AA.VV.: Looted, Recovered, Returned: Antiquities from Afghanistan. 342 pages, highly illustrated in colour throughout. ISBN / 9781784910167, 48.00 £
(Archaeopress, Oxford 2014)
 
Compte rendu par Jean-François Croz
(jeanfrancois.croz@sfr.fr)

 
Nombre de mots : 1862 mots
Publié en ligne le 2016-01-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2395
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          À tous ceux qui s’intéressent à l’archéologie orientale, au patrimoine artistique afghan et aux dommages qu’il a subis, cet ouvrage propose un prolongement original de plusieurs travaux  diffusés en France. Parmi eux, il convient de citer Kaboul : le passé confisqué , collection du musée national de Kaboul (1931-1965), collection patrimoines d’Orient, par Dominique Darbois et Francine Tissot (éd. Paris Musée, Findakly 2002, voir compte rendu http://abstractairanica.revues.org/4165) et surtout Afghanistan, les trésors retrouvés, par Pierre Cambon, Jean-François Jarrige, Paul Bernard, Véronique Schiltz, 2006,qui fit l’objet, sur ce site même,  d’une excellente recension de François Queyrel (http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=81). Le titre de cet ouvrage collectif met d’emblée l’accent sur cette tâche qui incombe de plus en plus souvent aux archéologues et historiens d’art : la récupération et la préservation d’objets échappés aux pillages qu’engendrent les conflits. Pourtant, il ne permet  pas d’en deviner la teneur précise. Il faut attendre le sous-titre ( A detailed scientific and conservation record of a group of ivory and bone furniture overlays excavated at Begram, stolen from the National Museum of Afghanistan, privately acquired on behalf of Kabul, analysed and conserved at the British Museum and returned to from the National Museum of Afghanistan in 2012) pour comprendre  qu’il est essentiellement question des ivoires de Begram. Encore ne s’agit-il que d’un groupe de 20 pièces et fragments, provenant d’un trésor découvert entre 1937 et 1939 par les équipes de la délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA). Situées dans un édifice de la zone fouillée par Ria Hackin à l’est de la chaussée qui traverse le site du nord au sud, les deux chambres étaient hermétiquement closes, munies de banquettes pourtournantes, et renfermaient un mobilier dont la composition est identique (plaques d’ivoire, verres, laques chinois, emblemata). Rappelons ici  l’existence d’une séquence filmée, retrouvée dans les caves du musée Guimet (https://www.youtube.com/watch?v=D0u07ZUGs5I), qui nous relate les circonstances de cette trouvaille. Si un partage des pièces entre le musée Guimet et le musée de Kaboul  a permis de préserver une partie de ce trésor, de nombreuses pièces en furent détruites ou dispersées. Le peu qu’on en retrouva était souvent dans un état qui nécessitait une restauration urgente, ce dont on profita pour procéder aux analyses poussées qu’on nous expose ici.

 

         L’ouvrage se présente sous la forme classique d’un catalogue, précédé de plusieurs chapitres consacrés aux différentes phases de ce travail. Après la préface de Omara Khan Massoudi, directeur du musée de Kaboul, et les remerciements d’usage au principal mécène, la Bank of America Merryll Lynch, St John Simpson, conservateur au British Museum, donne une introduction substantielle (près de 40 pages) et bien illustrée qui vise à  replacer la trouvaille dans  le processus historique. La démarche, très pédagogique, amène progressivement le lecteur du plus général (depuis le voyage d’Auguste Court en 1826, la découverte du site par l’Anglais Charles Masson en 1833, les prospections de Jules Barthoux en  août 1925 aux fouilles successives entre 1936  et 1946 de Jean Carl, Jacques Meunié, Joseph et Ria Hackin, Roman Ghirshman) au plus précis (la fouille des chambres 10 et 13, où les plaques ont été découvertes). L’illustration, attrayante et bien choisie, accompagne cette démarche : on notera plusieurs plans, relevés et reconstitutions de Pierre Hamelin et quelques emprunts à l’iconographie d’Afghanistan, les trésors retrouvés (o.c.). Certes, le souci de respecter les limites du sujet conduit parfois l’auteur à passer  un peu rapidement sur les circonstances qui ont amené les découvreurs à comprendre l’importance majeure du site, mais le lecteur pourra se reporter à la contribution de Pierre Cambon (o.c., p. 214-261) qui comporte de longues citations d’Auguste Court  et de Charles Masson (en anglais) ainsi qu’un historique critique des fouilles. Un passage particulier est consacré aux ivoires (p. 9 sqq), qui ne représentent qu’une partie du trésor : la question est traitée de façon assez originale, faisant appel, pour la technique générale, à des témoignages écrits et iconographiques de voyageurs anglais du XIXe s. à propos d’ateliers d’ivoiriers à Brahmapur et Jaipur. Mais ce passage donne également une description très détaillée des marques d’artisans (tableau p. 17, d’après J. Hackin), de la polychromie et des traces de cuivre laissées par les rivets de fixation.

 

         Un autre paragraphe (From archaeological site to museum display, p. 29 sqq) relate le partage des trouvailles entre le musée Guimet, où elles parviennent en 1947, et le Musée National d’Afghanistan dont le plan d’origine est reproduit. Pour ces dernières pièces, il cite également les grandes expositions où elles ont figuré (en particulier Afghanistan: Crossroads of the Ancient World au British Museum en 2011) ; un tableau synoptique détaille les pièces ainsi que leurs références dans les rapports de fouilles et les catalogues.

 

         Le passage suivant (War, destruction and theft, p. 34) évoque l’épisode dramatique de la guerre civile (1992-1994) : la fermeture dès 1989 du musée de Kaboul (dont l’étage est détruit par la suite) et la dispersion des collections entre différents sites gouvernementaux n’ont pu empêcher le vol ou la destruction des trois quarts des objets. Si certains des ivoires firent leur réapparition de façon parfois étonnante (p. 35), le parcours de beaucoup d’autres semble confirmer un inquiétant phénomène : le commerce d’objets d’arts volés comme source de financement du terrorisme international. Mais il fait aussi apparaître les moyens qui ont permis la récupération et la préservation d’une partie des objets disparus : l’intervention directe d’Etats (Pakistan), d’institutions internationales (UNESCO), la protection de contingents militaires, les contacts avec les experts et  collectionneurs privés, la constitution d’une société (Society for the Preservation of the Afghanistan’s Cultural Heritage, ou SPACH) qui  permit de racheter des ivoires retrouvés sur un marché de Peshawar, ou celle d’un « musée afghan en exil » à Bubendorf (Suisse), toutes initiatives dont l’exemple pourrait être précieux à l’avenir.

 

         Par rapport aux autres éléments du trésor dont la cohérence stylistique est beaucoup plus évidente, les ivoires posent des problèmes de datation qui n’ont pas à ce jour été tranchés, et qui tiennent aussi bien au caractère précipité et inachevé des fouilles qu’à l’absence de parallèle réellement fiable parmi les plaques découvertes sur des sites indiens. Aussi l’auteur confronte-t-il les différentes chronologies avancées depuis Joseph Hackin, qui tenait d’abord pour une fourchette très large (du Ier au IVe s.) avant de proposer une datation  à l’époque kouchane (soit aux Ier et IIe s.). Cette hypothèse s’est effacée au profit de périodes plus anciennes, comme le règne d’Hermaios (P. Cambon, o.c.), pourtant difficile à situer.

 

         Les sections qui suivent sont d’un caractère nettement plus technique. Ainsi le chapitre The Scientific Analyses: Analysis of Original and Conservation Materials, Pigments and Metal Pins Associated with a Group of Ivory and Bone Plaques from Begram, Afghanistan (p. 40 sqq) donne d’abord un historique rapide mais précis des divers procédés de conservation appliqués jusqu’en 2010, puis des méthodes d’analyse employées, tant pour les matériaux (os et ivoire) que pour les pigments et le métal des rivets. Leurs conclusions sont exposées dans plusieurs tableaux synoptiques (p. 44-47). Sont ensuite succinctement décrits les traitements de conservations appliqués par le laboratoire du British Museum entre  la fin de 2010 et le début de 2011 (The Conservation Treatments. Conservation of the Ivory and Bones Plaques from Begram, Afghanistan, p. 48 sqq).

 

         Mais l’essentiel de l’ouvrage consiste en un catalogue extrêmement minutieux et très développé (plus de 250 p.), si l’on tient compte du petit nombre de pièces. Outre les renseignements attendus (lieu de trouvaille, différents numéros de catalogue ou d’inventaire, description synthétique de l’objet et bibliographie de base…), chaque fiche comporte trois  parties : une discussion très fouillée (plusieurs pages), le plus souvent appuyée sur une bibliographie récente, portant sur la stylistique du fragment et son contexte archéologique, les altérations éventuellement subies depuis la découverte, et les expositions où la pièce a figuré; puis, après identification du matériau, une analyse, ou plus précisément une série d’analyses (rayons X, spectroscopie à fluorescence X, spectroscopie infrarouge à transformée de Fourier, imagerie infrarouge, imagerie par luminescence induite par le rayonnement ultraviolet, spectrométrie Raman), dont les résultats sont exposés dans des graphiques adéquats ; et enfin un développement sur les procédés de conservation spécifiques à chacune des pièces. Ces passages sont accompagnés d’un grand nombre de photos montrant  l’état initial de l’objet, avec des détails ténus (ailes du génie, p. 210, strates formées par l’altération de l’ivoire, p. 242-243) et  aux différents stades de l’analyse ou de la restauration éventuelle, allant jusqu'à la colorisation digitale (p. 210). Leur présentation est agréable (souvent en pleine page), leur définition excellente et les couleurs assez fidèlement rendues pour qu’on puisse saisir les nuances des pigments ou de l’oxydation des rivets : l’ouvrage a évidemment bénéficié de généreux crédits photographiques que bien des chercheurs lui envieront. Certains clichés anciens montrent l’objet in situ, ou dans sa présentation au musée de Kaboul. Parfois, une proposition de reconstitution, inspirée par les publications françaises et faisant pendant à celles que proposent actuellement les vitrines du musée Guimet, vient donner un utile aperçu de l’ajustage des plaques.

 

         Le lecteur sera sans doute surpris, voire frustré, de ne pas trouver en fin de volume une conclusion générale, qui aurait permis de reprendre synthétiquement les résultats de ce patient travail et de valoriser leur apport à nos connaissances sur le rôle de Begram dans le commerce antique, les techniques des ivoiriers ou la stylistique de ses pièces : les auteurs ont préféré confier ce rôle à l’introduction. On aurait également apprécié,  bien que l’art gréco-indien de Gandhara ne doive être invoqué ici qu’avec précaution, quelques remarques de détail sur les procédés de composition qui rappellent parfois l’architecture décorative grecque, comme les frises superposées,  les postes ou les groupes de colonnettes alternant avec des plaques (p. 106), tels les triglyphes et les métopes. La valeur exceptionnelle de ces plaques en aurait été mieux soulignée. Mais l’ambition de cet ouvrage, dont on ne peut qu’admirer la minutie, est ailleurs : fondé sur un corpus trop restreint pour tirer des conclusions générales, il veut d’abord démontrer l’efficacité d’analyses combinées sur des points très précis, comme la polychromie et la fixation de ces plaques, et rendre plus visible aux yeux du grand public le rôle croissant des laboratoires muséaux. Ce qui revient à poser la question du public auquel est destiné ce livre : il est probable que les lecteurs qui n’ont pas bénéficié d’une solide formation en physique et en chimie ne jetteront qu’un coup d’œil aux courbes spectrographiques et à leurs commentaires, qui forment une partie notable de l’ouvrage. Pourtant, même les profanes donneront acte aux auteurs d’avoir apporté quelque clarté dans  une situation particulièrement complexe et grevée de multiples incertitudes, et surtout d’avoir montré, dans une des pires périodes qu’ait connues l’archéologie orientale, qu’un travail interdisciplinaire opiniâtre pouvait ramener dans l’actualité scientifique des pièces exceptionnelles qu’on avait cru définitivement perdues.

 

 

Sommaire

 

Foreword by Dr Omara Khan Massoudi,  ii

Preface by the Sponsor, iii

Acknowlegements , v

Introduction : from Archaeological Discovery to Museum Display, par St John Simpson, p  1-39

The Scientific Analyses: Analysis of Original and Conservation Materials, Pigments and Metal Pins Associated with a Group of Ivory and Bone Plaques from Begram, Afghanistan, par Emma Passmore, Janet Ambers, Catherine Higgit, Giovanni Verri, Caroline Cartwright, Duncan Hook,  p. 40-47

The Conservation Treatments. Conservation of the Ivory and Bones Plaques from Begram, Afghanistan , par Claire Ward et Barbara Wills, p. 48

Catalogue, Scientific Analysis and Conservation Treatments Records, p. 50

Bibliography, p. 327