Sartre-Fauriat, Annie - Sartre, Maurice: Inscriptions Grecques et Latines de la Syrie. Le Plateau du Trachôn et ses bordures. Tome XV. Volumes 1 et 2. 28 x 22 cm, 730 p., 2 volumes (358 + 392 p.) Bibliothèque archéologique et historique, BAH 204, ISBN 978-2-35159-395-0, 80 €
(Institut Français du Proche-Orient, Beyrouth 2014)
 
Compte rendu par Fadhila Ben Massaoud, Université de Tunis / Université de Bourgogne
(benmassaoudfadhila_79@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 4238 mots
Publié en ligne le 2015-12-14
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2347
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          Cet ouvrage est le tome XV, en deux volumes I et II, des IGLS, une collection lancée au début du XXe siècle qui visait à rééditer et compléter l’ancien volume de W. H. Waddington, Inscriptions Grecques et Latines de la Syrie, Paris, 1870. Cette collection ambitionne de rassembler les inscriptions grecques et latines des Syrie, Liban et Jordanie actuels, l’ancienne province de Syrie romaine. L’IGLS XV, due à Annie Sartre-Fauriat et à Maurice Sartre, regroupe toutes les inscriptions découvertes depuis le début du XIXe siècle sur le plateau du Trachôn, aujourd’hui Lejā, au Sud de Damas. Il prolonge IGLS XIII/1, consacré à Boṣra et paru en 1985, et IGLS XIII/2 paru en 2011, supplément de Boṣrā et de la plaine de Nuqrah.

 

          Le plateau de Lejā s’étend sur environ 40 km du nord au sud entre Burāq et Nejrān et sur 35 km d’ouest en est depuis Qīrātā jusqu’au Wadi Līwa. Cet espace est appelé par les Anciens le Trachôn, le "Rugueux". Les deux appellations sont pleinement justifiées tant par l’aspect physique que par l’histoire de la région. Il s’agit d’une zone à caractère hostile et d’accès difficile, qui sert de refuge aux pasteurs et brigands dans l’Antiquité. Cette situation est décrite encore au début du XIXe siècle par les voyageurs qui ont visité le plateau.

 

          Les sources qui s’intéressent à la région sont rarissimes et le Trachôn n’est évoqué par les Anciens qu’à partir de la fin de l’époque hellénistique, d’abord par Strabon dans un extrait de sa Géographie au début du Ie siècle ap. J.-C. (XVI, 2,16), par Luc l’Evangéliste (Luc, 3,1) et par Flavius Josèphe dans des passages des Antiquités juives et de la Guerre des Juifs. Toutefois, l’histoire du Trachôn est dévoilée peu à peu grâce aux voyageurs qui ont visité le Ḥawrān dès le début du XIXe siècle et aux publications des premières explorations archéologiques du début du XXe siècle, mais plus particulièrement par les données des textes épigraphiques retrouvés en grand nombre dans les villages. En raison de la cohérence géographique et historique de la région, de la densité des sites archéologiques et de l’importance de la voie romaine qui traverse le plateau du Nord au Sud et qui est jalonnée par une dizaine de milliaires, les 641 inscriptions du Trachôn méritaient d’être rassemblées dans un corpus.

 

          La présentation du tome XV suit une progression géographique qui fait le tour du plateau depuis les sites du nord et du centre-nord du plateau (Phaina-Mismiyyeh, Qabbara, Tebbeh, Saḥr, Ṭāff, al-Hammām) ; elle se poursuit par les sites de la bordure ouest (Shaʻrah, Kreim, ʼEib, Mleiḥā Ḥizqīn, Abiba-Khabab, Zebīreh, Jaddel, Saura-Ṣūr al-Lejā, al-ʻAṣim, Ḥāmer, Qīrāṭa, Mjaidel (ouest), Khīrbet Buʻeir=ʻal-Ubeirʼ, Nājeh, Mseikeh, Shaqrā, Zorava-Ezraʻ, Danaba-Dneibeh), puis sud–ouest (Mleiḥāt al-ʻAṭash, Bosora-Buṣr al-Ḥarīrī) et, à partir de là, un cheminement est effectué en direction des sites du centre du plateau (Duweirī, Ḥarrān, Jaj, Agraina-Lubbein, Libona-Jrein, Damatha-Dāmet al-ʻAliyyah, Deir al-Juwwānī, Waqm, Khureibāt, Kharsā, Aerita-ʻArīqah, Mebna al-Beit, Nejrān). Enfin, sont énumérés les villages de la bordure sud-est (Rimea-Rīmet al-Loḥf, Jdiyeh, Ṣalākhed, Borechath-Breikeh), puis est (Philippopolis-Shahbā, Umm az-Zeitūn, Majdel, Ṣmeid, Suweimreh, Mtūneh, Khirbet al-Quseifeh, Lāhteh, Hadar, Rḍeimeh Liwā, Sawara al-Seghīreh, Dhakīr, Kholkholeh, Umm al-Ḥaratein, Ḥāzem, Sawara al-Kebīreh, Berroka-Burāq).

 

          Le corpus présenté ici réunit 641 textes provenant de 60 villages sur un total de 62 explorés par les auteurs, liés à des ruines antiques. 430 textes étaient connus lors de la mise en œuvre de ce corpus mais les auteurs n’ont retrouvé que 175 d’entre eux : 61% des textes vus par leurs prédécesseurs ont disparu, mais 211 inédits ont été ajoutés à l’ensemble lors de nombreuses visites sur le terrain. La majorité des textes sont en grec, 12 seulement sont en latin, auxquels il faut ajouter les milliaires, placés en annexe ; deux inscriptions bilingues, grec et latin, proviennent de Philippopolis-Shahbā (411) et de Zorava-Ezraʻ (210) ; trois seulement sont en nabatéen, venant de Zorava-Ezraʻ, Sūr et Jrein.

           

          La fourchette chronologique est d’environ sept siècles, soit du Ier siècle après J.-C. jusqu’au VIIe siècle de notre ère. La plupart des inscriptions ne sont pas datées, ce qui ne permet pas d’établir une chronologie précise de l’occupation du Lejā. Au départ, les inscriptions sont datées par les années régnales des princes hérodiens mais après l’annexion définitive du Trachôn par Rome, les textes sont datés par la titulature impériale, habitude qui se poursuit jusqu’au règne d’Antonin le Pieux. À partir du milieu du IVe siècle, la datation par les consuls est assez répandue.

 

          Le premier volume de cet ouvrage débute par un sommaire, suivi d’un avant-propos d’Annie Sartre-Fauriat où l’auteur donne un aperçu des deux volumes et de leur présentation ; puis vient une introduction générale (p. 3-31) organisée en plusieurs thèmes. Après une esquisse de la géographie du plateau, les auteurs s’intéressent aux voyageurs et explorateurs qui ont parcouru la région ainsi qu’aux rédacteurs des premiers volumes des IGLS, dont Maurice Sartre jusqu’à la mise en œuvre de cet ouvrage. Quant à l’historique du Trachôn, les auteurs ont distingué entre deux périodes : une première, qui se situe depuis la fin de l’époque hellénistique jusqu’à l’aube du IIe siècle de notre ère, époque des princes-clients dont les Hérodiens ; puis une deuxième, qui débute avec le IIe siècle ap. J.-C., quand Rome décida d’administrer les territoires laissés auparavant sous le contrôle de ces princes-clients. Cette nouvelle situation entraîne un développement et une urbanisation des villages où le nombre de textes se multiplie et permet de reconnaître la répartition des cités, les communautés et les statuts, les magistrats et les institutions, les constructions, la société, la vie religieuse…etc.

 

          Le premier volume comprend 373 textes provenant de 33 sites, ceux du nord, centre nord, de la bordure ouest, du sud-ouest et quatre sites du centre du plateau, et il s’achève par le sommaire du second volume. Ce dernier présente 273 textes trouvés dans 31 sites répartis entre le centre et le pourtour oriental du plateau et se termine par une ultime annexe regroupant les milliaires de la voie du Lejā, à savoir 14 bornes (mille I au mille XIV). Les inscriptions sont regroupées selon un classement géographique par site et à l’intérieur de chaque site selon un ordre thématique. D’abord, chaque site est décrit par une notice servant à connaître sa localisation géographique, l’histoire du village et les recherches archéologiques ainsi que la bibliographie qui lui sont propres ; suit une recension rapide des monuments accompagnée parfois d’une description détaillée.

 

          Chaque inscription est commentée et traduite. La numérotation des entrées est délibérément bloquée avant 2001, et des lettres a, b, c etc. ont été parfois rajoutées à certains numéros afin de permettre une concordance avec la thèse d’A. Sartre-Fauriat, Des Tombeaux et des morts, dans laquelle la documentation épigraphique funéraire de l’ensemble du Ḥawrān était amplement utilisée.

 

          Les textes relèvent des catégories classiques de l’épigraphie :  dédicaces en l’honneur des empereurs et des agents impériaux de haut rang, consécrations en l’honneur des dieux et déesses, commémorations des constructions publiques ou privées, épitaphes et bornes milliaires. La majorité des textes consiste en des épitaphes mais la masse des inscriptions religieuses est loin d’être négligeable. Néanmoins, le nombre des textes varie d’un site à un autre :  Zorava-Ezraʻ l’emporte avec 64 inscriptions, suivi par Phaina-Mismiyyeh avec 51 et en troisième rang Borechath-Breikeh avec 44, ensuite Sḥar et Aerita-ʻArīqah, les deux avec 30 textes. La majorité des sites comporte un nombre de textes variant entre 10 et 30 ; en revanche, certains sites ne révèlent qu’un seul, parfois deux ou trois textes tandis que d’autres villages n’en offrent aucun, comme Hāmer, Suweimreh, Rdeimeh Liwa et Deir Nileh.

 

 Chaque inscription est présentée de la façon suivante :

 

  • Un numéro d’ordre
  • Lieu de découverte et localisation actuelle de la pierre
  • Description du support, à savoir matériau et dimensions données en cm
  • Indication sur la visibilité de la pierre par les auteurs
  • Publications antérieures de la plus ancienne à la plus récente
  • Le texte
  • Apparat critique du texte
  • Traduction
  • Commentaire

 

          Les inscriptions sont, le plus souvent, accompagnées d’une bonne photographie en noir et blanc ou d’une reproduction, lorsque la pierre est d’un accès difficile ou perdue. Les photographies n’ayant pas de numérotation propre ont les mêmes numéros que les inscriptions citées dans le corpus. Ainsi, la numérotation des textes est faite de 1 à 641, sans tenir compte de l’emplacement des sites à l’intérieur de l’aire géographique étudiée. La plupart des inscriptions repérées par les auteurs sont en réemploi dans des constructions modernes ou abandonnées, d’autres sont conservées dans des musées comme celui de Suweidā et celui de Damas. Les supports des inscriptions sont de facture et de qualité variables : on trouve des stèles, autels, blocs, linteaux, fréquemment avec cartouche à queue d’aronde, et parfois des façades de monuments. Mais, les stèles funéraires sont les plus nombreuses, généralement rectangulaires avec un contenu similaire (le nom du défunt, son patronyme, et l’âge...) et présentent parfois des épitaphes métriques. Environ 20 épitaphes métriques ou partiellement métriques ont été repérées dans le Trachôn. Plusieurs noms et surnoms sont reconnus pour la première fois, tandis que d’autres sont largement diffusés dans le Ḥawrān. Ainsi, les auteurs ont porté une attention particulière aux mots rares et non reconnus auparavant. Dans l’ordre de la présentation des inscriptions pour chaque site, les épitaphes sont placées à la fin.

 

          Dans le cadre de cette recension, on ne peut détailler les notices de chaque inscription, et on soulignera d’abord la méthode employée par les auteurs au sein de cet ouvrage. Ils ont procédé à une vérification minutieuse de toutes les inscriptions publiées par leurs prédécesseurs, soit des explorateurs, soit des archéologues : ainsi, à titre d’exemple, le lieu de découverte du texte rassemble toutes les indications antérieures des auteurs, relatives à l’inscription qui donnent parfois des localisations différentes. Généralement, pour le texte lui-même, les auteurs donnent les transcriptions successives de ce texte. Dans le commentaire, ils sont amenés à valider les lectures précédentes ou à proposer une nouvelle approche en combinant le travail de plusieurs auteurs. Nombre de textes sont amplement commentés et cela est dû à l’importance du texte pour l’histoire du village ; en revanche, d’autres sont brièvement interprétés. Chaque texte est accompagné d’un appareil critique soigné. Les auteurs sont amenés à écarter des restitutions ou corriger des transcriptions fausses, à proposer des restitutions alternatives et à compléter parfois une ou des lignes manquantes. La traduction est donnée systématiquement à la lumière de la nouvelle lecture du texte. Il est à remarquer que les inscriptions païennes sont plus nombreuses que les inscriptions chrétiennes ; ainsi les vestiges archéologiques repérés dans les villages, l’ancienne occupation du Trachôn depuis l’âge du bronze et l’apparition tardive du christianisme expliquent en partie cette divergence.

 

          L’épigraphie du Trachôn nous permet de connaître les communautés et les statuts des villages. Philippopolis-Shahbā fut la seule promue colonie par la volonté de Philippe l’Arabe après 244 ap. J.-C. ; quatre communautés sont connues pour porter le titre de "métrokômia" à savoir Phaina-Mismiyyeh, Zorava-Ezraʻ, Saura-Ṣūr al-Lejā et Borechath-Breikeh grâce à leur rôle de centre administratif et commercial ; par ailleurs, le Trachôn est considéré comme un district de villages et non de cités. Le fonctionnement quasi-civique est néanmoins manifeste à travers la mention de différents magistrats tels que les bouleutes, les pistoi reconnus par dix inscriptions et qui fonctionnent réunis en collège de deux, soit cinq et parfois sept membres ; ils assurent, semble-t-il, le bon déroulement des constructions collectives. On recense aussi les épimélètes, mentionnés dans trois villages, Agraina-Lubbein, Dhakīr et Philippopolis-Shahbā, les dicœcètes, un collège dont le nombre varie entre trois à Saura-Ṣur et dix-neuf à Umm az-Zeitūn et qui sont énumérés lors de la consécration d’une construction non identifiée. Enfin, d’autres magistrats sont reconnus comme les pronoètes, les économes, ainsi que des stratèges.

 

          À l’inverse des autres cités du monde romain, les notables n’ayant pas d’obligations financières strictes, ils apparaissent comme des gestionnaires de certaines constructions et assurent la bonne exécution des travaux. Les actes de générosité sont rares, deux textes seulement font état d’un acte d’évergétisme, l’un à Habiba-Khabab (76), construction d’un Tychéion et l’autre à Shaqrā (152), accompli par un bouleute de Philippopolis qui offre une construction située près du sanctuaire de la Tychè. Toutefois, deux familles illustres du Trachôn sont connues, l’une au IIIe siècle et l’autre au IVe siècle. D’abord, celle des Iulii Philippi issue du village de Philippopolis-Shahbā, et qui comprend l’empereur Philippe l’Arabe. La deuxième donna à l’Empire le préfet de prétoire d’Orient Maiorinus entre 344 et 346 ap. J.-C., originaire semble-t-il de Buṣr al-Ḥarīrī. Néanmoins, il faut ajouter les Pontii, une riche famille de citoyens romains dans le village de Dhakīr, reconnus pour leur générosité et notamment pour la rénovation d’une basilique (501-502).

 

          Les inscriptions nous indiquent aussi la présence de vétérans et soldats sur le territoire du Trachôn, qui tiennent une place importante dans la société et participent à la vie communautaire. Ils apparaissent comme des dédicants d’offrandes ou de constructions. À Phaina, les légionnaires ont participé à la construction du temple et à son embellissement ; ailleurs, ils font des dédicaces dans des villages ou des sanctuaires isolés. 32 dédicaces au total sont l’œuvre des soldats. Les épitaphes de soldats, en l’occurrence 11, nous laissent connaître plusieurs détachements de légions comme les IIIe Gallica, XVIe Flavia Firma, IVe Scythica et d’autres.

 

          Les inscriptions qui se rapportent à la vie religieuse sont nombreuses : soixante-dix inscriptions qui signalent l’érection de statues ou d’autels, de dédicaces à de multiples dieux, d’autres qui mentionnent l’édification des temples et des églises. Elles nous font connaître les divinités vénérées, soit des dieux indigènes, soit des dieux importés. Les habitants du Trachôn restent fidèles à des divinités locales ou plutôt sémitiques tels que Hadad, honoré à Habiba-Khabab (75), Gad à Saḥr (47), Théandrios à Zorava-Ezraʻ, tandis que d’autres sont assimilées à des divinités étrangères : la déesse arabe Allat est assimilée à Athéna, dont le culte est attesté en de nombreux endroits sur le Lejā, à Sḥar (40), Ḥarrān (258), Damatha-Dāmā (297) ; un dieu ancestral est assimilé à Zeus à Mseikeh (137) et un autre encore à Héraclès à Nejrān (360). Plusieurs dédicaces sont érigées aux dieux anonymes ou qui sont dits "ancestraux".

 

          Le panthéon gréco-romain est honoré par les militaires à Phaina mais aussi par les indigènes de diverses manières. Zeus a été honoré à Phaina où il est qualifié de "Phainesios", Aphrodite apparaît une seule fois à Philippopolis-Shahbā, Jupiter est célébré dans deux inscriptions latines, l’une de Saura-Ṣūr avec l’épithète "Hammon", l’autre par un beneficiarius du gouverneur de Syrie Avidius Cassius entre 166-175 ap. J.-C. à Philippopolis. Plusieurs statues offertes et de nombreuses Victoires ont été élevées, généralement en l’honneur ou pour la sauvegarde des empereurs, complétant cette liste. Les cultes païens restent actifs après 326 ap. J.-C. et la date du plus tardif témoignage d’un culte païen sur le Trachôn trouvé à Duweirī (254) dans une inscription évoque un certain pistos du dieu d’Aumos. Un siècle après environ, en 458-459 ap. J.-C., apparaît la plus ancienne mention épigraphique du christianisme par une invocation à Saint Léontios à Saura-Ṣūr. Mais la présence du christianisme sur le Trachôn remonte, semble-t-il, selon les auteurs, au milieu du IVe siècle, avec les tombes pigeonniers de Bosora et de Zorava. L’épigraphie atteste l’existence de deux évêchés au VIe siècle et la construction des églises vers la fin du même siècle comme à Nejrān (363) et au début du VIIe siècle à Zorava (187).

 

          Une autre catégorie privilégiée, à savoir celle des empereurs, a bénéficié de plusieurs dédicaces. Au départ, les empereurs sont évoqués pour dater des inscriptions qui commémorent des constructions d’édifices ou des consécration d’autels, mais à partir du règne de Marc Aurèle, des dédicaces sont érigées pour la sauvegarde et la victoire de l’empereur. Avec environ treize inscriptions, Marc Aurèle fut honoré, soit seul, soit associé à Lucius Verus et ensuite à Commode. C’est à lui uniquement qu’est dédié l’achèvement du temple de Phaina-Mismiyyeh entre 169 -177 ap. J.-C. Son successeur Commode est évoqué seul deux fois, la première sur le temple de Mismiyyeh (5) et la deuxième fois lors de la construction d’une maison, qui peut être un temple avec ses annexes, à Mseikeh (140a). Il faut ajouter le plus ancien milliaire de la voie du Lejā daté du règne de Commode, attestant la réfection de la voie en 186-187 ap. J.-C.

 

          Les Sévères sont amplement honorés : Septime Sévère fut honoré seul par une dédicace de Mismiyyeh (14) et son nom apparait sur plusieurs milliaires de la voie romaine mentionnée ci-dessus, et qui est restaurée sous son règne par le légat Manilius Fuscus. Sévère Alexandre bénéficie de deux consécrations et fut aussi évoqué comme magistrat éponyme pour dater des constructions comme un monument au dieu d’Aumos en 233 ap. J.-C. Au IIIe siècle, les mentions des empereurs se poursuivent, et plus particulièrement avec Philippe l’Arabe : les Philippes sont évoqués dans pas moins de quinze inscriptions d’une manière directe ou indirecte. Au IVe siècle, les empereurs sont présents notamment pour dater des constructions.

 

          Sur le Trachôn, les auteurs ont pu recenser 79 villages, dont plus d’un tiers sur le plateau même. Ces villages sont dotés d’une "parure monumentale" variée, même les villages les plus modestes disposent de monuments durant l’Antiquité. Les monuments funéraires constituent la majorité, 45 inscriptions évoquent des constructions funéraires dans divers sites mais seul le monument de Kélesteinos à Rimea-Rīmet al-Loḥf (389) a survécu au temps. Les monuments sacrés sont notamment représentés dans l’épigraphie dont une douzaine de temples durant l’époque impériale. Parmi les plus importants monuments, qu’aucun voyageur n’omet de signaler, figurait le temple de Mismiyyeh consacré entre 166 et 169 ap. J.-C. et qui n’est achevé qu’en 186 ap. J.-C. Plusieurs inscriptions honorifiques proviennent de l’intérieur et de l’extérieur de l’édifice mais aucune d’elles ne précise qui était la divinité destinataire de ce temple : il pourrait s’agir de Zeus-Phainesios, selon les auteurs, mais d’autres divinités devaient partager le lieu avec lui comme la Paix et Isis dont des statues ornaient les niches de la façade. Le monument disparut au début du XXe siècle et servit à construire la caserne ottomane, encore occupée aujourd’hui par l’armée syrienne.

 

          Plusieurs sanctuaires furent construits pour la Tychè à Zebīreh, à Habiba-Khabab et à Shaqrā. À Zorava-Ezraʻ, se trouvent les temples de Théandrios (172) et de Zeus (173), à Umm az-Zeitūn, l’édifice à coupole, appelé Kalybé et évoqué par deux inscriptions encore in situ (447-448) et daté du règne de Marcus Aurelius Probus Auguste entre le 10 décembre 281 et 2 septembre 282, sur l’invocation à la Fortune. Ce terme est considéré comme un hapax dans le Ḥawrān et fut interprété différemment par les auteurs. Ces bâtiments sacrés sont dotés parfois d’annexes : ainsi plus de 22 témoignages font état de l’édification de tels espaces. Un autre élément, les églises, fut révélé par l’épigraphie dans de nombreux villages, à Kreim (70), à Zorava-Ezraʻ (177, 179, 185). D’autres monuments sont documentés par les inscriptions comme des maisons communes, dont pas moins de huit exemples dans le Trachôn ; il faut aussi mentionner des bâtiments publics, dont les auberges de Phaina et de Harrān ou des bains bâtis sous Sévère Alexandre à Zorava-Ezraʻ. Plusieurs auteurs ont remarqué l’aspect grandiose des monuments de Philippopolis-Shahbā ; la plupart d’entre eux sont édifiés sous Philippe l’Arabe, et parmi eux l’on dénombre un petit théâtre, des thermes, un aqueduc, un temple hexastyle dont il ne reste que cinq colonnes, le temple dynastique des Philippes désigné sous le nom de "Philippéion" et des maisons pavées de mosaïques à thèmes mythologiques. Assez fréquemment, les inscriptions précisent que les constructions ont été réalisées à "frais communs de tout le village" ou sur les ressources de caisses civiques et sacrées mises en commun.

 

          Toutefois, les vestiges repérés sur le terrain ne sont pas tous documentés par l’épigraphie. Plusieurs temples sont repérés, pour lesquels aucune inscription ne donne d’information sur les divinités honorées et les modalités de construction. À cela s’ajoute des habitats privés dont les vestiges sont encore visibles dans certains villages et des réservoirs souterrains érigés partout.

 

          Certes, ces constructions montrent la vitalité des communautés du Trachôn, même durant l’époque tardive, aux VIe et VIIe siècles de notre ère. Ainsi, les deux volumes des IGLS XV ne sont pas une simple collection d’inscriptions mais ils constituent des monographies des villages étudiés permettant de retracer l’histoire ancienne à travers les inscriptions et de mettre en évidence les vestiges archéologiques visibles ou disparus.

 

          Pour le reste, l’ouvrage nous fait connaître, dans une ultime annexe, la voie romaine qui traverse le Lejā du nord au sud, une voie stratégique bordée de milliaires et de tours de guets. Le caput viae se situe à Ras er-Rasif, à la sortie de Phaina-Mismiyyeh. Ensuite la voie se prolonge au-delà d’Aerita-ʻAriqah, où est repéré le XIVe milliaire. L’édification de cette voie date, semble-t-il, des années 160 ap. J.-C. Une dédicace à Marc Aurèle et Lucius Verus retrouvée dans le sanctuaire de Manarā Henū, placée entre le IXe et le Xe mille de la voie, montre qu’elle est empruntée dès 161 ap. J.-C. Ainsi, les bornes sont données dans un ordre de progression depuis le nord vers le sud, la plus ancienne datant du règne de Commode et ceci montre que la voie est l’œuvre des travaux de réfection en 186-187 ap. J.-C. Plusieurs milliaires datent du règne des Sévères, trois bornes appartiennent à l’époque de la tétrarchie, et nombre d’entre elles ont été réutilisées deux fois ; enfin, trois sont anépigraphes.

 

          L’ouvrage se termine par une carte régionale du plateau du Lejā (p. 631), une table de concordance (p. 633-652), suivie des inédits ; à cela succèdent les inscriptions en latin, les inscriptions bilingues, les inscriptions métriques ou partiellement métriques, une assez riche bibliographie sur les sites et les inscriptions de la région (p. 657-680), un index divisé en index épigraphique très détaillé (p. 684-714) et index général (p. 715-729).

 

          Bien que les auteurs assurent que nul ne peut être sûr d’avoir épuisé les ressources épigraphiques du Lejā, cet ouvrage constitue assurément un précieux outil de travail et est amené à devenir une référence pour les inscriptions du Trachôn. Une publication clairement illustrée est présentée, qui vient compléter un corpus ne cessant de s’enrichir par de nouvelles découvertes. Les deux volumes foisonnent en références et en réflexions utiles, tant pour la connaissance de l’épigraphie que pour l’histoire et l’archéologie du Trâchon. Ainsi, le soin porté à la mise en forme des deux volumes, à savoir la bonne qualité des images, le sérieux des analyses et des commentaires des textes épigraphiques, font de ce catalogue un instrument de travail indispensable pour les chercheurs qui désirent prendre connaissance des inscriptions du Trâchon. Nous attendons les tomes IGLS XIV réunissant les inscriptions de la plaine de la Batanée et IGLS XVI celles de Jebel Druze/al-ʻArab annoncés par les auteurs.

 

 

 

Sommaire

 

VOLUME 1

AVANT PROPOS, p. 1

INTRODUCTION, p. 3

Phaina-Mismiyyeh (1-36b), p. 33

Qabbara (37), p. 69

 Tebbeh (38), p. 71

Saḥr (39-50h), p. 73

Ṭāff (al-) (51-52a), p. 91

al-Hammām (53), p. 95

Manāra Henū (53a-53j), p. 97

Saara Shāʻrah (54-69b), p.103

Kreim(70-71), p. 119

 ʼEib (72), p. 123

Mleiḥā Ḥizqīn (73), p. 125

 Abiba-Khabab (74-89), p. 127

Zebīreh et Zbeir (90-91), 143

Gedla Jaddel (92-94), p. 149

Saura-Ṣūr al-Lejā (95-113), p. 155

al-ʻAṣim al-Zeitūn (114-118a), p. 175

Ḥāmer, 181

Qīrāṭa (119-126b), p. 183

Mjaidel (127-131), p. 193

Khīrbet al-Buaïr ou al-ʻUbeir (132-134), p. 197

Nājeh (135-136), p. 201

Mseikeh (137-151), p. 203

Shaqrā (152-170), p. 215

Zorava-Ezraʻ (171-224a), p. 233

Danaba Dneibeh (225-230), p. 289

Mleiḥāt al-ʻAṭash (231-234), p.2 95

Bosora ? Buṣr al-Ḥarīrī (235-253), p. 299

Duweirī (254-257a), p. 317

Ḥarrān (258-272), p. 321

Al-Jāj (274), p. 335

Agraina Lubbein/Jrein (275-292), p. 337

Libona/Deir de-Lebonata?

Jrein/Lubbein (293-296), p. 353

 

Sommaire du volume 2, p. 357

 

Damatha-Dāmā-Dāmit al-ʻAliyyah (297-310a), p. 357

Deir al-Juwānī-Deir Dāmī (311-317), p. 371

Waqm (318-323), p. 379

Khureibāt (324), p. 385

Kharsāʼ (325-329a), p. 387

Aerita ʻArīqah (330-357a), p. 393

 Mebnā al-Beit (358-359), p. 415

 Nejrān (360-376),p. 417

Rimea-Rīmet al-Loḥf (377-395), p. 435

Jdīyeh (396-401), p. 449

Ṣalākhed (402-404), p. 453

Borechath Sabaôn Breikeh (405-409a), p. 457

Philippopolis-Shahbā (410-445a), p. 467

Umm az-Zeitūn (446-456), p. 515

Birtha Majādel (457-476), p. 529

Ṣmeid (477-483), p. 545

Suweimreh, p. 553

Mtūneh (483a-483c), p. 555

Khīrbet al-Quṣeifeh (484-486), p. 559

 Lāhteh (487-490), p. 561

Ḥaḍar (491), p. 567

Rḍeimeh Liwā, p. 569

 Sawara al-Seghīreh (492-494), p. 571

 Dhakīr (495-511), p. 573

Kholkholeh (512-517), p. 587

Umm al-Ḥaratein (518-519), p. 593

Ḥāzem (520), p. 595

Sawara al-Kebīreh (521-524), p. 597

Burāq (525-541b), p. 601

Lejā, monuments de provenance imprécise (542-543), p. 613

 

ANNEXE : LES MILLIAIRES DE LA VOIE DE LEJᾹ, p. 615

            Carte de la voie romaine, p. 616

                        Mille I, p. 617

                        Mille II, p. 617

                        Mille III, p. 618

                        Mille IV, p. 618

                        Mille V, p. 619

                        Mille VI, p. 619

                        Mille VII, p. 621

                        Mille VIII, p. 623

                        Mille IX, p. 624

                        Mille X, p. 625

                        Mille XI, p. 625

                        Mille XII, p. 626

                        Mille XIII, p. 628

                        Mille XIV, p. 628

                        Carte régionale, p. 631

TABLE DE CONCORDANCE, p. 633

BIBLIOGRAPHIE, p. 655

INDEX, p. 681

INDEX ÉPIGRAPHIQUE, p. 683

            Dieux, héros, saints et personnages mythologiques, p. 683

                        Cultes païens, p. 683

                        Religion chrétienne, p. 684

                        Citations scripturaires et liturgiques, p. 684

            Rois, empereurs et membres de leur famille, p. 684

            Gouverneurs, p. 687

            Noms propres en grecs, p. 688

            Ethniques et termes géographiques, p. 697

            Mots grecs, p. 698

            Expressions chrétiennes, p. 707

            Index orthographique, p. 707

            Noms et mots en latin, p. 709

            Inscriptions datées, p. 711

INDEX GENERAL, p. 715

            Grec, p. 715

Français et latin, p. 719

Sommaire du volume I, p. 731

 

 

N.B. : Fadhila Ben Massaoud prépare une thèse de doctorat intitulée " Titulature et pouvoir de l’empereur Trajan d’après l’épigraphie, la monnaie et la sculpture dans les provinces de l’Occident romain" dans le cadre d’une convention de cotutelle entre l’Université de Tunis et l’Université de Bourgogne, sous la direction des professeurs M. Nabil Kallala et Mme Sabine Lefebvre.