Cooper, Richard: Roman Antiquities in Renaissance France, 1515–65. 450 pages, 234 x 156 mm, 3 b&w illustrations, ISBN: 978-1-4094-5265-2, 80.00 £
(Ashgate, Farnham 2013)
 
Compte rendu par Isabelle Algrain, F.R.S.-FNRS (Université libre de Bruxelles)
(ialgrain@ulb.ac.be)

 
Nombre de mots : 2333 mots
Publié en ligne le 2015-07-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2376
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          Richard Cooper est un spécialiste reconnu de la littérature de la Renaissance française qui explore depuis longtemps les relations entre l’Italie et la France mais aussi entre la littérature et les arts. Le présent ouvrage s’intéresse au développement du goût antiquaire en France sous les règnes de François Ier et Henri II (1515-1565). Par cet ouvrage, l’auteur désire combler un vide dans la littérature scientifique. Il existe en effet peu d’études centrées sur cette période précise de l’histoire française qui précède les guerres de religion et où les relations avec l’Italie sont les plus étroites. Cette période est pourtant cruciale pour comprendre le soudain intérêt antiquaire qui se développe en France, près d’un siècle après l’Italie. En effet, et bien que des ruines antiques aient été visibles et des objets romains ou gallo-romains collectionnés, l’attribution de ces pièces était le plus souvent erronée et on considérait qu’elles dataient du Haut Moyen Âge, en particulier de l’époque de Charlemagne. L’intérêt pour l’antique trouve donc rapidement un terrain favorable. Cet ouvrage se veut un panorama relativement vaste de l’ouverture de la société française à l’antiquité et aux oeuvres antiquisantes, que ce soit dans les arts, la littérature, la poésie ou par le biais de collections privées ou royales.

 

         Le premier chapitre a pour objet le développement du goût pour l’antique en France au début du XVIe siècle, plus précisément entre 1500 et 1530. Cet intérêt est présent dès la fin du XVe siècle sous la forme d’humanistes étrangers qui relèvent des inscriptions, dessinent des monuments et sont de manière générale portés sur les antiques visibles, notamment, dans le Sud de la France à l’instar de l’architecte florentin Giuliano da Sangallo et du docteur bavarois Hieronymus Münzer qui nous ont laissé des carnets de voyage. L’intérêt des érudits étrangers se tourne d’abord vers les inscriptions latines pour lesquelles on commence à voir apparaître des syllogai. Les humanistes français sont également présents en Italie où ils relèvent des inscriptions antiques et ils ont laissé des écrits sur les antiques et les monuments de Rome visibles à cette période. L’édition en France de livres italiens relatifs aux antiques contribue à la propagation de l’intérêt pour l’antiquité, en particulier dans la région de Lyon où les humanistes et les collectionneurs sont particulièrement actifs, voyageant en Italie et débutant des collections d’antiquités. À Paris et à la cour, le goût pour les antiques est plus difficile à cerner, sauf en ce qui concerne la collection royale, et il se manifeste de manière de plus en plus nette dans le travail des peintres et des graveurs. La période voit également le développement d’éléments antiquisants dans les joyeuses entrées, qui deviendront encore plus prégnants après 1530, sous la forme d’arcs de triomphe, de peintures à l’antique, de processions… imitant les triomphes romains. Durant le début de ce XVIe siècle, on voit donc progressivement s’éveiller un intérêt pour les antiquités classiques aussi bien en France qu’en Italie, intérêt qui se reflète dans les arts, la littérature savante ou de voyage et dans l’apparition de collections d’antiques.

 

         Le deuxième chapitre s’intéresse à des figures précises de la diplomatie française présentes en Italie entre 1530 et 1550, en particulier Jean du Bellay et Georges d’Armagnac, et à leur rôle dans l’acquisition d’antiques pour leurs collections personnelles ou pour le profit de personnages de la cour, y compris le roi. L’ambassadeur Jean du Bellay effectue un premier voyage à Rome de deux mois en 1534 durant lequel il commence à collectionner des antiques et entreprend des fouilles. Jusqu’à son retour en Italie en 1535, année où il devient cardinal, divers agents sur place le fournissent en antiques qui sont expédiés avec plus ou moins de facilité en France. En 1536, du Bellay quitte Rome et fait envoyer l’ensemble de sa collection en France à bord de deux navires. En 1547, le cardinal retourne à Rome, s’installe dans le Palazzo Colonna et décore son jardin d’antiques. Il entreprend également des fouilles sur le Forum. Il amasse rapidement une grande collection et sert d’intermédiaire pour l’acquisition d’antiques auprès de personnages de la cour comme Diane de Poitiers. Georges d’Armagnac, futur cardinal, ambassadeur de France à Rome, passa quant à lui la plus grande partie de sa carrière en Italie et envoya également en France sa collection à la fin de sa mission en 1541. Comme du Bellay, Georges d’Armagnac a dans son entourage des érudits, artistes, poètes qui partagent son intérêt pour les antiques. Le chapitre met en évidence la demande croissante de pièces antiques pour les collections royales et celles des courtisans qui est en partie suppléée par le biais de ces diplomates français envoyés à Rome et confrontés à de nombreux obstacles (fonds insuffisants et restrictions de plus en plus importantes sur les exportations d’antiques de la part des autorités romaines).

 

         Le troisième chapitre se concentre sur les activité des diplomates français en Italie entre 1550 et 1560. La mission annexe des diplomates qui consiste à envoyer des antiquités en France est facilitée par l’insistance d’Henri II pour que les cardinaux français résident de manière permanente à Rome. Les deux plus actifs sont Georges d’Armagnac et Jean du Bellay (fouilles, création de cercles d’humanistes étudiant les antiques). D’Armagnac continue à collectionner et exporter des antiques pour des collègues de la cour. Jean du Bellay, qui devient dans les années 1550 le premier cardinal français qui décide de vivre à Rome, y fait construire une villa et y crée un jardin d’antiques dans un cadre spectaculaire : l’enceinte des bains de Dioclétien qu’il fait en partie restaurer. De nombreux documents permettent de retracer l’acquisition des pièces de sa collection, exposées dans sa villa et ses jardins. Du Bellay est entouré d’un cercle qui comprend notamment un sculpteur qui restaure et complète ses acquisitions. Ses inventaires font état de fausses inscriptions et montrent des problèmes d’identification des sujets sculptés, deux phénomènes courants à l’époque. La villa, transformée en église puis démolie en 1847, n’existe plus aujourd’hui et la collection a été dispersée après la mort de du Bellay en 1560. Deux inventaires permettent de reconstituer la collection : le premier réalisé lors des acquisitions et le second après le décès de du Bellay sont en appendice à la fin de l’ouvrage.

 

         Le quatrième chapitre s’intéresse au point de vue des collectionneurs basés à la cour de France et à ce qu’il arrive aux antiques envoyés par du Bellay et d’autres diplomates à la cour de France. Le roi veut faire de Fontainebleau une nouvelle Rome et, avec l’aide d’artistes comme Sebastiano Serlio ou le Primatice qui est chargé de lui procurer des moulages à Rome ainsi qu’à d’autres figures importantes de la cour, il aménage le palais pour y exposer antiques et copies. Cette arrivée de sculptures antiques aura une influence sur l’art de l’époque. François Ier décide d’ajouter des pièces aux collections royales dès les années 1520 et se fait d’abord envoyer des oeuvres contemporaines d’Italie par les diplomates en place. Ce n’est qu’à partir de 1540, date à laquelle il reçoit, entre autres cadeaux, une copie en bronze du Spinario, qu’il commence à manifester son intérêt pour les antiquités et qu’il envoie le Primatice à Rome avec pour mission d’enrichir les collections royales, ce qui inclut notamment des copies d’antiques du Belvédère. En France, du Bellay se fait également construire une résidence à Saint-Maur sur le modèle italien. L’auteur met en évidence l’utilisation d’antiques comme cadeaux dans les relations diplomatiques ainsi que l’augmentation du nombre de collectionneurs en France. Les gravures ou ouvrages imprimés permettaient également de collectionner des images d’antiques, à défaut des originaux, et Copper s’intéresse ici aux cercles humanistes provinciaux dont le plus réputé était celui de Lyon avec des figures telles que Jean Grolier.

 

         Dans le cinquième chapitre, l’auteur se penche sur les visites en Italie d’artistes et d’architectes français, sur l’influence de l’antiquité dans leur travail et sur le travail de l’éditeur Lafréry à Rome qui, au milieu du siècle, domine le marché européen des gravures, grâce à ses vues et planches ayant pour sujet les statues et monuments romains. Entre 1530 et 1565, le nombre d’artistes français qui, comme par exemple Philibert De L’Orme, Jean Bullant et Jacques Prévost, se rendent en Italie augmente considérablement, un fait documenté par nombre de cahiers de croquis et de gravures. De L’Orme est le futur architecte de Saint-Maur, demeure à l’italienne de du Bellay en France. Il est allé à Rome où il a étudié en profondeur les monuments antiques, prenant des mesures, réalisant des dessins et visitant des collections. Bullant est lui aussi un architecte qui a publié des traités sur les ordres architecturaux. Ces architectes ramènent dans leurs bagages des dessins qui serviront dans leurs réalisations en France. L’auteur s’attarde également sur le travail d’Antoine Lafréry et de son cercle. Lafréry s’est installé à Rome dans les années 1540 où il a édité des centaines de gravures réalisées par une équipe d’artistes, y compris des vues de monuments antiques. Ces gravures, collectionnées par les érudits, sont diffusées dans toute l’Europe et propagent la nouvelle mode de l’antique en servant également de cahiers de modèles pour les artistes.

 

         Dans la même lignée, le sixième chapitre s’intéresse à l’impact du goût pour l’antique dans l’art français, en particulier dans l’École de Fontainebleau qui réalise bon nombre de paysages classiques, à l’antique, et au culte des ruines pittoresques dans ce type de scènes. Ce style ne trouve pas réellement d’équivalent en Italie à la même époque. La cour et l’École de Fontainebleau n’ont toutefois pas le monopole des éléments antiquisants et l’art provincial montre des exemples d’utilisation de tels motifs, en particulier à Lyon. Dans une optique un peu plus érudite, on voit également se développer un intérêt pour la topographie mais aussi pour les paysages intégrant des monuments antiques en ruine. Les éléments antiquisants sont également présents dans les enluminures des livres d’heures ou d’autres textes religieux. Cette influence de l’antique dans l’art français trouve sa source dans la présence d’artistes italiens en France et dans la diffusion de gravures antiques comme celles de Lafréry. Les monuments, utilisés dans des paysages, des illustrations de la Bible, des allégories historiques ou mythologiques, artistement ensevelis sous une végétation luxuriante, servent de cadre à l’action ou sont présents à l’arrière-plan sous forme d’éléments topographiques.

 

         Le septième chapitre met en exergue l’impact qu’a eu à la cour le développement du culte de l’antique via l’étude des entrées royales, qui mêlent progressivement les rituels traditionnels avec des éléments cérémoniels empruntés aux triomphes romains et à l’art romain antique au sens large. Ces emprunts impliquent l’érection de monuments temporaires comme des arches, des obélisques, des colonnes, des statues, des fontaines, des trophées couverts d’inscriptions ou de couronnes et même la reconstitution de joutes de gladiateurs. Le decorum de la « joyeuse entrée » ou « entrée royale » implique le travail de peintres, graveurs, architectes, humanistes et poètes dans le but de créer une image du roi, de la cité et du pays renforçant leur prestige national, voire international. Les cérémonies sont étudiées sous les règnes de François Ier, d’Henri II et de Charles IX. Sur les trois décennies examinées, les décors antiquisants dans les entrées royales coexistent avec les éléments traditionnels de ces cérémonies (religieux, chevaleresques et militaires). Les albums documentant ces véritables performances et réalisés par des humanistes comme Jean de Vauzelles participent à la diffusion d’un goût français des antiques et sont aussi des instruments de propagande à l’échelle nationale et internationale.

 

         Les deux derniers chapitres s’intéressent aux indices de ce nouveau goût antiquisant qui parsèment la littérature de la période. Le chapitre 8 s’ouvre sur une partie consacrée aux détracteurs de l’antiquité. De manière générale, ces auteurs voient dans la fascination de l’antique une recrudescence du paganisme et accusent du Bellay d’obsession antipatriotique pour l’Italie antique. Toutefois, aux critiques satiriques d’Érasme s’opposent des érudits comme Julius-Caesar Scalinger qui accuse Érasme de persécuter sa science, la numismatique. Cette opposition, couplée à un sentiment anti-italien, sera plus forte en France à la fin du siècle. Certains auteurs utilisent volontiers par petites touches des éléments antiques dans des passages de leurs fictions, comme par exemple Jean Lemaire, qui a également écrit des traités sur des sujets relatifs à l’antiquité comme les pratiques funéraires antiques, les arches et les trophées. Les auteurs français utilisent des textes relatifs à l’antiquité, comme la fiction antiquisante de Colonna traduite en français dès 1546, qui inspire des éléments dans les fictions comiques de Rabelais et d’autres auteurs français. Rabelais lui-même s’intéressait beaucoup à l’antiquité. Il a accompagné trois fois Du Bellay à Rome et y a participé à des campagnes de fouilles. Dans cette période où l’intérêt pour l’antiquité s’accroît, les thèmes des ruines et des statues reviennent également à de nombreuses reprises dans la poésie, comme par exemple chez Joachim du Bellay dont l’oeuvre, contrairement à ce que l’on croit, n’est pas un phénomène isolé mais s’intègre dans l’intérêt antiquaire de l’époque. Il existe d’autres poètes qui intègrent les ruines dans leurs poèmes comme Jean du Bellay qui y parle des statues de sa collection et qui échange des poèmes avec Michel de L’Hospital. Les découvertes archéologiques et les ruines en France déclenchent dans les poèmes des élans nationalistes mais aussi de la fierté à l’échelle locale.

 

         Cet ouvrage clair et bien structuré puise sa force dans les différents champs de recherche mis en présence par Richard Cooper, romaniste de formation qui confronte toute une série de sources - littérature, poésie, histoire, histoire de l’art, réception de l’antiquité classique… - en transcendant les barrières parfois rigides établies entre les disciplines. La variété des approches permet d’offrir au lecteur un panorama somme toute assez complet sur le phénomène antiquisant en France durant une courte période du début de la Renaissance. L’auteur propose ainsi une synthèse dense mettant en avant les réseaux d’échanges culturels et savants du début du XVIe siècle qui devrait intéresser non seulement les spécialistes de la culture de la Renaissance mais aussi ceux qui travaillent sur les phénomènes de la réception et de la redécouverte de l’antiquité classique.