Moretti, Jean-Charles - Rabatel, Liliane (dir.): Le sanctuaire de Claros et son oracle, 260 pages, 150 ill, A4, ISBN 978-2-35668-047-1, 31€
(Publication de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon 2014)
 
Compte rendu par Franck Wojan, Université François- Rabelais, Tours
(franck.wojan@orange.fr)

 
Nombre de mots : 2087 mots
Publié en ligne le 2015-09-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2405
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          Les problématiques relatives aux sanctuaires et notamment à ceux, oraculaires, dédiés à Apollon (Delphes et Claros pour ne citer que ces deux -là) ont été considérablement renouvelées ces dernières années. Si le prestigieux sanctuaire commun de Delphes a souvent eu les honneurs des chercheurs et des publications, cet élégant ouvrage livre au public les actes d’un colloque international qui portait sur « le sanctuaire de Claros et son oracle » et qui avait été organisé en 2012 à Lyon par Jean-Charles Moretti, directeur de recherches au CNRS et directeur de la Mission archéologique française de Claros (Turquie). Comme il n’existe aucune synthèse récente sur ce lieu sacré situé entre Colophon et Notion, et comme chaque campagne de fouilles livre depuis quelques décennies son lot de découvertes, cette « occasion de débattre ensemble » a permis de dresser, puis de publier, un bilan des fouilles archéologiques réalisées depuis les années 1980, mais aussi de réunir des chercheurs aux domaines de recherches variés.

 

          Ce numéro 65 des « Travaux de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée » publie donc 15 communications, qui suivent l’ordre retenu au moment du colloque. Même si cela n’apparaît pas clairement dans le sommaire, ces communications sont réparties en trois grandes parties : la première porte sur la topographie et l’architecture du sanctuaire (communications nos 1 à 7), la deuxième traite du mobilier au sens large (nos 8 à 11), tandis que la troisième s’intéresse aux oracles (nos 12 à 15). Comme on peut le constater à la lecture des titres des articles (cf. infra, la table des matières), les questions archéologiques dominent largement cette publication, mais le contenu révèle en fait une intéressante variété des approches proposées.

 

          Pour commencer, Nuran ŞAHIN dresse un bilan des fouilles effectuées depuis le début du XXIe siècle, qui apportent de nouvelles informations sur les cultes du sanctuaire d’Apollon Clarien, en laissant notamment entrevoir la possibilité d’un culte dédié à Léto Claria dès l’époque archaïque. L’espace cultuel dédié à la mère des jumeaux Apollon et Artémis serait situé symétriquement à l’opposé de celui d’Artémis, chacun de part et d’autre du grand temple d’Apollon. Les hypothèses avancées sont particulièrement séduisantes, mais elles attendent une confirmation. Il apparaît également que c’est au VIe s. av. J.-C. que Claros devient un grand sanctuaire apollinien et que les offrandes proviennent de régions variées, qui s’étendent de la zone danubienne aux rives occidentale et orientale du bassin méditerranéen.

 

          Jean-Charles Moretti et al. tentent d’apporter une réponse archéologique à la question du fonctionnement de l’oracle d’Apollon Clarien. Pour prouver que le temple d’Apollon, dont la construction a débuté à la fin du IVe s. av. J.-C., « était destiné à recevoir une activité oraculaire », il faut se concentrer non seulement sur son architecture générale (un temple périptère à cour construit à l’emplacement d’un édifice d’époque archaïque bâti autour d’un puits), mais surtout sur son aménagement intérieur. La cour était occupée par une crypte, qui comprenait deux salles que l’on pouvait atteindre par des escaliers étroits situés sous le pronaos (les auteurs concluent à un accès à la crypte indépendant de celui du pronaos). Si l’ « étude de la crypte n’est pas encore achevée », son agencement est labyrinthique : « Il fallait changer sept fois de direction avant d’arriver à la salle des consultants ». Dans cette dernière, de plan carré et couverte de dalles, on a retrouvé des sièges, un omphalos (sur lequel s’enroulait un Python en métal) et quatre blocs appartenant à une base (sur laquelle se trouvait l’ancien xoanon d’Apollon ?).

 

          Deborah Carlson s’est intéressée à dater (par analyse isotopique) la céramique et divers objets de l’épave du navire découverte au large de Kızılburun (au sud d’Izmir) et qui transportait également 8 tambours sommitaux et un chapiteau dorique inachevés à destination du temple de Claros. La basse époque hellénistique est clairement privilégiée, en particulier les deux derniers siècles avant notre ère, le naufrage ayant eu lieu selon toute vraisemblance dans le troisième quart du Ier s. avant J.-C.

 

          William Aylward explique comment les tambours des colonnes du temple d’Apollon ont été montés en s’intéressant tout particulièrement aux cavités de prise destinées à l’appareil de levage des blocs. L’auteur conclut à l’existence d’une technique locale, même si cette méthode est utilisée ailleurs dans le monde grec, et établit au passage quelques comparaisons techniques avec le monument de Ptolémaios situé à proximité.

 

          À partir du temple hellénistique d’Apollon, des autels d’Artémis et d’Apollon, de la fondation en conglomérat 1, ainsi que de l’exèdre d’Héracleidès, Ulf  Weber étudie les marques gravées sur certains blocs jointifs destinées à en faciliter l’assemblage. Cette technique, employée depuis l’époque archaïque, est réservée aux édifices construits en pierre de taille et utilise les lettres de l’alphabet comme numéros ordinaux. L’auteur distingue cependant les marques inscrites sur les colonnes du temple (qui permettaient de déterminer le nombre de tambours et leur hauteur) de celles figurant sur les autres édifices (qui guidaient les ouvriers pour l’assemblage proprement dit).

 

          Martine Dewailly livre quelques conclusions provisoires auxquelles elle a abouti à propos du secteur dédié à Artémis. Les fouilles ont montré que les vestiges les plus anciens remontaient à l’époque archaïque (milieu VIIe s.) et qu’il existait deux moments clés : le premier (fin Ve - début IVe s. av.) avec la réfection de l’édifice de l’époque archaïque ; le second, un siècle plus tard, avec la destruction de cet édifice ancien et la mise en chantier d’un nouveau temple et d’un nouvel autel. L’étude s’achève avec une réflexion sur la place de la déesse Artémis au sein du sanctuaire, « divinité protectrice de l’enfance, des jeunes filles et des jeunes garçons ».

 

          Cennet Pişkin-Ayvazoğlu propose une brève synthèse sur le culte de Dionysos (qui partageait son autel avec Apollon) et la fête des Anthestéries, qui se tenait au début du printemps (février-mars). Si la documentation épigraphique permet de connaître le culte de Dionysos à Claros, il n’existe aucun texte concernant la fête des Anthestéries, dont l’existence est déduite à partir du matériel découvert in situ et composé de conges et de figurines courotrophes ou représentant des jeunes garçons assis.

 

          Onur Zunal, Pierre Dupont et  Gülşah Günata traitent de la céramique. Le premier s’intéresse à la céramique protogéométrique découverte lors des différentes campagnes de fouilles et cherche à dater le matériel le plus ancien. Le deuxième dresse un premier portrait du « faciès céramique du sanctuaire de Claros » étendu à la région Colophon-Notion-Claros (c’est-à-dire, grosso modo, la vallée de l’Alès) en se fondant sur les résultats d’analyses physico-chimiques. La troisième, après avoir donné une liste des différentes céramiques et leur datation, donne le catalogue des 27 objets étudiés.

 

          Dans un article particulièrement copieux, Fabrice Delrieux se penche sur les monnaies de fouilles découvertes in situ depuis le début du XXIe s. Le catalogue comprend 419 exemplaires, qui s’étendent du Ve s. avant J.-C. à l’époque byzantine. Chose rare et qui mérite d’être signalée, tous les exemplaires (à l’exception du n° 419, sans que l’on sache pourquoi) ont été illustrés, ce qui représente 14 pages de planches ! Les monnaies de Colophon sont naturellement les plus nombreuses (165 ou 173 exemplaires, prédominance de l’époque hellénistique et des monnaies de bronze), suivies de celles frappées dans des ateliers ioniens (34 exs), géographiquement proches. Comme on pouvait s’y attendre, les monnaies « indéterminées » sont légion (172 exemplaires, 41 % de l’ensemble). On lira avec profit le commentaire qui suit le catalogue et qui donne une image des monnaies en circulation dans le sanctuaire tout au long de l’Antiquité, mais aussi de la vie politique, économique et financière de la région.

 

          Jean-Louis Ferrary  étudie « les mémoriaux de délégations » datés du IIe et du premier tiers du IIIe s. de notre ère. Il s’agit, selon la formule de Louis Robert, de « listes dont chacune donne la composition de délégations envoyées officiellement par les villes pour consulter l’oracle… ». L’auteur livre les premières conclusions d’une étude qui comportera in fine plus de 400 textes, mais en s’intéressant ici à leur distribution spatiale dans le sanctuaire. Il apparaît que tous les supports disponibles ont été utilisés à un moment donné (assises d’antes et orthostates internes des murs des propylées, contremarches des degrés de la krèpis, tambours des colonnes, etc.) et que certaines cités privilégiaient tel ou tel support.

 

          Aude Busine s’interroge sur les attributions de tel ou tel texte oraculaire au sanctuaire de Claros en reprenant un dossier constitué des catalogues modernes, des sources littéraires anciennes, deux inscriptions (celle de Troketta et celle d’Oinoanda) et les mémoriaux de délégations. Outre le fait que la documentation date surtout des trois premiers siècles de notre ère, l’auteur reconnaît que la tâche est « délicate », mais les discussions qui accompagnent chaque document montrent l’intérêt de la démarche.

 

          Christian Oesterheld commente – avec un appareil de notes particulièrement fourni, un peu trop peut-être ? – la réponse d’Apollon à la ville de Hiérapolis de Phrygie (située entre Apamée de Phrygie et Sardes), venue consulter l’oracle d’Apollon Clarien suite à la fameuse « peste antonine », une épidémie dévastatrice qui affecta l’empire entre 166 et la fin des années 180 de notre ère. On connaît cinq réponses données par l’oracle d’Apollon aux cités frappées par ce mal : outre Hiérapolis, Pergame, Césarée Troketta (Lydie), Callipolis (Chersonnèse de Thrace) et une cité non identifiée des bords de l’Hermos. Le texte parvenu jusqu’à nous, bien que mutilé, révèle quatre épiclèses d’Apollon (Archégète, Pythien, Clarien et Kareios) et nous apprend que Gaia, ancienne déesse poliade de Hiérapolis, reçoit le sacrifice le plus éminent. La parole divine est gravée et donc destinée à être affichée dans l’espace public de la cité destinataire, cité que le dieu est dès lors censé protéger.

 

          Pour finir, Anne Jacquemin compare dans une discussion stimulante les sanctuaires de Delphes et de Claros, tous deux dédiés à Apollon. Si l’Apollônion de Claros ne peut pas être considéré comme une « filiale » de celui de Delphes, la comparaison montre que, finalement, tout oppose (ou presque) ces deux sanctuaires oraculaires : le cadre géographique, la chronologie, l’importance de l’eau dans le rituel, le(la) « porte-parole » du dieu, les aménagements intérieurs du temple principal, etc. L’auteur rappelle également que les fouilles archéologiques delphiques n’avaient pas permis de lever le voile sur le mode de consultation de la Pythie, à la différence de Claros où le chemin suivi par le consultant a pu être établi de manière quasi certaine. L’ouvrage s’achève avec une solide bibliographie qui occupe les p. 237-258.

 

          Cette publication rigoureuse bénéficie d’une typographie claire et aérée (avantage du format A4 qui a été choisi) et, surtout, d’illustrations de très bonne qualité. Les photographies des monnaies de fouilles, en particulier, sont d’une bonne lisibilité, et ce malgré l’état de cette documentation. On regrettera néanmoins, en fin de volume, l’absence d’indices, qui facilitent toujours la vie du lecteur potentiel dans certaines de ses recherches. Il manque également une conclusion d’ensemble, qui aurait mis en perspective tous les acquis de ces recherches, particulièrement importants dans ce cas précis. On peut regretter enfin, comme J.-Ch. Moretti dans l’Avant-Propos, que tous les participants au colloque n’aient pas fourni un texte à publier, ce qui prive le lecteur curieux et peu familier de cette région, d’informations essentielles à la bonne compréhension d’un site qui mérite décidément une synthèse digne de ce nom. En attendant, il faut être reconnaissant à J.-Ch. Moretti d’avoir organisé ce passionnant colloque et d’en avoir publié les actes dans un délai raisonnable.

 

 

 

Sommaire

 

Nuran ŞAHIN, « Les campagnes de 2010-2011 à Claros : nouveaux apports », p. 13-31.

 

Jean-Charles MORETTI, Nicolas BRESCH, Isabel BONORA, Didier LAROCHE, Olivier RISS, « Le temple d’Apollon et le fonctionnement de l’oracle », p. 33-49.

 

Deborah N. CARLSON, « Dating a Shipwrecked Marble Cargo destined for the Temple of Apollo at Claros », p. 51-61.

 

William AYLWARD, « Lewis Holes at Claros », p. 63-73.

 

Ulf WEBER, « Marques d’assemblage dans les édifices du sanctuaire d’Apollon à Claros », p. 75-84.

 

Martine DEWAILLY, « La place d’Artémis dans le sanctuaire d’Apollon », p. 85-98.

 

Cennet PIŞKIN-AYVAZOĞLU, « Dionysos and the Festival of Anthestheria at Claros », p. 99-107.

 

Onur ZUNAL, « Preliminary Report on Protogeometric Pottery from Recent Excavations at Claros : Contributions to Early Ionian Pottery », p. 109-115.

 

Pierre DUPONT, « Colophon-Notion-Claros. Un faciès céramique nord-ionien ? », p. 117-122.

 

Gülşah GÜNATA, « First Observations on the Black Glazed Pottery at Claros », p. 123-132.

 

Fabrice DELRIEUX, « Les monnaies de fouilles trouvées à Claros en 2001-2011. Essai de circulation monétaire dans un sanctuaire oraculaire », p. 133-188.

 

Jean-Louis FERRARY, « La distribution topographique des mémoriaux de délégations dans le sanctuaire de Claros », p. 189-200.

 

Aude BUSINE, « Le problème de l’attribution de textes oraculaires au sanctuaire de Claros », p. 201-210.

 

Christian OESTERHELD, « La parole salvatrice transformée en remède perpétuel : l’oracle d’Apollon de Claros rendu à la ville de Hiérapolis de Phrygie », p. 211-226.

 

Anne JACQUEMIN, « Delphes et Claros », p. 227-235.