Doulan, Cécile - Charpentier, Xavier: Bordeaux. Collection : (Carte archéologique de la Gaule : pré-inventaire archéologique : 33/2, Michel Provost dir.). 387 p., ill. en noir et en coul., plans, cartes, couv. ill. en coul., 30 cm, bibliogr. p. 7-34, index, ISBN 978-2-87754-268-5, 39 €.
(Académie des inscriptions et belles-lettres ; Ministère de l’Education nationale ; Ministère de la recherche, Paris 2013)
 
Compte rendu par Béatrice Robert, Université Toulouse Jean Jaurès
(bealithic@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 2455 mots
Publié en ligne le 2018-01-24
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2379
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          La série des Cartes Archéologiques de la Gaule dirigée par Michel Provost et publiée par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres de Paris offre en 2013 un dernier volet des Cartes Archéologiques consacrées à l’Aquitaine, dont le premier volume date de 1994. Cet ouvrage uniquement consacré à Bordeaux est présenté par Cécile Doulan qui nous fait ainsi partager ses connaissances de la ville et nous rend compte de la richesse archéologique des sous-sols. Cet outil prend toute son importance d’un point de vue scientifique puisque Bordeaux est, et demeure aujourd’hui, l’objet de nombreuses investigations archéologiques dans la perspective de l’aménagement de nouvelles lignes de tramway. Le travail réalisé par l’auteur est donc essentiel et bienvenu pour l’ensemble du Service archéologique et des opérateurs intervenant sur le terrain.

 

         Comme toute Carte Archéologique, l’ouvrage conserve une présentation assez standardisée comportant une préface rédigée par Michel Zink (Secrétaire Perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) et par Nathalie Fourment (Conservatrice régionale de l’Archéologie), des remerciements de l’auteur, une bibliographie complète et exhaustive ainsi qu’une introduction fournie qui présente un bilan des recherches ainsi qu’un état des lieux des vestiges. Cette introduction, co-signée des noms de Xavier Charpentier, Cécile Doulan, Hélène Mousset, Pierre Régaldo-Saint Blancard et Christophe Sireix, annonce une riche production et une collaboration étroite entre les acteurs des services de Bordeaux métropole.  Suit le pré-inventaire lui-même, fort de ses 300 pages exclusivement dédiées à la ville de Bordeaux, ainsi que des index (thématique, des rues et des lieux-dits, des figures) attendus dans cette série. L’ouvrage offre ainsi un panorama complet des données de terrain à la fois récentes mais tenant aussi compte de celles, plus anciennes, qui ont sensibilisé les chercheurs à la complexité des investigations en milieu urbain et permis de prendre la mesure des difficultés inhérentes à ce même milieu. Ce sentiment est exprimé par Nathalie Fourment qui rappelle, dans la préface, l’actualité archéologique de la ville ainsi que l’intérêt des vestiges, déjà nombreux au cours de la Protohistoire. Elle souligne également que cette Carte, qui suit celle de Périgueux, était très attendue par la communauté scientifique.

 

         Les remerciements de Cécile Doulan sont autant de témoignages d’un solide travail en collaboration, de l’aboutissement d’un projet de longue haleine que d’un investissement sans faille. D’aucuns pourraient peut-être y trouver des longueurs, mais elles sont le reflet de véritables échanges et ne se résument pas aux politesses d’usage ; tout au contraire, ceux-ci sont empreints d’humanité.

 

         Bien que la réalité du travail réside dans le dépouillement des données bibliographiques (pages 7-34) et le pré-inventaire (pages 60 à 361) - où figurent toutes les découvertes détaillées secteur par secteur et rue par rue  -, le cœur de la réflexion est exprimé dans l’Introduction (page 35 à 59). Cette dernière, divisée en trois parties,  propose un bilan des investigations sur la ville reposant sur les grandes étapes de la recherche archéologique, l’étude des contextes environnementaux et l’observation de la topographie historique.

 

         L’auteur inaugure le chapitre en évoquant de manière chronologique les différentes impulsions scientifiques qui ont favorisé la découverte du sous-sol bordelais. Force est de constater que dans la région de Montaigne, c’est le courant humaniste et particulièrement le XVIe siècle qui porte un intérêt au patrimoine de la ville avec la redécouverte d’un manuscrit d’Ausone. Cependant, la notoriété de la ville commence bien avant cette date, comme en témoignent les manuscrits laissés par Ibn Abd al-Mun’im al-Himyari mentionnant l’architecture antique dont les Piliers-de-Tutelles et le Palais-Gallien (voir aussi Élie Vinet ou encore Claude Perrault). Cette reconnaissance précoce de la ville et de ses richesses est aussi attestée par la présence de véritables collectionneurs d’antiques (jurats de Bordeaux, Joseph de la Chassaigne ou encore Florimond de Raemond) ainsi que par des publications d’érudits locaux (Élie Vinet, Gabriel de Lurbe ou Jean d’Arrérac). Ainsi, l’engouement pour l’architecture antique s’accompagne d’une véritable attention portée aux objets. Cécile Doulan souligne qu’il faut attendre le XVIIIe siècle et « l’esprit encyclopédique » porté par l’Académie royale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux pour retrouver une telle implication dans la connaissance du patrimoine de la ville. Elle s’arrête sur trois éléments importants : le travail de l’abbé Baurein en matière d’inscriptions et d’épigraphie qui a permis de redécouvrir l’enceinte romaine de la ville ; la curiosité intellectuelle de Fr. de Lamontaigne qui l’amène à tenir un véritable journal archéologique (observations, dessins et commentaires à l’appui) ; la création d’un premier Musée lapidaire (dépôt Jean-Jacques Bel) dû à l’Académie, malheureusement dissoute en 1793.

 

         Avec le XIXe siècle s’ouvre une nouvelle ère de recherches  avec la naissance d’institutions « en lien avec le patrimoine archéologique bordelais » dont la Société archéologique de Bordeaux (créée par P. Sansas), la faculté de Lettres dans le domaine de la publication (C. Jullian) et un Musée lapidaire appelé le Dépôt d’Antiques du Colisée. L’auteur note que ce phénomène est surtout lié à la réalisation de grands travaux urbains suivis par P. Sansas.

 

         Cécile Doulan termine sa première partie par un rappel des recherches archéologiques aux XXe et XXIe siècles. La période des deux Guerres mondiales étant peu propice aux investigations archéologiques, il faut attendre 1950 pour entrevoir une reprise progressive des travaux de recherche. L’auteur s’arrête alors quelques instants sur des questions toujours actuelles : l’évolution de l’archéologie de « sauvetage » devenue « archéologie préventive » et désormais considérée comme un métier à part entière, puis sur le développement de l’archéologie programmée à Bordeaux avec deux programmes (Archéologie monumentale, décor d’architecture et le programme « SIGArH » impliquant différents instituts dont le laboratoire Ausonius.

 

         La seconde partie de l’Introduction est une invitation à la réflexion sur les contextes d’implantation de la ville de Burdigala devenue Bordeaux, en bord de Garonne. L’auteur relève les particularités géologiques du terrain (socle calcaire à astéries au-dessous de terrasses étagées de sédiments sableux comportant des galets), l’importance de l’embouchure de la Garonne et de l’estuaire dans l’histoire du peuplement de la région ainsi que la présence de deux rivières orientées ouest-est (le Peugue et la Devèze) à l’entrée de la ville (ancienne et actuelle). Cette configuration singulière encourage le développement d’installations anthropiques au cours du temps. L’auteur rappelle cependant que la ville s’est essentiellement formée sur la rive gauche de la Garonne, au creux d’un méandre. Cette information n’est pas anodine car c’est à cet endroit et plus particulièrement celui de la Devèze, actuelle Place de la Bourse, que le port antique de Bordeaux a été construit. C’est aussi à partir de l’établissement de ce port que s’organise le réseau urbain.

 

         C’est forte de ces données que l’auteur présente en détail la succession des occupations de la ville, de ses origines protohistoriques jusqu’au haut Moyen Âge. Elle propose un découpage chronologique en cinq grandes phases : les premières installations protohistoriques, « la ville et l’urbanisme sous les Julio-Claudiens », « la ville des Flaviens aux Sévères », « les transformations de la fin du IIIe siècle », l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge. Pour chacune, elle livre un bilan des découvertes figurant dans le pré-inventaire.

 

         La première phase d’occupation de Bordeaux, observée au cœur de la ville actuelle,est placée entre les VIIIe et Ier siècles av. J.-C. Elle est, d’une part, caractérisée par la présence d’objets de la Tène, par l’implantation d’habitats ainsi que d’une trame urbaine protohistorique. Un des plus importants témoignages provient de la fouille du Grand-Hôtel datée de 2004. D’autre part, Cécile Doulan nous apprend que cette phase est marquée par la volonté de Rome d’installer la population des Bituriges Vivisques autour de l’estuaire girondin après la Guerre des Gaules. ce titre, elle mentionne la présence d’une inscription « commémorant la constitution des Vivisques en une unité politique de type romain ».

 

         La seconde phase d’occupation concerne l’époque julio-claudienne. L’auteur rappelle qu’un véritable tissu urbain se met en place avec différents édifices et équipements. L’ordonnancement des habitats, des rues, suit un decumanus maximus observé au niveau du cours du Chapeau Rouge et un cardo maximus qui serait dans la projection de l’actuelle rue Sainte-Catherine. L’alimentation en eau de la ville est attestée par les traces d’un aqueduc orienté sud-nord assurant la distribution en eau des habitats, des bâtiments publics telles que les fontaines, mais aussi par la présence de puits ou d’aménagements destinés à capter les eaux. La ville se dote de bâtiments publics mais leur situation géographique reste incertaine. Si l’architecture monumentale est bien présente dans le sous-sol bordelais, la nature des bâtiments reste à éclaircir. Le réseau d’habitations demeure également ténu en termes de témoignages. Les fouilles ont révélé la coexistence d’aménagements de standing et de maisons plus modestes par la mise au jour de tesselles et de structures en matériaux périssables. De véritables zones artisanales sont observées à plusieurs endroits de la ville (Cité judiciaire, rue Huguerie, place des Grands-Hommes, rue du Hâ, etc.). Industrie textile, tissage, métallurgie ou encore travail du cuir sont développés à cette période.

 

         D’importantes transformations caractérisent la ville des Flaviens aux Sévères, période d’apogée du tissu urbain antique de Bordeaux. Le réseau viaire s’étend et les constructions en dur augmentent considérablement. Ces dernières concernent aussi bien les habitats privés que les édifices monumentaux. Des premiers, peu d’éléments sont considérés par l’auteur en raison de données lacunaires. Des seconds, quatre types de bâtiments sont attestés : un vaste sanctuaire avec les Piliers-de-Tutelle ; l’amphithéâtre du Palais-Gallien, toujours visible et récemment étudié par D. Hourcade ; des bâtiments thermaux ; reste un théâtre évoqué par P. Sansas qui n’a pas pu être identifié sur le terrain. Si l’artisanat est toujours présent à cette période, les données à disposition restent peu nombreuses. Certaines activités perdurent au cours du temps comme d’autres s’effacent pour laisser place à de nouvelles. À noter que de véritables espaces de « tannage, foulage ou rouissage » sont observés à Saint-Christoly. Concernant la fin du IIe siècle et le IIIe siècle, l’auteur note la présence de nombreux éléments à destination religieuse (objets ou immobilier). Elle précise que deux divinités romaines sont fortement représentées : Jupiter « comme protecteur de la communauté civique » et Mercure certainement en raison des activités déjà liées au commerce à cette époque.  Elle parle même d’un possible panthéon du Haut Empire où seraient représentées (inscriptions et statuettes à l’appui) Divona, Onuava, Sirona et des déesses-mères. À ces croyances s’ajoute la mention de quelques lieux de culte. Hormis les Piliers-de-Tutelle à propos desquels aucune mention n’est faite du culte à proprement parler, l’auteur signale trois temples en l’honneur de Mercure,  un lieu de culte certainement attribué à Hercule et la présence d’un mithréum (cours Victor Hugo). Pour compléter le panorama urbain, des nécropoles à inhumations et incinérations (place Charles Gruet, Terre Nègre, ancien couvent des Chartreux, vers Saint-Augustin) font partie du paysage burdigalien.

 

         La fin du IIIe siècle est marquée par la construction d’un rempart en opus quadratum qui restreint le noyau urbain et ceint la ville autour du port. Cécile Doulan note que cette construction doit être mise en rapport avec un impératif économique.

 

         À partir de la fin du IIIe siècle et au VIe siècle, la ville connaît différentes transformations liées au morcellement administratif de territoires, à des invasions germaniques mais aussi à l’intégration de la ville au royaume franc de Clovis. Changements politiques et religieux se succèdent aboutissant à un changement du paysage urbain. Cécile Doulan explique que la ville, après une période assez obscure située entre le début du IVe et le VIe siècle, se dote d’édifices religieux chrétiens : une première cathédrale récemment découverte avec les travaux du tramway Place Pey-Berland, l’église Sainte-Marie-de-la-Place (même endroit) ; une église dédiée au Sauveur (près de Notre-Dame), les églises Saint-Étienne et Saint-Seurin ou encore l’abbaye Sainte-Croix. Avec ces constructions, on note l’émergence de nouvelles nécropoles localisées à l’écart de la ville et de nouvelles pratiques rituelles. L’originalité n’est pas aussi flagrante dans le domaine privé au début de la période car nombre d’habitats sont rénovés et non détruits en raison des dispositifs de confort inhérents aux riches domus romaines. Les premières destructions des habitats débutent à la fin du VIe siècle. Le chapitre s’achève sur la question du commerce et de l’artisanat. L’auteur indique qu’à l’instar des habitats, nombre d’activités persistent, témoignant ainsi d’un véritable fourmillement de vie au sein de la ville en transformation. Elle ajoute que les activités commerciales croissent malgré toutes les transformations politiques. Elle clôt alors le chapitre en observant que Bordeaux reste une cité prospère et donne « l’image d’une ville qui se renouvelle » jusqu’au VIIIe siècle.

 

         Que conclure à la lecture de cet ouvrage ? Il nous faut remercier Cécile Doulan pour le travail exhaustif de dépouillement fait sur Bordeaux. Ce n’est pas une tâche aisée que de rédiger une Carte Archéologique qui répond à une forme standardisée et qui est souvent perçue comme un document austère en raison de la masse de données brutes et des détails très techniques. Il ne s’agit pas d’un ouvrage destiné au grand public mais à des spécialistes, c’est pourquoi il est si difficile de le rendre vivant. Plus particulièrement, il faut saluer la minutie quasi chirurgicale avec laquelle l’auteur s’est employée à décortiquer les données : données anciennes et parfois controversées - données très récentes ou en cours qui n’ont pas dû être toujours faciles à traiter.

 

         Cet ouvrage était nécessaire et attendu et son accueil est chaleureux dans la communauté scientifique. Non seulement il présente avec précision, rue par rue, les découvertes, mais il faut aussi lui reconnaître une grande qualité d’illustration mélangeant archives, plans, dessins anciens, clichés récents, le tout avec des documents en couleur, ce qui est rare dans une Carte Archéologique. Il est essentiel de mentionner le soin apporté à l’ouvrage.

 

         On ne peut qu’être sensible au souci de tenir compte de l’actualité archéologique dans une ville où le sous-sol est constamment examiné et retourné en raison des travaux d’aménagement du tramway. Clore un ouvrage dans ces conditions est compliqué et frustrant.  Ainsi, il est plaisant de trouver dans ce volume une mise en perspective de l’évolution de la discipline (fouille de sauvetage, fouille préventive et fouille programmée) mais aussi et surtout une intégration des projets de recherche en cours avec l’Université de Bordeaux.

 

         On aurait cependant aimé en savoir plus sur les périodes suivantes et avoir une véritable conclusion peut-être plus personnelle de l’auteur, à l’image des remerciements. Il est dommage que l’Introduction s’arrête si brutalement sur le haut Moyen Âge. Pour autant, il serait malvenu de tenir rigueur de si peu de choses devant la masse d’informations livrées par Cécile Doulan. Peut-être est-il envisageable de publier une suite à cet ouvrage traitant des périodes suivantes car si une chose est sûre, c’est que cette ville ne semble pas avoir fini d’étonner la communauté scientifique au vu de ces résultats.

 

 

SOMMAIRE

 

PRÉFACE (5-6)

 

REMERCIEMENTS (6)

 

BIBLIOGRAPHIE (7-34)

                Abréviations et sigles (7)

                Bibliographie (8-34)

 

INTRODUCTION (35-59)

  1. La recherche archéologique à Bordeaux (35-43)
  2. Les contextes environnementaux : variations naturelles et anthropiques (43-47)
  3. La topographie historique de la ville (47-59)

 

PRÉ-INVENTAIRE (60-361)

 

INDEX THÉMATIQUE (362-374)

 

INDEX DES RUES ET DES LIEUX-DITS (375-377)

 

INDEX DES FIGURES (378-386)

 

TABLE DES MATIÈRES (387)