AA. VV.: Reconstruire, restaurer, renouveler. La reconstruction des églises après les conflits religieux en France et en Europe - Actes du colloque de Poitiers (octobre 2011), 264 pages, 210 illustrations, format 21x27cm, isbn: 978-2-911948-40-4, 30 €
(Association Rencontre avec le Patrimoine religieux, Châtillon-sur-Indre 2014)
 
Compte rendu par Julien Noblet, Service archéologique de la ville d’Orléans
(julien.noblet@laposte.net)

 
Nombre de mots : 2151 mots
Publié en ligne le 2015-02-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2363
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         Publié avec grand soin, comme en témoignent la qualité de la maquette éditoriale et les illustrations nombreuses, ce bel ouvrage contient les 16 interventions présentées à Poitiers dans le cadre d’un colloque consacré à la reconstruction des églises après les conflits religieux, thématique permettant d’aborder l’architecture des lieux de culte de la fin du XVIe au XVIIIe siècle. Principalement centré sur la France, ce volume contient néanmoins quatre communications donnant une connotation européenne à ces actes.

 

         Divisé en trois parties, cet ouvrage est brillamment introduit par Matthieu Lours, lequel s’est attaché à classer à la fois les destructions en fonction de leurs auteurs – à savoir les infidèles au fil des siècles, les « mauvais croyants » lors des guerres de Religion ou les « sans Dieu » au cours de la Révolution ou sous certains régimes communistes – mais aussi les reconstructions, avec l’intéressante question d’un éventuel retour à l’état ancien. Cette volonté de réédifier un lieu de culte en respectant le plus fidèlement possible son aspect primitif, afin de gommer les outrages qui ont été perpétrés, ressort particulièrement à la lecture des nombreux exemples étudiés dans les deux dernières parties du livre, intitulées « Le monde monastique : à la recherche de l’âge d’or médiéval » et « Reconstruire pour réaffirmer une continuité ».

 

         L’évaluation esquissée par frère Lin Donnat des monastères détruits au cours des différents conflits des XVIe et XVIIe siècles (guerre de Religion, La Fronde et guerre de Trente Ans) est suivie par des analyses de cas précis. Ainsi, frère Lucien-Jean Bord s’intéresse à l’abbaye mauriste de Saint-Maixent, ruinée par les huguenots et reconstruite à partir de 1660. L’abbatiale, qui réintègre des éléments de l’ancienne église, est consacrée dès 1682 afin d’imposer à nouveau dans le paysage religieux un édifice à la fois spirituel, intellectuel et matériellement visible. Quant aux bâtiments monastiques, achevés seulement en 1736, ils sont reconstruits à neuf afin de disposer de bâtiments en meilleure adéquation avec la règle  monastique. Bertrand Pilot met en parallèle la reconstruction de l’abbaye mauriste de Saint-Maixent (occasionnant de nombreuses redites, notamment sur l’historique du chantier, avec l’article précédent) et génovéfaine de Celles-sur-Belle. Ces deux chantiers contemporains, distants de quelques kilomètres, sont l’œuvre de l’architecte François Le Duc, dit « Toscane », puis de son fils Pierre Le Duc. Dans les deux cas, les commanditaires ont exigé que le maître-d’œuvre non seulement intègre les éléments antérieurs conservés en élévation mais calque également son parti de reconstruction sur ces mêmes vestiges, afin de conférer une unité stylistique à l’ensemble. Seul le riche mobilier liturgique porte la marque de son époque. En dépit d’un long étalement des constructions à Celles-sur-Belle, le dessein grandiose des nouveaux bâtiments monastiques, et notamment du réfectoire, soulignant la volonté de prestige des religieux, n’a pas été mené à son terme. La démesure de ce projet est néanmoins restituée par un habile photo-montage de l’auteur : seules manquent les lucarnes qui animaient les combles avant l’incendie de 1805. L’abbaye de Saint-Étienne de Bassac, située en plein cœur de la bataille de Jarnac, est restaurée par frère Robert Plouvier, qui est intervenu dans l’aménagement de nombreux monastères, notamment celui de Saint-Maixent, mais aussi de Saint-Michel-en-l’Herm ou de Sorrèze. La reconstruction du monastère et de l’église est détaillée par Yves-Jean Rioux, qui reprend ici les conclusions qu’il avait déjà publiées dans le Congrès Archéologique de France de passage en Charente en 1995.

 

         Un dépouillement des riches archives de l’ancienne abbaye bénédictine Saint-Étienne de Caen a permis à Étienne Faisant de mesurer l’ampleur des restaurations consécutives aux dégradations occasionnées par les guerre de Religion, notamment en 1563 quand fut décidée la destruction systématique et organisée du lieu de culte. Le plomb des toitures et la charpente furent vendus, la tour de croisée mise à bas et en 1592, afin de renforcer l’enceinte urbaine, des pierres furent prélevées. Le rôle de dom Jean Baillehache fut décisif pour éviter que l’édifice ne soit totalement rasé. Grâce à sa persévérance, entre 1601 et 1619, l’église est en grande partie relevé, mais selon les critères architecturaux du XIIe siècle. L’auteur parle d’une « restitution archéologique » destinée à rendre à l’abbatiale son aspect d’avant 1562 afin d’annuler visuellement la rupture du schisme protestant. Si la silhouette de l’édifice diffère par sa toiture en ardoise et sa flèche moins haute, ce chantier s’inscrit indubitablement dans un mouvement, attesté dans d’autres églises de Caen, visant à privilégier un retour à la tradition gothique, s’éloignant ainsi des solutions qui prévalaient dans l’architecture civile.

 

         Une volonté similaire de conserver le parti d’origine du couvent de Sedlec (République Tchèque), ruiné lors des guerres hussites, est clairement démontrée par Madeleine Skarda. S’agissant du plus ancien établissement cistercien de Bohême, l’architecte Jan Blažej Santini-Aichel doit conserver en 1700 les vestiges médiévaux mais également puiser aux monuments gothiques majeurs, comme la cathédrale de Prague, pour son projet, qui s’inspire du dynamisme linéaire des Parler pour les voûtes et de la variété des éléments de décor propre au style de Benedikt Ried.

 

         D’autres exemples français participent d’un même processus de reconstruction. Yves Blomme s’intéresse à la cathédrale de Saintes, édifice sans unité reconstruit en partie entre 1582 et 1620, puis à partir de 1648 sous l’impulsion de l’évêque Louis de Bassompierre. Le parti de la nef, moins haut que celui d’origine, appartient encore au style gothique qui va cependant progressivement être abandonné, notamment pour le bras nord du transept. À Périgueux, l’ancienne cathédrale Saint-Etienne est passée au crible par Olivier Geneste. À l’appui de sources, il détaille les travaux de reconstruction et les choix opérés tant pour l’architecture – qui doit être le plus fidèle à l’état primitif – que pour le mobilier. Débutés en 1625 grâce à l’énergique évêque François de la Béraudière du Rouhet, les travaux s’achèvent en 1637. Toutefois, dès 1640, les voûtes des premières travées s’effondrent, puis le conflit de la Fronde met un point final aux velléités épiscopales de reconstruction : finalement, le chapitre est rattaché à Saint-Front et le siège épiscopal transféré.

 

         Florent Meunier, grâce à deux exemples normands, les collégiales des Andelys et de Vernon, se penche sur la question du gothique du XVIIe siècle, qui institue une habile transition avec le style flamboyant et se dénote profondément du style classique. Aux Andelys, les trois premières travées de la nef, achevées en 1644, reprennent fidèlement le parti du XVIe siècle, mais une lecture architecturale approfondie permet néanmoins de constater une mouluration plus plate et une exécution plus sèche. À Vernon, au contraire, une nette rupture s’observe entre le triforium flamboyant et le clair-étage, qui contraste par le dessin épuré du remplage de ses baies. En Roussillon et Fenouillèdes, région épargnée par les conflits religieux du XVIe siècle mais durement touchée par la guerre franco-espagnole jusqu’à la signature du traité des Pyrénées (1659), Alexandre Charret-Dykes souligne l’usage continu du gothique méridional du XIVe au XVIIIe siècle. Ainsi, au XVIIe siècle, de nombreuses reconstructions reproduisent-elles le modèle de la cathédrale de Perpignan, doté d’un volume unique, dépourvu de division et dès lors parfaitement adapté aux attentes liturgiques mises en place après le concile de Trente. Toutefois, certains chantiers, comme celui de Prades, permettent de déceler l’apparition ténue de formes classiques et baroques. Enfin, le diocèse de Toulouse, placé en plein cœur du « croissant huguenot » et objet de nombreux raids destructeurs, est l’objet d’étude d’Estelle Martinazzo. Elle souligne le rôle de l’archevêque, le cardinal François de Joyeuse, qui va financièrement contribuer à la restauration des églises afin de rétablir un catholicisme ostentatoire. Le prélat s’attache aussi à mettre en place une réorganisation cultuelle, insistant sur la primauté et la visibilité du maître-autel, l’obligation de dresser un tabernacle ou de disposer de confessionnaux. Elle s’interroge aussi sur l’aménagement des sacristies, faisant ainsi un intéressant pendant à l’article d’Étienne Vacquet sur le même sujet. Intégrant la première partie de l’ouvrage « Réforme et Contre-Réforme : l’Europe à l’heure du concile de Trente », cette contribution, axée sur l’Anjou a le grand mérite d’aborder un bâtiment peu connu, qui va subir une très nette évolution après la réforme tridentine, donnant lieu à de véritables programmes architecturaux, notamment au XIXe siècle. Les exigences du concile sont aussi au cœur de la communication de Marc du Pouget, lequel se penche sur les visites pastorales de Monseigneur de la Rochefoucauld. À partir des procès-verbaux des visites que ce dernier a réalisées entre 1734 et 1738 dans les archidiaconés de Buzançais et Châteauroux, il note la volonté de l’homme d’église de réorganiser le clergé de son diocèse en un corps mieux formé et contrôlé, avec la création d’un petit séminaire à Bourges et à Fontgombault. Néanmoins, la lecture des comptes-rendus très détaillés, qui blâment souvent la proximité des cérémonies religieuses et des activités profanes, montre la distance qui sépare la religion intellectuelle de l’archevêque de la religiosité berrichonne.

 

         Enfin, les trois derniers textes touchent les pays limitrophes. Léon E. Lock s’attarde sur un trait distinctif de l’art de la Réforme catholique dans les Anciens Pays-Bas – où les destructions iconoclastes furent nombreuses – la représentation des collèges apostoliques et leurs enjeux théologiques et artistiques. Ces sculptures massives, animées d’un fort mouvement et visibles sous plusieurs angles, sont installées sur les piliers de la nef et forment ainsi les colonnes de l’Église. Dans la même sphère géographique, Andreas Nijenhuis, à partir de l’exemple d’Utrecht, réfléchit sur l’aménagement de temples dans les anciens lieux de culte catholique. L’examen des sources, comme les relations de voyage ou les vedute urbaines, lui ont permis de signaler, dans la collégiale Saint-Jean transformée en temple, un exemple de coexistence religieuse publique tout à fait exceptionnel, puisque subsiste un autel. Quant à Benoît Jordan, il explore l’Allemagne du sud-ouest et les reconstructions d’églises après la Guerre de Trente Ans. Alors que les conflits ont engendré un effondrement des commandes, et par conséquent une perte du savoir-faire des maçons locaux, l’auteur note à partir de 1680 l’influence des maîtres du Vorarlberg (avec la dynastie des Thumb), qui diffusent un premier baroque rocaille. Puis, dans les années 1710, l’embellie économique favorise des chantiers de plus grande envergure et l’influence de Johann Caspar Bagnato, originaire de Côme, amène le développement et l’épanouissement d’un art rocaille, particulièrement bien représenté en Bavière.

 

         Ce riche ensemble de contributions permet d’obtenir plusieurs réponses sur les processus de reconstruction des édifices religieux après les désastres des guerres de Religion ou autres conflits armés. Ainsi, dans de nombreux cas, la volonté des commanditaires est de réédifier un monument qui, par sa ressemblance avec l’édifice saccagé, permettra visuellement de gommer l’outrage du temps. Ce phénomène, également constaté en Bohême, est toutefois différent en Allemagne où le style rocaille connaît un plein fleurissement dans l’architecture religieuse, tandis qu’en France domine généralement l’esthétique gothique, le « gothique des Temps Modernes », pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Hélène Rousteau-Chambon consacré à ce sujet.

 

 

 

Sommaire
 
 
Françoise Michaud-Fréjaville
Avant-propos p. 5
 
Mathieu Lours
Renaître de ses cendres p. 7-13
 
RÉFORME ET CONTRE-RÉFORME : L'EUROPE À L'HEURE DU CONCILE DE TRENTE
 
Marc du Pouget
Un prélat réformateur dans un monde immobile : les visites pastorales
de Mgr de La Rochefoucauld dans les églises du Bas-Berry (1734-1738) p. 17-27
 
Léon E. Lock
Restaurer et renouveler : la représentation sculptée des apôtres
aux anciens Pays-Bas méridionaux après le concile de Trente p. 29-39
 
Étienne Vacquet
L’intégration architecturale des sacristies après le concile de Trente p. 41-61
 
Benoît Jordan
La reconstruction des églises en Allemagne du Sud après la guerre de
Trente ans p. 63-75
 
Andreas Nijenhuis
Les « spelonques des sectaires » : l’aménagement de temples calvinistes dans les anciens lieux de culte catholiques, dans le contexte de la Révolte aux Provinces-Unies. p. 77-95
 
 
 
LE MONDE MONASTIQUE : À LA RECHERCHE DE L'ÂGE D'OR MÉDIÉVAL
 
fr. Lin Donnat
Les monastères détruits au XVIIe siècle. Esquisse d’un tableau p. 99-105
 
fr. Lucien-Jean Bord
Saint-Maixent, une abbaye mauriste p. 107-115
 
Bertrand Pilot
La reconstruction des abbayes de Celles-sur-Belle et de Saint-Maixent aux XVIIe et XVIIIe p. 117-151
 
Yves-Jean Riou
La restauration de l’abbaye Saint-Étienne de Bassac au XVIIe p. 153-165
 
Étienne Faisant
« De pareille essence et haucteur qu’ilz estoient » : la rénovation de
l’abbatiale Saint-Étienne de Caen après les guerres de Religion p. 167-179
 
Madleine Skarda
Jan Blažej Santini-Aichel et le glorieux passé du couvent de Sedlec p. 181-189
 
RECONSTRUIRE POUR RÉAFFIRMER UNE CONTINUITÉ
 
Yves Blomme
La lente reconstruction de la cathédrale Saint-Pierre de Saintes après les guerres de religion : un exemple de l’abandon progressif de l’ordre
gothique p. 193-197
 
Olivier Geneste
La reconstruction et le réaménagement de la cathédrale Saint-Étienne de Périgueux au XVIIe p. 199-211
 
Florian Meunier
Deux nefs gothiques achevées dans la première moitié du XVIIe
Vernon et Les Andelys p. 213-221
 
Alexandre Charrett-Dykes
La reconstruction des églises en gothique dans le Roussillon et le
Fenouillèdes aux XVIIe siècles p. 223-235
 
Estelle Martinazzo
Après les huguenots : reconstruire et réformer dans les campagnes
toulousaines au XVIIe p. 237-249
 
Dominique Ponnau
Conclusion du colloque p. 253-256