AA.VV.: Baroque Art from the Holy Sepulchre. The Image of Jerusalem in the Pre-Alps, Galleria Canesso, 148 p. Catalogue de l’exposition présentée à Lugano par la Galerie Canesso du 11 avril au 1er juin 2014, ISBN : 9788890978715, £18
(Galleria Canesso, Lugano 2014)
 
Compte rendu par Matthieu Rajohnson, Université Paris Ouest - Nanterre
(matthieu.rajohnson@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1587 mots
Publié en ligne le 2017-09-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2355
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          Dans la droite lignée de l’exposition « Trésor du Saint-Sépulcre », organisée au château de Versailles et à la Maison de Chateaubriand du 16 avril au 14 juillet 2013 et dont on retrouvera ici certaines pièces, le présent livre est issu de la présentation à la galerie Canesso de Lugano, du 11 avril au 1er juin 2014, de six œuvres provenant du Saint-Sépulcre et des fonds de la Custodie franciscaine de Terre sainte, à l’occasion de leur restauration partielle. L’ouvrage participe ainsi pleinement de la récente réestimation des productions artistiques européennes conservées à Jérusalem et dans l’ensemble des Lieux saints. À ce premier sujet, il en ajoute cependant un second, et s’intéresse également à l’influence qu’ont eue les Lieux saints eux-mêmes dans l’art et la pensée occidentale. Il suit ici un champ de recherche en plein développement, qui a suscité de nombreux travaux, en histoire comme en histoire de l’art – on pense notamment, pour ne citer que les plus connus, au projet « Projections of Jerusalem in Europe » financé par l’European Research Council ou au groupe de recherche « Spectrum-Visual Translations of Jerusalem », coordonnés par Bianca Kühnel, qui ont donné lieu à plusieurs rencontres et manifestations sur le sujet ces dernières années.

           

         Le livre rend donc compte d’un double mouvement dans le rapport entre l’Occident et les Lieux saints, en abordant tant les dons des cours chrétiennes aux églises du Levant que la perception et la fascination dont Jérusalem et ses sanctuaires ont fait l’objet en Europe – ici en particulier en péninsule Italienne et dans ses prolongements alpins. C’est là ce qui fait à n’en pas douter le principal intérêt et la première qualité de ce catalogue d’exposition, dont les œuvres présentées se trouvent ainsi encadrées par des articles qui les replacent au sein d’une circulation culturelle à deux sens d’un bout à l’autre de la Méditerranée.

 

         Les six œuvres qui en forment le cœur ont toutes été produites à Naples entre le deuxième quart du XVIIe siècle et le milieu du siècle suivant avant d’être offertes aux églises de Terre sainte – entre autres au Saint-Sépulcre de Jérusalem et à Saint-Jean-Baptiste d’Ein Kerem, quoique leur localisation initiale ne soit pas toujours sûre. Sont ainsi présentées cinq huiles sur toile : une Adoration des Bergers attribuée au Maître de l’Annonciation aux Bergers, produite entre les années 1620 et 1650 ; la Résurrection de Paolo de Matteis qui orne l’entrée de l’édicule du Saint-Sépulcre et aurait été réalisée au début du XVIIIe siècle ; trois peintures de Francesco de Mura (Le Christ au jardin de Gethsémani, L’Élévation de la croix et une Lamentation), datant du deuxième quart du même siècle et appartenant à un plus large cycle de la Passion, dont les différents tableaux étaient restés jusqu’alors largement dispersés. Un bas-relief en argent de 1736 attribué à l’atelier de de Blasio complète l’ensemble, non sans résonnance avec la Résurrection de Paolo de Matteis dont il reprend le thème comme l’inspiration.

           

         On soulignera la qualité des reproductions de ces différentes pièces, souvent décomposées en larges gros plans qui les rendent particulièrement lisibles. Des analyses présentées, on retiendra surtout la datation et l’attribution qu’elles proposent des œuvres, ainsi que la recontextualisation de celles-ci au sein du travail de leurs auteurs.  Seul le bas relief de l’atelier de de Blasio fait cependant l’objet d’une véritable description formelle (p. 98-101) : le propos qui accompagne les cinq huiles sur toiles cherche, quant à lui, plutôt à les replacer dans le cadre d’une production plus globale, par rapprochement avec d’autres tableaux, afin de resserrer la datation des toiles présentées. La démarche permet alors de répondre de manière souvent convaincante à ces questions d’attribution ou de chronologie des peintures. Cependant, parce qu’elle cherche en premier lieu à rattacher les œuvres à d’autres ensembles plus vastes, et parce qu’elle n’aborde jamais avec précision les thèmes choisis et la particularité de leur traitement par les peintres, hors des seules questions de style, pas plus que les questions de la disposition des œuvres au sein des édifices cultuels, la présentation ne permet pas toujours de cerner ce qui fait la véritable spécificité des pièces ici retenues. Ceci au risque de leur faire perdre leur intérêt propre, qui en vient parfois à se résumer à leur seule provenance ou au seul nom auquel elles se trouvent associées.

           

         Autour du catalogue proprement dit, trois parties distinctes viennent replacer ces œuvres offertes aux églises du Levant au cœur d’un double mouvement de production artistique : l’un à destination des Lieux saints, l’autre, à l’inverse, tentant de reproduire ces derniers ou de s’en inspirer en Europe même.

           

         La première partie a trait au premier mouvement : après une synthèse générale de Carlo Bertelli (« A Closer Jerusalem ») qui met en avant l’intérêt ancien de l’Occident pour la Terre sainte et en particulier le Saint-Sépulcre, Jacques Charles-Gaffiot (« The Franciscans in Jerusalem ») rappelle le rôle particulier qu’y ont joué les Franciscains, notamment dans l’encadrement des pèlerins chrétiens et des dons faits aux sanctuaires de Terre sainte dès leur installation à Jérusalem dans les années 1330.

 

         Après cette mise en perspective des œuvres cataloguées au regard de l’attrait plus global des chrétiens d’Occident pour les Lieux saints, la partie suivante s’efforce de les replacer au sein de la création artistique européenne de leur temps, et notamment de l’école napolitaine, du fait de l’origine commune des pièces présentées. Nicola Spinosa (« Neapolitan Paintings in the Holy Land ») souligne d’abord l’importante place de Naples parmi les lieux de provenance des œuvres offertes aux sanctuaires de Terre sainte, notamment aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les peintures du catalogue d’exposition se trouvent ainsi réintroduites dans cette production napolitaine à destination de la Terre sainte, et leur style rattaché à la peinture italienne du temps, entre baroque et naturalisme. En revenant sur le travail du métal précieux à Naples à la même période, Angela Catello (« Precious Ornaments in Naples and Jerusalem, and a Note on the De Blasio Family of Silversmiths ») replace enfin le bas-relief de la Résurrection dans le cadre des autres réalisations de de Blasio et de ses contemporains, tout en soulignant les liens thématiques et stylistiques de cette œuvre avec la peinture homonyme de Paolo de Matteis présentée au sein de l’exposition.

 

         À rebours de cette imposante production artistique destinée aux Lieux saints, la troisième partie évoque la manière dont ces derniers ont pu eux-mêmes inspirer à leur tour l’art occidental, qu’il soit pictural ou monumental. Luigi Zanzi (« Jerusalem in the Pre-Alpine Territory ») y reprend la présentation des sacri monti préalpins, dont certains se font reproductions en même temps que moyens de transfert de Jérusalem en Occident. Vera Segre (« New Light on the Views of Jerusalem in Santa Maria degli Angioli, Lugano ») apporte, quant à elle, quelques compléments au dossier des représentations de Jérusalem en vue d’oiseau qui se multiplient aux XVe et XVIe siècles. Son étude des fresques de la Ville sainte et du Mont des Oliviers à Sainte-Marie-des-Anges, à Lugano met en avant leur singularité, notamment stylistique, par rapport aux autres exemples du temps, en même temps qu’elle offre un dernier exemple de l’intérêt profond de l’Occident pour les Lieux saints.

           

         Les œuvres présentées comme les articles qui les encadrent sont d’un intérêt certain. On pourra sans doute regretter la dichotomie, tant chronologique que géographique, qui apparaît entre les parties de l’ouvrage et les sujets qu’elles abordent : là où l’analyse des productions artistiques offertes aux Lieux saints se focalise sur des œuvres napolitaines des XVIIe et XVIIIe siècle dans le catalogue ainsi que les premières parties, l’étude de l’image de ces Lieux saints en Europe se concentre en revanche sur des exemples strictement préalpins datant des XVe et XVIe siècles. Les deux mouvements présentés, l’un de production à destination de la Terre sainte, l’autre qui s’inspire directement de celle-ci en Occident, le sont ainsi dans des temps et des espaces nettement différents, de sorte qu’ils s’adjoignent peut-être plus qu’ils ne se répondent directement. La volonté de les aborder de concert ne perd pourtant rien de son intérêt, tant elle a rarement été observée par une historiographie qui aime à les traiter séparément. Elle donne une réelle valeur à cet ouvrage de qualité et de belle facture, qui replace avec avantage les tableaux et le bas-relief qui en sont le cœur dans le riche contexte des relations culturelles et artistiques entre Orient et Occident.

 

 

Table des matières

 

M. Kahn-Rossi, Introduction (p. 21-30)

 

Baroque Art from the Holy Sepulchre. The Image of Jerusalem in the Pre-Alps

C. Bertelli, « A closer Jerusalem » (p. 33-48)

J. Charles-Gaffiot, « The Franciscans in Jerusalem » (p. 49-58)

 

Baroque Art from the Holy Sepulchre

N. Spinosa, « Neapolitan Paintings in the Holy Land » (p. 59-74)

A. Catello, « Precious Ornaments in Naples and Jerusalem, and a Note on the De Blasio Family of Silversmiths » (p. 75-81)

 

Catalogue of the Exhibited Works

N. Spinosa, « Master of the Annunciation to the Shepherds, Adoration of the Shepherds » (p. 82-85)

Id., « Paolo De Matteis, The Resurrection » (p. 86-89)

C. Naldi, « Francesco De Mura, Christ in the Garden of Gethsemane, The Raising of the Cross, The Lamentation » (p. 90-97)

A. Catello, « De Blasio Workshop (attributed), The Resurrection » (p. 98-101)

 

The Image of Jerusalem in the Pre-Alps

L. Zanzi, « Jerusalem in the Pre-Alpine Territory » (p. 105-114)

V. Segre, « New Light on the Views of Jerusalem in Santa Maria degli Angioli, Lugano » (p. 115-125)

 

Appendix

J. Charles-Gaffiot, « A Very Modest Neapolitan Franciscan: Padre Juan Antonio Yepes » (p. 129-134)

Map of the Holy Sepulchre (p 135)

Exhibition Itinerary (p. 137)

List of illustrations (p. 139)

Scholars (p. 144)