Boscoreale, p. 321-328.

Verbanck-Piérard A. Les fresques de Boscoreale à Mariemont, p. 329-346.

Sampaolo V. Gli affreschi della villa di Fannio Sinistore al Museo Archeologico Nazionale di Napoli, p. 347-356.

Mertens J.R. The New Placement of the Boscoreal Wall-Paintings in New York, p. 357-360.

Roger D. Entrer dans la Villa de Publius Fannius Synistor, p. 361-368.

Oliva L. et Conato A. Tracce d’antico nella Boscoreale moderna, p. 369-387