Gillis, Anne-Catherine (dir.): Corps, travail et statut social. L’apport de la paléoanthropologie funéraire aux sciences historiques, 212 pages. 16 x 24 cm. ISBN-10: 2757407678, 24€
(Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq 2014)
 
Compte rendu par Pauline Ducret, Université Paris 8
(paulineducret.univ@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1785 mots
Publié en ligne le 2017-07-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2416
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          L’objectif de cette publication, et de la table ronde dont elle est issue, est clairement énoncé par Anne-Catherine Gillis, directrice de l’ouvrage, dans l’introduction : il s’agit de « jeter des ponts entre des spécialités souvent isolées les unes des autres dans une perspective précise : développer l’identification du statut socioprofessionnel des défunts par le biais de l’anthropologie physique ». C’est pourquoi on y trouve des communications faites aussi bien par des philologues, des historiens de l’art, des archéologues, anthropologues, médecins légistes, etc. Cette discussion entre disciplines doit permettre de combler un vide mis au jour par Anne-Catherine Gillis dans sa thèse, qui portait sur les pratiques religieuses des artisans en Grèce ancienne (Université Charles-de-Gaule – Lille 3, 2013) : l’examen des artisans à travers leurs sépultures peut apporter d’intéressants résultats, mais l’archéologie seule ne peut suffire à cette étude, avant tout du fait de la difficulté d’identifier le statut socioprofessionnel d’un défunt à travers les seuls objets et marques archéologiques qui l’accompagnent dans la mort.

 

         Les actes de cette table ronde se proposent donc d’apporter les premières réponses à cette difficulté méthodologique relevée dans la communication introductive (Anne-Catherine Gillis, « Les artisans et la mort. Méthodologie et perspectives ») par la pluridisciplinarité des intervenants mais aussi par le large spectre d’époques et de zones géographiques évoquées. Si l’introduction se concentre sur l’Antiquité gréco-romaine, les communications portent de fait aussi bien sur le XIXe siècle européen, l’Amérique précolombienne et le monde contemporain que sur l’Antiquité classique.

 

         Les contributions sont regroupées en trois grandes parties : « travail et médecine », « corps et statut social » et enfin « corps et travail ». Dégager de grands thèmes réunissant plusieurs articles est certes nécessaire, mais le choix ici adopté cloisonne un peu le propos : les trois notions énoncées dans le titre, « corps », « travail » et « statut social », ne sont jamais réellement envisagées ensemble et celle de « travail », centrale pourtant dans un ouvrage consacré aux artisans, s’avère même absente de la deuxième partie. En somme, aussi intéressantes que soient les contributions de cette partie, travail et artisans n’y apparaissent guère.

 

         Ainsi, l’article interrogeant le traitement funéraire du « corps différent » (« Lecture archéo-anthropologique du statut social du « corps différent » dans les communautés passées », Valérie Delattre, Ryadh Sallem) illustre certes l’importance de l’interdisciplinarité en croisant représentations artistiques, études archéologiques et anthropologie, mais évacue complètement la question des activités professionnelles du défunt. En se penchant sur des exemples issus d’aires géographiques et chronologiques très larges, ses auteurs montrent en effet que la mise à l’écart des personnes atteintes de handicap est loin d’être systématique et qu’au contraire la mise en sépulture révèle tantôt une réelle prise en considération de la difformité physique, tantôt des phénomènes de prise en charge communautaire du handicap, parfois de réels comportements d’inclusion sociale. Le statut socio-professionnel des défunts n’y est cependant pas envisagé.

 

         De même, dans l’étude qu’Anna Lagia dédie à trois cimetières d’Athènes (« Health inequalities in the classical city. A biocultural approach to socioeconomic differentials in the polis of Athens during the Classical, Hellenistic and Imperial Roman periods »), c’est uniquement le statut social des groupes de défunts qui est envisagé, sans lien avec leur statut professionnel. Elle apporte, ceci dit, de fort intéressantes conclusions sur les différences sociales observables entre les divers cimetières, notamment à travers une exposition contrastée à certains stress de l’enfance se retrouvant sur les ossements ; elle observe, en outre, sur le temps long, un certain gommage des marqueurs d’inégalités sociales dû à la baisse de la qualité de vie des élites sociales athéniennes sous l’empire romain.

 

         Peut-être faut-il donc lire ces deux contributions, qui s’éloignent de l’artisan qui semblait pourtant devoir être au cœur de l’ouvrage, comme des manifestes méthodologiques rappelant l’importance de la pluridisciplinarité et donnant des exemples, convaincants, de ce que la paléoanthropologie peut apporter aux sciences historiques.

 

         D’autres contributions tentent effectivement de lier les études sur le corps à la question du travail. Les sciences historiques y ont toujours leur part, comme en témoignent les deux interventions d’un philologue (Edouard Felsenheld, « Sport et travail dans les traités de Galien ») et d’une iconographe (Athina Chatzidimitriou, « Craftsmen and Manual Workers in Attic Vase-Painting of the Archaic and Classical Period »). Chacune, dans son domaine, insiste à la fois sur les informations que l’on peut tirer d’un texte, comme le traité de Galien, ou d’images, tels les décors des vases grecs attiques, mais aussi et surtout sur ce que nous apprennent ces représentations sur la manière dont a été envisagé, ici dans l’Antiquité grecque, le rapport entre corps et travail. L’idéalisation de ce rapport est soulignée dans les deux cas étudiés : les recommandations de Galien semblent difficilement applicables par des artisans – souvent esclaves – rarement maîtres de leur emploi du temps, tandis que sur les vases attiques, les vêtements de travail sont parfois troqués pour une nudité toute symbolique. Il en ressort que les « sciences historiques », évoquées dans le sous-titre de l’ouvrage, n’ont encore que très partiellement épuisé le sujet.

 

         La médecine du travail est, quant à elle, une discipline vers laquelle on se tournerait d’emblée pour étudier les relations entre le corps et le travail. La communication d’Alain Caubet à ce sujet (« Les corps déformés par le travail. XIXe et XXe siècle ») souligne cependant les difficultés à l’utiliser dans l’étude des sociétés pré-modernes. Sa communication, portant sur les XIXe et XXe siècles, rappelle la naissance très tardive de la discipline, qui n’est en fait vraiment opérante qu’à partir du début du XXe siècle. Telle que nous l’envisageons, la manière de penser le rapport du corps au travail n’a pas de réel parallèle avant cette période et Alain Caubet montre combien il est délicat de s’appuyer sur de la documentation antérieure au XXe siècle pour étudier la question. Il apparaît clairement à la lecture de cet article que les réponses doivent être cherchées ailleurs, notamment dans la paléoanthropologie funéraire mise à l’honneur dès le sous-titre de l’ouvrage.

 

         Ainsi, en s’appuyant sur des recherches et techniques développées non pour l’étude des sociétés du passé mais pour comprendre des événements présents, en particulier par la médecine légale, Philippe Charlier propose-t-il des exemples parlant d’utilisation de la paléoanthropologie pour définir les activités, de travail ou de loisir, des défunts (« Lésions ostéo-articulaires liées au travail. Apports mutuels de l’anthropologie médico-légale et de l’ostéo-archéologie », Philippe Charlier).

 

         Ces méthodes sont ensuite appliquées au monde antique, non à l’échelle de l’individu, mais à celle d’un groupe d’individus défini par son lieu de sépulture dans un article co-signé par des chercheurs de diverses spécialités (Paola Catalano, Valentina Benassi, Carla Caldarini, Flavio De Angelis, Stefania di Giannantonio, Romina Mosticone, Walter Pantano, « Lavorare a Roma in età imperiale: nuove prospettive dalle indagini antropologiche »). À partir de l’étude quantitative des ossements de trois cimetières de la région de Rome, dans une optique proche de celle de A. Lagia pour les cimetières athéniens, cette communication propose de dégager l’occupation majoritaire des individus de chaque cimetière en rapprochant le lieu de sépulture et la proximité géographique avec de grandes unités de production, avec les marques observées sur les ossements. Ainsi les ossements d’individus enterrés au sud de Rome, dans une région connue pour sa production de sel, portent-ils les marques de pathologies, pas tant spécifiques du travail du sel, que témoins d’un effort physique important et d’une sur-mortalité des jeunes adultes par rapport à d’autres cimetières romains. On voit bien ici l’intérêt d’une approche interdisciplinaire.

 

         Sur ce point, une contribution passionnante, rédigée comme une enquête où chaque discipline vient répondre aux questions posées par une autre, est proposée par une équipe mixte associant anthropologistes, archéologues et historiens (« Markers of Occupational Stress in Maritime Activities of Ancient Thasos Island : an Exercise in Ethno-Archaeology », Anagnostis Agelarakis, Yula C. Serpanos, Eustratios Papadopoulos, Sofia Tsoutsoubei et Marina Sgourou). L’article part de connaissances historiques : la prépondérance des activités maritimes, la pêche et surtout la construction navale, sur l’île de Thasos. Confrontées aux données de l’anthropologie funéraire, ces remarques historiques posent problème : un seul individu du cimetière de Thasos étudié, pourtant proche de la mer, porte les marques d’exostose auditive, une pathologie liée à l’exposition prolongée à une eau de température inférieure à 19°. Pour comprendre cette distorsion, l’équipe a fait appel à des comparaisons anthropologiques : l’observation et la description minutieuse des gestes des artisans réparant aujourd’hui les bateaux en bois a révélé une grande spécialisation des tâches au sein des équipes d’artisans. Un seul membre de l’équipe, particulièrement expérimenté, assure la majeure partie des tâches se déroulant dans l’eau et il est donc tout naturellement le seul à porter les marques d’un contact régulier avec l’eau. Ce dialogue interdisciplinaire, qui pourrait être appliqué à d’autres thèmes de recherche (une note promet la même démarche dans l’étude des tailleurs de pierre) finit de convaincre, si besoin est, de l’apport de recherches associant la paléoanthropologie à l’étude des activités humaines.

 

         Un bref bilan final propose un panorama des pathologies observables sur les ossements selon les métiers exercés pendant leur vie par les défunts étudiés. Il se présente comme un outil de travail invitant à ouvrir de nouveaux travaux dans ce domaine.

 

         L’apport de cet ouvrage est avant tout méthodologique, et c’est d’ailleurs son but affiché : il propose de croiser les disciplines et d’ouvrir le dialogue entre spécialistes pour « inventer » un nouveau champ difficilement envisageable au sein d’études cloisonnées. Certains articles sont, en ce sens, de vraies démonstrations où les disciplines se répondent mutuellement. D’autres articles soulignent au contraire les difficultés d’une approche trop fermée sur une spécialité. La visée de l’auteur, en somme, semble atteinte, même si le lecteur ne trouvera ici, dans cette thématique, que les premiers jalons, les premiers questionnements et les premières fondations méthodologiques.

 

 

Sommaire :

 

Table des matières (p. 7)

 

Avant-propos, Anne-Catherine Gillis (p. 9)

Les artisans et la mort. Méthodologie et perspectives, Anne-Catherine Gillis (p. 11)

 

Travail et Médecine :

Sport et travail dans les traités de Galien, Edouard Felsenheld (p. 29)

Les corps déformés par le travail. XIXe et XXe siècles, Alain Caubet (p. 43)

 

Corps et statut social :

Craftsmen and Manual Workers in Attic Vase-Painting of the Archaic and Classical Period, Athina Chatzidimitriou (p. 63)

Health inequalities in the classical city. A biocultural approach to socioeconomic differentials in the polis of Athens during the Classical, Hellenistic and Imperial Roman periods, Anna Lagia (p. 95)

Lecture archéo-anthropologique du statut social du « corps différent » dans les communautés passées, Valérie Delattre, Ryadh Sallem (p. 117)

 

Corps et travail :

Lésions ostéo-articulaires liées au travail. Apports mutuels de l’anthropologie médico-légale et de l’ostéo-archéologie, Philippe Charlier (p. 137)

Markers of Occupational Stress in Maritime Activities of Ancient Thasos Island : an Exercise in Ethno-Archaeology, Anagnostis Agelarakis, Yula C. Serpanos, Eustratios Papadopoulos, Sofia Tsoutsoubei et Marina Sgourou (p. 153)

Lavorare a Roma in età imperiale : nuove prospettive dalle indagini antropologiche, Paola Catalano, Valentina Benassi, Carla Caldarini, Flavio De Angelis, Stefania di Giannantonio, Romina Mosticone, Walter Pantano (p. 175)

Artisanat et pathologies : diagnostic rétrospectif, Philippe Charlier, Anne-Catherine Gillis (p. 189)

 

Conclusion : pour une archéologie du travail, William Van Andringa (p. 205)