Bernard, Jean-François (dir.) : Piazza Navona, ou Place Navone, la plus belle & la plus grande » : du stade de Domitien à la place moderne, histoire d’une évolution urbaine (Collection de l’École française de Rome, 493), 877 p., ill. coul., ISBN: 978-2-7283-0982-5, 55 €
(École française de Rome, Roma 2014)
 
Compte rendu par Yves Perrin, Université de Saint-Etienne
(yves.perrin@univ-st-etienne.fr)

 
Nombre de mots : 4339 mots
Publié en ligne le 2015-05-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2381
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          Ce très volumineux et très bel ouvrage réunit les contributions d’un grand colloque international organisé en 2010 par l’École française de Rome sur la place Navone et le quartier qui l’environne. Cet aussi remarquable que célèbre exemple de continuité urbaine de l’Antiquité à nos jours a déjà fait l’objet de nombreuses publications scientifiques, mais il était nécessaire de procéder à un aggiornamento des connaissances et surtout de traiter la question dans toute son ampleur historique. En choisissant d’en mener l’étude sur les deux millénaires de son histoire, le volume comble donc une lacune. Le colloque de 2010 marque le couronnement d’un programme de recherche interdisciplinaire et international initié en 2004 par Michel Gras lorsqu’il était directeur de l’EFR à l’occasion des travaux qu’il lança dans l’immeuble du 62 place Navone. Piloté par l’EFR avec le soutien de l’ANR et la collaboration des grandes institutions italiennes et étrangères, il associe des chercheurs américains, français, espagnols et italiens, des archéologues, des architectes, des historiens, des historiens de l’art et des anthropologues. Bien présentées et très richement illustrées, ses 877 pages livrent le texte de 43 contributions – quelques-unes associent plusieurs auteurs -. Les unes sont des études de synthèse, d’autres portent sur des sujets pointus. Après une introduction générale de J.-F. Bernard (p. 1 – 10), l’ouvrage est structuré en trois grandes parties thématiques subdivisées en sous-parties chronologiques précédées par une introduction spécifique :

 

I Architecture et urbanisme (p. 11-454) : Des origines au stade de Domitien - Le complexe stade-odéon de Domitien, études architecturales - Évolutions et persistances médiévales - Transformations à l’époque moderne et contemporaine.

II Économie et société (p. 455 – 630) : Entre fin du Moyen Âge et Renaissance – Économie et société à l’époque moderne et contemporaine.

III Usages et représentations de la place (p. 633 – 830) : Fêtes et cérémonies - La place et sa représentation.

 

         En annexe sont donnés les résultats de l’exploration archéologique des caves de l’immeuble du 62 (EFR) (M. Dewailly et alii,  p. 831- 860). Un index des lieux et un résumé des articles sont très pratiques pour la consultation.

 

Architecture et urbanisme

 

         En raison de sa topographie et des contraintes du pomerium, l’aire de la place Navone constitue dès la période républicaine une partie d’un campus dont la vocation militaire, athlétique et ludique est prononcée. Ces activités appellent à l’aménagement de complexes publics destinés à les abriter. Les thermes et le stagnum d’Agrippa puis les thermes et l’éphémère gymnase de Néron en sont les premières concrétisations spectaculaires (A. Borlenghi). Le point est fait sur l’état des connaissances du gymnase néronien dont les travaux pour le métro ont permis une possible identification (F. Filippi). Trois sondages effectués sur la place montrent que la zone a été détruite par un incendie (soit celui de 62 qui détruit le gymnase, soit celui de 80), que les anciennes  pistes ont été au moins partiellement dallées au XVe siècle et que les canalisations souterraines nécessaires à l’alimentation des fontaines au XVIIe siècle n’ont pas affecté le paysage (M. Buonfiglio, P. Ciancio Rossetto, S. Le Pera, M. Marcelli, G. Schingo). Si plusieurs questions sur l’occupation de l’aire avant les travaux de Domitien restent en suspens et si l’histoire des aménagements du stagnum sous Néron et ses successeurs demeure obscure, il est clair que le stade et l’odéon du dernier Flavien s’inscrivent  dans une continuité fonctionnelle et spatiale ; les Capitolia qui ajoutent Rome au circuit des agones à la grecque nécessitent un équipement digne de la capitale (M. L. Caldelli). L’association topographique et la complémentarité architecturale et fonctionnelle des deux édifices qui sont parmi les plus remarquables de la Ville marquent un moment important du rayonnement de la culture hellénique à Rome et de sa réélaboration selon les modalités romaines. Ils ouvrent un processus de mutation dans le tissu urbain de la Ville qu’achève Hadrien : naît un nouveau complexe public central complémentaire des forums impériaux auxquels ils sont reliés (P. Gros). Ces grandes évolutions de la topographie historique font l’objet d’une maquette virtuelle tridimensionnelle dont l’intérêt est qu’elle est aisément modifiable pour enregistrer les progrès de la connaissance historique et archéologique (B. Fontaine).

 

         Mal connu, l’odéon risque de le rester étant donné la pauvreté des sources potentielles susceptibles d’être exploitées (D. Fellague)… Mieux établie, la connaissance du stade est cependant loin d’être complète et les contributions qui lui sont consacrées la font progresser. Les matériaux utilisés, notamment les briques et les estampilles (E. Bukowiecki), le système interne de canalisation des eaux (M. Buonfiglio), les vestiges archéologiques de certaines zones – notamment sous l’église Saint-Jacques-des-Espagnols (L. Benedetti) et certains fragments de la Forma Urbis (A. Monterroso) attestent l’excellence de la construction. Une étude globale de l’architecture souligne l’originalité et la sophistication de ses structures et de ses espaces et débouche sur une nouvelle proposition de restitution des façades externes (J.-F. Bernard et P. Ciancio Rossetto).

 

         Le stade accueille des concours au moins jusqu’au IVe siècle et conserve tout son prestige architectural jusqu’au Ve. Les premiers indices du changement de son statut sont datables au plus tôt des VIe-VIIe siècles lorsqu’on se met à pratiquer des inhumations dans les souterrains de la cavea (C. Michel d’Annoville et A. Ferri) et que s’engage un processus de construction d’habitats sur les gradins et leurs substructions qui se poursuit et s’amplifie jusqu’au XVe siècle (S. Passigli – D. Esposito – B. Buonuomo). Les lacunes des sources restreignent la connaissance de ces changements, mais n’interdisent pas quelques conclusions majeures. La place elle-même est négligée, les façades des maisons et églises sont tournées vers les faces externes. Comme le montre la réutilisation des structures antiques en différents points de la place, les transformations semblent varier selon les lieux (A. Molinari). L’innovation la plus importante est l’élévation d’une église à Sainte-Agnès, mais les raisons du choix du site et de l’identification du stade comme lieu de martyr de la sainte sont obscures (C. Sotinel). Cette phase médiévale oublieuse du prestige des lieux s’avère cependant essentielle : l’aire vide des pistes et la forme du stade sont conservées. Ce processus de transformation est replacé dans le champ problématique plus vaste de la rémanence des formes des édifices de spectacle antiques dans les espaces urbains qui sont bien attestées dans le tissu des villes italiennes (et européennes), mais dont les modalités demeurent largement méconnues (P. Pinon).

 

         La place Navone prend son allure définitive à l’époque moderne. Fondée sur une analyse du bâti et mettant en œuvre un système d’information géographique, une étude des transformations successives de l’espace de la place et des îlots environnants de 1450 à 1870 montre la complexité de leur histoire marquée par l’alternance de moments de fort investissement et de moments de calme (B. Gauthiez). Aux XVIe-XVIIe siècles, la papauté, les dignitaires de l’Église et les institutions religieuses, les grandes familles et les représentants des grandes puissances européennes contrôlent l’espace foncier et la vie qui s’y déroule. Le XVIIe siècle est dominé par l’œuvre des Pamphili (S. Leone). Innocent X réalise l’aménagement de son palais entre 1615 et 1650, la fontaine des Quatre Fleuves est inaugurée en 1651 (M. G. d’Amelio et T. A. Marder), la façade de Sainte-Agnès en 1657 : la place baroque exalte la gloire du pape et la puissance de l’église catholique.

 

         Avec le statut de capitale que Rome reçoit en 1870, la place Navone devient le cœur de débats patrimoniaux et historiques qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui ; de multiples projets de réaménagement tournent court, le seul qui aboutisse étant l’ouverture du Corso Rinascimento et une réfection de l’hémicycle septentrional à l’époque fasciste. Le souci de préserver l’identité historique du site l’emporte ensuite (C. Ternier).

 

Économie et société

 

         Aux Xe-XIIe siècles, l’aire de l’ancien stade est propriété de l’abbaye de Farfa. Les façades principales des habitations et églises sont tournées vers l’extérieur et la place est réduite à un rôle d’« arrière-cour » négligée. Sa forme est cependant respectée et la toponymie maintient la mémoire des lieux antiques (« Agone » désigne l’ensemble, « Campus Agonis » les anciennes pistes, « cripte agones » les vestiges souterrains et les gradins). Le prestige du site renaît au XIIIe siècle lorsque de grandes familles aristocratiques y acquièrent des résidences ; des jeux publics et des courses de chevaux, sans doute liées à l’exercice des cavaliers de la militia, y sont organisés (M. Venditelli).

 

         Du début du XVe siècle à celui du XVIe, particulièrement sous Sixte IV et Paul III,  l’aire connaît de profondes mutations économiques et sociales dont les sources textuelles – archives des notaires et des institutions religieuses, corpus réglementaires et législatifs – permettent une connaissance assez affinée. La papauté, les cardinaux, les évêques, la noblesse romaine et les représentants des grandes puissances italiennes et espagnoles en font leur lieu de résidence, un haut lieu de la vie religieuse (processions et fêtes y sont régulièrement organisées) et un microcosme européen ; les institutions ecclésiastiques y achètent terrains et maisons (Sant’Agostino). On démolit, on reconstruit, on réaménage en recherchant confort et prestige (A. Esposito). L’instauration d’un marché hebdomadaire en 1477  est une décision clé pour l’avenir. Le marché dynamise la vie commerciale et favorise l’essor des activités artisanales du quartier qui attirent une population croissante. La pression démographique crée un besoin de logements. Pavé et embelli, le campus devient une place symbole de la renovatio urbis, un cadre privilégié de la mise en scène du pouvoir des papes et des élites, un lieu de fêtes et de cérémonies religieuses, mais aussi un creuset de la vie économique et populaire (D. Rocciolo). L’épanouissement de ces fonctions va de pair avec son articulation avec les autres quartiers de Rome. Le quartier est relié au port fluvial par le Ponte Sisto via le Campo dei Fiori, la via dei Baullari anoblit les communications avec le palais Farnèse, la via Agonale est ouverte (A. Modigliani – O. Verdi). Les archives de l’église-hôpital de Saint-Jacques-des-Espagnols (M. Vaquero Pineiro) et les plans et cadastres des XVIIe-XVIIIe siècles étudiés en utilisant les techniques GIS (K. Lelo) montrent l’expansion économique de la place et du rione (le marché établi en 1477 demeure très actif jusqu’en 1870), le dynamisme de sa population et la coexistence en son sein de toutes les strates sociales (S. di Nepi). Les soucis conjugués de créer un beau décor et d’assurer la bonne administration des activités ludiques et économiques engendrent des mesures efficaces pour garantir l’hygiène et le maintien de l’ordre public.

 

         De ces processus naît une place à la fois papale et nobiliaire, commerciale et populaire, festive et internationale qui est à la fois le cœur d’un quartier très vivant, un centre de la Ville entière et un miroir du monde occidental.

 

         Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle apparaît dans la vie de la place une bourgeoisie prospère dont les mœurs familiales et les stratégies patrimoniales modifient les fonctionnements. Les artisans et commerçants qui demeurent nombreux occupent les rez-de-chaussée et les entresols des immeubles, les familles bourgeoises aisées les premiers étages. Cette stratification verticale de l’habitat va de pair avec les évolutions du marché immobilier Une étude fouillée des habitants de six immeubles de l’îlot nord-ouest dévoile les stratégies menées par quelques familles pour s’approprier les maisons. (J.-P. Bardet, J.-F. Chauvard et J. Renard - . J-F. Chauvard).

 

Usages et représentations de la place

 

         La dernière partie est consacrée aux représentations de la place qu’élaborent d’un côté les commanditaires et acteurs de ses architectures et de ses fêtes, et d’un autre les visiteurs étrangers. Cette partie s’avère particulièrement intéressante par les leçons qu’elle permet de tirer sur les interrelations qui régissent une société, le décor urbain qu’elle se donne et l’imaginaire qui l’explique.

 

         Manifestations publiques à finalité privée, les grandes cérémonies et la perception qu’en diffusent les artistes sont un facteur de la construction de l’imaginaire des lieux (M. Boiteux). Du XVIe au XVIIIe siècle, les manifestations religieuses et festives exaltent le catholicisme et ses plus éminents dirigeants, le pape et les représentants des grandes puissances étrangères, italiens, espagnols, allemands, français et autres. Aux XVIe-XVIIe siècles, les Espagnols jouent un rôle majeur dont Saint-Jacques-des-Espagnols est le cœur. Avec ses nefs et sa façade pour décors, la musique de la nation espagnole fait rayonner le pouvoir des Bourbons à Rome (D. Carrio-Invernizzi – G. Fiorentino). Bien des fêtes ont des tonalités plus profanes et les spectacles baroques ont tendance à l’emporter sur les manifestations liturgiques. Tous ces événements donnent lieu à des mises en scène spectaculaires, on construit des décors provisoires, on donne des feux d’artifice et on inonde la place pour des jeux aquatiques. Ces grandes manifestations déclinent au XVIIIe siècle pour progressivement céder la place à des fêtes dont le peuple est le premier acteur. L’évolution s’amplifie au XIXe siècle, au cours duquel l’usage festif de la place reflète les mutations et les ruptures politiques, culturelles et sociales de l’Italie (R. M. Cacheda Barreiro).

 

         Le pape, la noblesse et des ambassadeurs étrangers se font concurrence pour s’approprier la place et, symboliquement, la ville entière. De là naissent des tensions qui s’inscrivent dans la vie politique romaine. L’une de leurs manifestations les plus célèbres est la statue parlante de Pasquin à deux pas de la place. Ses satires illustrent la culture du  pouvoir et du contre-pouvoir du rione Parione et contribuent à en forger l’identité en révélant par ses évolutions celles de Rome tout entière (C. Gianottu).

 

         Fascinés par l’écrin de la Rome renaissante et baroque, les créateurs lui accordent une place privilégiée dans leurs productions. Les représentations littéraires, picturales et cinématographiques des voyageurs français (G. Bertrand), des peintres et graveurs du XVIIe au XIXe siècle (C. Chaléat) et des cinéastes depuis 1950 (V. Camporesi) font de la place un microcosme de Rome, une quintessence de son identité et illustrent les mutations culturelles et artistiques de l’Europe. Les peintres représentent d’abord les grands événements qui s’y déroulent, puis au XVIIe siècle privilégient les formes architecturales. Aux commanditaires de la noblesse succède un public plus large dont la lithographie permet de satisfaire les aspirations.

 

         La situation actuelle est abordée dans une démarche anthropologique. Avec les centaines de milliers de touristes qui y déambulent, ses terrasses de cafés et ses activités consuméristes, la place est devenue un « non-lieu » où le monde se croise sans établir de relations (mais la perception d’un espace comme non-lieu est, rappelons-le, subjective) Bien qu’elle s’efface, son identité survit néanmoins. Les mouvements de la contestation politique qui y dressent épisodiquement une tribune (on ajoutera les quelques libelles que certains Romains accrochent toujours à Pasquin à un moment où Facebook et Twitter triomphent) et la nostalgie que cultivent ses plus anciens habitants pour la vie de la place il y a cinquante ans la maintiennent dans le secret de l’imaginaire mémoriel (D. Fabre et A. Iuso).

 

En guise de bilan

 

         C’est sur la rémanence d’un espace urbain pendant deux mille ans qu’il convient de s’attarder puisque l’ambition du volume est de la rendre intelligible. Cette rémanence s’inscrit dans une problématique à laquelle le processus actuel de patrimonalisation et son « présentisme » confèrent une importance particulière : quels usages font les sociétés historiques des ensembles urbains que leur lègue le passé ? Que révèlent ces usages de leur fonctionnement, comment légitiment-ils le pouvoir de ceux qui en décident et définissent-ils des normes pour la collectivité entière ? Les héritages du passé peuvent être scrupuleusement protégés ou purement et simplement détruits. Ou, ce qui est le cas le plus fréquent mais aussi le moins étudié, être conservés mais réaménagés et « resémantisés » : de ce point de vue, la rémanence de la morphologie de la place Navone depuis l’Antiquité et celle de ses fonctions depuis la fin du Moyen Âge constituent un exemple exceptionnel, voire unique, dans l’histoire urbaine. Pour son étude, l’approche interdisciplinaire et transpériodique choisie par les organisateurs et éditeurs du colloque et du volume montre sa fécondité et ses potentialités. Mais, pour être parfaitement légitime et pertinente, la structuration thématique du volume présente l’inconvénient de gommer l’articulation intime de la création architecturale et urbanistique et de la vie politique, sociale, économique, religieuse et culturelle de chaque phase historique ; aussi regrettera-t-on que les éditeurs ne fassent pas connaître leurs conclusions sur les modalités historiques de cette pérennité et de ses mutations.

 

         La place Navone présente une double caractéristique morphologique et statutaire. C’est un espace vide très vaste et très allongé, refermé sur lui-même et visible seulement lorsqu’on y pénètre, mais inséparable de son contexte urbain. C’est un espace public qui s’est maintenu malgré les quelques tentatives des commanditaires du palais Pamphili et du palais Madame pour l’annexer.

 

         Depuis la fin du XVe siècle, la fascination qu’elle exerce tient au maintien constant de l’harmonie de son paysage. Aucun des multiples projets élaborés du XVIe s au XXe s. pour le modifier ou pour changer son statut de place publique n’aboutit. Au fil des siècles, les façades des palais et des maisons cachent la juxtaposition et l’articulation pragmatique des maisons et des appartements qui se trouvent à l’arrière pour maintenir une unité visuelle essentielle. On a le sentiment que la conservation de cette harmonie n’est pas le résultat d’un volontarisme, mais le produit des contraintes architectoniques imposées par les substructions du stade antique et à une forme quelque peu passéiste d’acceptation du passé ; mais le volume n’aborde guère la question d’un éventuel encadrement juridique fixant l’alignement et la hauteur des édifices.

 

         Pour reprendre la distinction rousseauiste entre fête et spectacle, on dira que le plan très allongé et la fermeture de la place sont propices aux processions, aux courses et aux fêtes dont les protagonistes sont à la fois acteurs et spectateurs, mais non aux spectacles qui nécessitent forcément une segmentation de l’espace. Cette morphologie permet de rendre intelligible son constant usage festif et la mise en scène que les papes, la noblesse et les souverains européens y font de leur pouvoir et de la foi qu’ils défendent (et aujourd’hui les touristes la « démocratisation de la culture » ?). Cependant la seule morphologie ne permet pas de comprendre la beauté de l’ensemble architectural : celle-ci est le fruit de la richesse et de la culture des commanditaires des sociétés modernes et de leur mémoire, en partie enfouie dans l’inconscient, en partie cultivée et revisitée par l’érudition du prestige de l’empire romain. De manière emblématique mais cryptée, l’obélisque central qui exalte le pouvoir œcuménique voire cosmique de la papauté reprend en la résémantisant chrétiennement la symbolique du pouvoir des empereurs romains (dans l’affaire, la sombre image du Néron chauve est passée par pertes et profits).

 

         Socialement, l’originalité historique de la place réside dans la coexistence de toutes les strates sociales qui façonne l’identité de tout le rione, du moins jusqu’au XXe siècle. Place des élites qui y mettent leur pouvoir en scène, elle est aussi celle du peuple, des artisans et des commerçants. À lire le volume, elle apparaît comme un lieu de consensus, mais on soupçonne que cette vision est quelque peu angélique… Une étude quantitative des coûts des constructions et  de la main d’œuvre qui les réalisa, des prix immobiliers et des loyers et une approche politique eussent peut-être permis de la nuancer (on aimerait savoir par exemple quelle est la sociologie électorale de la circonscription à l’époque contemporaine). Au total, on comprend pourquoi la place Navone est à la fois la place d’un quartier, une des grandes places de Rome et une place internationale, l’une des places les plus célèbres du monde.

 

         Diachroniquement, le volume permet de bien saisir la pérennité séculaire de la place, les différentes phases de son aménagement, ses temps forts (l’Empire romain, la fin du XVe et le début du XVIe siècle, le XVIIe siècle baroque) et ses temps calmes (Moyen Âge, Époque contemporaine) et les mutations de ses activités sociales, culturelles et religieuses. Se pose la question d’inscrire cette histoire dans la périodisation plus générale que proposent certains historiens pour lesquels les Lumières et la Révolution française introduisent une rupture dans le régime européen de l’historicité : l’histoire de la place Navone semble permettre d’opposer la non-historicité des visions religieuses du monde du Moyen Âge et de l’Ancien Régime et la conception historique des sociétés qui s’y substituent ensuite (et porte en germe le débat contemporain  sur les relations entre histoire et mémoire[1]).

 

         Rendre compte d’un opus collectif de près de 900 pages portant sur deux mille ans d’histoire, dont l’illustration est particulièrement riche et pertinente est une gageure ; même si nous ne l’avons pas entièrement soutenue, la conclusion est cependant aisée : les spécialistes de chaque période trouveront du grain à moudre dans les contributions qui concernent leurs domaines, les historiens (et ce qu’il est convenu d’appeler le grand public cultivé) y verront la confirmation que les lieux urbains et l’architecture sont des documents historiques majeurs et y trouveront ample matière à réfléchir sur les relations historiques entre sociétés et décors urbains.

 

 

[1] Cf. entre autres : Poulot D., Surveiller et s'instruire : La Révolution française et l'intelligence de l'héritage historique, Oxford, Voltaire Foundation, 1996 ; Hartog F., Régimes d’historicité : Présentismes et expérience du temps, Paris, 2003 ; Delacroix Ch., Dosse F., Garcia P., Historicités, Paris, 2009.
 

 


TABLE DES MATIÈRES

 

Catherine VIRLOUVET, Préface

Remerciements

Jean-François BERNARD, Introduction générale

I - ARCHITECTURE ET URBANISME

A - DES ORIGINES AU PROJET DE DOMITIEN

Paola CIANCIO ROSSETTO, Introduzione, 11

Aldo BORLENGHI, Les espaces destinés au ludus dans le Champ de Mars central à l’époque républicaine, 15

Maria Letizia CALDELLI, L’area dello stadio e dell’odeion di Domiziano in età imperiale : condizione della proprietà, funzioni ed uso, 39

Fedora FILIPPI, Nuovi dati sulla topografia antica dai saggi per la metro C nell’area del Campo Marzio occidentale : il ginnasio di Nerone (?) e l’« Euripus », 53

Marialetizia BUONFIGLIO, Paola CIANCIO ROSSETTO, Susanna LE PERA, Marina MARCELLI e Gianluca SCHINGO, Nuove acquisizioni dai sondaggi eseguiti in piazza Navona, 71

Pierre GROS, Le complexe Stade-Odéon et sa signification dans la Rome flavienne, 87

Benjamin FONTAINE, Restituer le Champ de Mars central, 99

B - LE COMPLEXE STADE-ODÉON, ÉTUDES ARCHITECTURALES

Jean-François BERNARD, Introduction, 115

Djamila FELLAGUE, avec une contribution de Bernard Gauthiez, Mise au point sur l’odéon de Domitien, 117

Jean-François BERNARD e Paola CIANCIO ROSSETTO, Lo stadio di Domiziano : nuovi dati sull’architettura del monumento, 135

Évelyne BUKOWIECKI, L’usage de la brique dans le chantier du stade de Domitien, 159

Marialetizia BUONFIGLIO, con un’appendice di Maurizio Barbieri e Jodi Ceresini, Riflessioni sugli impianti, idraulici dello stadio di Domiziano : sistemi a confronto, 173

Lucio BENEDETTI, Contributo alla nuova planimetria archeologica di piazza Navona : i resti dello stadio di Domiziano sotto gli ex stabilimenti di S. Giacomo degli Spagnoli, 193

Antonio MONTERROSO, La Forma Urbis Marmorea y el estadio de Domiciano : una propuesta topográfica, 215

C - ÉVOLUTIONS ET PERSISTANCES MÉDIÉVALES

Giovanni CARBONARA, Introduzione, 233

Caroline MICHEL D’ANNOVILLE et Alessandro FERRI, Premières réflexions sur le stade de Domitien à la fin de l’Antiquité (IVe siècle-Ve siècle), 237

Claire SOTINEL, Sainte Agnès et le stade de Domitien : état de la question, 249

Pierre PINON, La conservation des édifices de spectacle antiques dans les espaces urbains, 255

Alessandra MOLINARI, Gli scavi al n° 62 di piazza Navona tra « microstorie » e « grandi narrazioni » (secoli V-XV), 263

Susanna PASSIGLI, Lo sviluppo dell’abitato intorno al Campus Agonis fra la fine del secolo XIV e l’inizio del XVI, 275

Daniela ESPOSITO, Forme, funzioni e trasformazioni dell’abitato intorno al Campus Agonis nel tardo Medioevo, 297

Barbara BUONOMO, Materiali e tecniche costruttive nell’area di piazza Navona, 307

D - TRANSFORMATIONS À L’ÉPOQUE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Bernard GAUTHIEZ, Introduction, 323

BERNARD GAUTHIEZ, Les logiques multiples de la production de l’espace d’un quartier : la place Navone à Rome, 1450-1870, 325

Stephanie C. LEONE, Il Palazzo Pamphilj : l’intervento dei Pamphilj nello sviluppo urbanistico di piazza Navona dal 1615 al 1650, 385

Maria Grazia D’AMELIO e Tod Allan MARDER, La fontana dei quattro fiumi a piazza Navona : iconologia e costruzione, 399

Caroline THERNIER, Les circonstances de la transformation architecturale et urbanistique de la place Navone depuis l’unification italienne : orientations patrimoniales, projets, chantiers, 421

II - ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ

A - ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ ENTRE FIN DU MOYEN ÂGE ET RENAISSANCE

Stéphane GIOANNI, Introduction, 455

Marco VENDITTELLI, Il Campus Agonis nei secoli centrali del Medioevo : proprietà, insediamenti, usi sociali, 459

Anna ESPOSITO, L’area di piazza Navona tra Medioevo e Rinascimento : istituzioni, famiglie, personalità, 471

Anna MODIGLIANI, L’area di piazza Navona tra Medioevo e Rinascimento : usi sociali, mercantili, cerimoniali, 481

Orietta VERDI, Edilizia e viabilità nell’area di piazza Navona in epoca rinascimentale, 505

B - ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ À L’ÉPOQUE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Jean-François CHAUVARD, Introduction, 529

Manuel VAQUERO PIÑEIRO, Rendita immobiliare a piazza Navona fra XVI e XVII secolo : trasformazioni edilizie e strategie patrimoniali, 531

Serena DI NEPI, Un mercato per la città : piazza Navona e i suoi banchi in età moderna, 543

Keti LELO, L’ambito urbano di piazza Navona : una interpretazione attraverso le fonti cartografiche e documentarie sette ottocentesche, 557

Jean-Pierre BARDET, Jean-François CHAUVARD, Jacques RENARD, Enquête sur les habitants de la place Navone au tournant des XVIIIe et XIXe siècles : structures familiales et manières d’habiter, 571

Jean-François CHAUVARD, L’immeuble, mode d’emploi : habitat, propriété et usages sociaux d’un îlot urbain au nord de la place Navone dans la première moitié du XIXe siècle, 597

Domenico ROCCIOLO, Vita religiosa a piazza Navona tra Cinquecento e Ottocento, 613

III - USAGES ET REPRÉSENTATIONS DE LA PLACE

A - FÊTES ET CÉRÉMONIES

Martine BOITEUX et Ricardo OLMOS, Introduction, 633

Diana CARRIÓ-INVERNIZZI, Santiago de los Españoles en plaza Navona (siglos XVI-XVII), 635

Jorge GARCÍA SÁNCHEZ, Conflictos y diplomacia en la piazza Navona durante el reinado de los Borbones, 657

Rosa Margarita CACHEDA BARREIRO, La piazza Navona : uso pubblico e festivo di uno spazio urbano durante il XIX secolo, 693

Martine BOITEUX, Piazza Navona : de l’usage de la fête pour la construction d’un lieu, 699

Giuseppe FIORENTINO, Tra festa e liturgia : le musiche della Nazione Spagnola in piazza Navona nel Cinque e Seicento, 723

B - LA PLACE ET SA REPRÉSENTATION

Daniel Fabre et Anna IUSO, Introduction, 743

Caterina GIANNOTTU, avec une contribution de Paola Ciancio Rossetto, Un habitant illustre de Parione : Pasquin et la réalité rionale entre histoire, tradition et dimension urbaine, 747

Gilles BERTRAND, La place Navone comme microcosme de la passion pour Rome dans le regard des voyageurs français, début XVIIe-milieu XIXe siècle, 757

Claire CHALLÉAT L’image de la place Navone dans le regard des artistes du XVIe au XVIIIe siècle, 783

Valeria CAMPORESI, Un unico scenario, una moltitudine di storie : piazza Navona nel cinema, 809

Daniel FABRE et Anna IUSO, Piazza Navona : une anthropologie au présent, 817

IV - ANNEXE

Martine DEWAILLY et alii, L’exploration archéologique des caves de l’immeuble sis piazza Navona, 62

INDEX DES LIEUX

RÉSUMÉS DES ARTICLES

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