la Verrie (de), Hervé: Le Service "Iconographique antique" du Cardinal Fesch. Catalogue exposition musée national de la Céramique, Sèvres, 3 octobre 2007 - 14 janvier, 18x20 cm, 94 p., 50 illustrations, 15 euros, ISBN 978-2-7117-5373-1
(RMN, Paris 2007)
 
Compte rendu par Philippe Dufieux, Université Lyon 2
(ph.dufieux@caue69.fr)

 
Nombre de mots : 994 mots
Publié en ligne le 2008-07-07
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=240
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Beaucoup a été dit à propos du cardinal Fesch, oncle de Napoléon Bonaparte, ministre extraordinaire des affaires religieuses, archevêque de Lyon, primat des Gaules, cardinal et ambassadeur de France près le Saint-Siège, grand aumônier de l’Empire, coadjuteur de Mgr Dalberg, prince-évêque de Ratisbonne, comte et sénateur enfin. Si le rôle majeur qu’il joua dans les relations politico-religieuses entre Napoléon et Pie VII – Fesch est l’homme du Concordat – de même que l’effort de réorganisation du diocèse de Lyon engagé peu avant son exil pour Rome sont bien établis, son goût pour les arts nous est aujourd’hui mieux connu grâce aux travaux qui se sont succédé ces vingt dernières années, depuis les études menées par Gilles Chomer et Antoine Schnapper jusqu’au colloque qui s’est tenu en 2005 à Ajaccio (Le goût pour la peinture italienne autour de 1800. Prédécesseurs, modèles et concurrents du cardinal Fesch), sous la direction de Philippe Costamagna, Olivier Bonfait et Monica Preti-Hamard, sans parler de l’exposition du musée Fesch en 2007 (Le cardinal Fesch et l’art de son temps). En réalité, la boulimie artistique de Fesch a longtemps déconcerté nombre d’historiens. Il faut dire que sa collection, dispersée partiellement après sa mort, survenue en 1839, ne comptait pas moins de 18 000 œuvres – dont 16 000 tableaux – rassemblées en un temps record, c’est-à-dire un peu plus d’une quinzaine d’années. « Collectes » et achats, commandes civiles et religieuses, l’homme compte pour l’un des plus grands amateurs de son temps. Bien que vêtu de pourpre, Fesch demeure un homme d’affaire avisé, doublé d’un habile négociateur qui, à l’ombre de son imposant neveu, s’est rêvé en prince de la Renaissance. Qu’en est-il de son intérêt pour les arts décoratifs ? Force est de reconnaître qu’à l’exception des travaux de Bernard Berthod portant sur ses commandes de vêtements liturgiques et d’orfèvrerie pour la primatiale Saint-Jean de Lyon et alors que quelques pièces de sa collection réapparaissent épisodiquement – on songe au somptueux guéridon présenté lors de l’exposition Porphyre au Louvre en 2006 – ce dernier domaine reste encore largement à explorer. Autant dire que l’exposition du service « iconographique antique » au musée national de la céramique de Sèvres était attendue puisque cet ensemble majeur, toujours conservé en mains privées, n’avait jamais été présenté au public.

 

Le catalogue de l’exposition comprend deux parties : la première, qui a valeur introductive, est consacrée au destin de Joseph Fesch l’autre, à la genèse, l’analyse et l’inventaire du service ; les sources manuscrites et imprimées ainsi qu’une bibliographie ferment le volume. On sait gré à l’auteur d’avoir souligné l’importance de ce cadeau prestigieux dans la politique somptuaire voulue par Napoléon et dont la splendeur entend surpasser les fastes de l’Ancien régime. Fesch sera de tous les événements qui jalonnent la vie de la famille impériale depuis le sacre de 1804, jusqu’au remariage de Napoléon avec Marie-Louise en 1810 et au baptême du roi de Rome à Notre-Dame de Paris le 9 juin 1811. C’est précisément à l’occasion de cette dernière cérémonie que l’Empereur lui offrira le service « iconographique antique » à décor à imitation de camées. Mais cet insigne présent ne dissimule pas les profondes dissensions qui enveniment leurs relations. Le 17 juin suivant, l’Empereur convoque un concile national afin de dénouer le délicat problème des investitures épiscopales, mais l’assemblée se déclare incompétente et ce dernier événement précipite la disgrâce de Fesch qui, constamment partagé entre sa fidélité à son neveu et celle qu’il doit à son Église, est exilé à Lyon peu après.

 

C’est un véritable chef-d’œuvre de l’art français qui est révélé à l’appui d’une iconographie choisie et d’une mise en page extrêmement soignée. Le « service iconographique antique » est un service à dessert conçu dans les années 1810-1811 en porcelaine dure sous la direction d’Alexandre Brongniart, géologue et administrateur de la manufacture de Sèvres de 1800 à 1847. Il comprend quatre-vingts pièces dont cinquante assiettes à décor de camées, douze assiettes à décor de rosaces, huit compotiers, deux sucriers, deux jattes à fruits hémisphériques, deux glacières à têtes d’éléphants et quatre corbeilles basses. Les années 1810 sont fastes en matière de commandes en vue du mariage de Napoléon et de Marie-Louise et la manufacture impériale peine à répondre aux demandes, au point que Fesch se voit livrer une partie d’un service initialement prévu pour Saint-Cloud. Comment la manufacture répond-elle à ce type de commande ? Là réside certainement l’un des aspects les plus intéressants de l’étude, conjuguant histoire du goût et art de la table, à travers la production de formes, qu’il faut adapter et moderniser en fonction des exigences, l’évolution des décors entre la fin du XVIIIe siècle et les premières décennies du siècle suivant, sans compter les innombrables concours que nécessite la réalisation de pièces aussi exceptionnelles. L’auteur consacre d’ailleurs un chapitre aux différentes interventions, du metteur en fond jusqu’au peintre. Soucieux d’offrir aux camées un saisissant caractère d’authenticité archéologique, la pléiade de décorateurs associée à cette entreprise a puisé son inspiration dans des recueils gravés, des monnaies antiques mais également des bustes provenant du musée Napoléon : les assiettes consacrées à Démosthène, Hippocrate et Euripide en témoignent. Si le dessin général du projet a été établi par le peintre Claude-Charles Gérard en 1810, le choix de l’iconographie dans laquelle les figures grecques et romaines se côtoient sans véritable logique, trouve son explication dans le dessein inachevé d’un service impérial dédié notamment aux grands hommes de la République et aux empereurs des lignées julio-claudiennes. Le service Fesch apparaît ainsi comme l’ultime témoignage d’un projet qui devait dépasser en ambition comme en richesse toutes les productions contemporaines. Son décor novateur, dans lequel le bleu Sèvres se métamorphose en précieux lapis-lazuli, et la complexité de sa réalisation en font d’ailleurs le service le plus cher conçu par la manufacture sous l’Empire. Comment ces services étaient-ils disposés et utilisés ? Sur ce sujet, le lecteur reste un peu sur sa fin. Nul doute que les chercheurs ne déterminent un jour, sur les pas de Norbert Elias, le rôle social et politique de ces somptueuses parures de table.