Leypold, Christina - Mohr, Martin - Russenberger, Christian (Hrsg.): Weiter- und Wiederverwendungen von Weihestatuen in griechischen Heiligtümern. Tagung am Archäologischen Institut der Universität Zürich 21./22. Januar 2011, 136 Seiten, 22 Abbildengen, ISBN-13:978-3-86757-662-8, 49,80 €
(Verlag Marie Leidorf, Rahden/Westf 2014)
 
Compte rendu par Martin Szewczyk, Centre de recherche et de restauration des musées de France (Paris)
(martin.szewczyk@culture.gouv.fr)

 
Nombre de mots : 2544 mots
Publié en ligne le 2016-01-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2419
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          Les textes réunis dans cet ouvrage, publié avec grand soin dans la collection des Zürcher Archäologische Forschungen, rendent compte d'un colloque tenu les 21 et 22 janvier 2011 à l'Institut archéologique de l'Université de Zurich, à l'initiative de ses éditeurs. Son sujet général, à savoir les remplois, réutilisations et déplacements de statues votives dans les sanctuaires grecs, s'inscrit dans une tendance actuelle à l'étude des monuments statuaires en contexte, et notamment à la prise en compte de leurs supports.

 

         L'introduction des débats, sous la plume de Ch. Leypold, M. Mohr et Ch. Russenberger, présente le point de vue et la problématique qui ont guidé les intervenants du colloque. Elle insiste sur la spécificité des statues au sein des productions culturelles du monde grec : leur pérennité supposée, en particulier pour les offrandes, dont l'inaliénabilité était théoriquement garantie par leur qualité de propriété divine. Le problème du remploi et des déplacements de statues votives dans les sanctuaires se situe à l'intersection de trois grands thèmes : l'étude des pratiques cultuelles, la contextualisation des images antiques, l'approche des sanctuaires comme lieux de mémoire. Trois schémas directeurs sont alors envisagés : la conservation du monument, avec toutes les implications que cela peut avoir (pratiques de réparation, d'entretien...), parfois assorties de changements de signification, par la modification des inscriptions, par exemple ; la nouvelle présentation des offrandes, avec une perte d'intégrité de l'image et donc une aliénation (irréversible ou non, comme dans le cas de Philitas à Erythrées, dans un cadre civique et non religieux) de sa structure sémantique ; enfin, le réemploi du monument complet, de la statue ou de sa base, les usurpations de monuments, les remplacements de statues dans un monument collectif, les déplacements de monuments, comme à Claros, mettant alors en évidence la valeur d'ancienneté que l'on accorde aux objets. Les questionnements ouverts par ces études dépassent largement le cadre de l'étude technique des monuments. On le verra, ils interrogent les pratiques, les genres, les valeurs accordées aux images.

 

         A. Jacquemin signe un article intéressant sur le remploi d'offrandes dans les sanctuaires panhelléniques. Si elle se concentre sur Olympie et Delphes, les seuls des quatre sanctuaires de la Période pour lesquels nous disposons d'informations suffisamment étoffées, son étude a pour intérêt de se focaliser sur une pratique plutôt que sur un lieu. La question de départ est la suivante : les offrandes faites dans les sanctuaires panhelléniques étaient-elles plus protégées que les autres ? Partant, comme souvent, du Discours rhodien de Dion de Pruse, Anne Jacquemin compare ensuite la situation du remploi des offrandes dans les espaces civiques ou religieux des cités avec celle des grands sanctuaires communs à tous les Grecs. Elle constate que le respect des offrandes est quasi-général jusqu'à l'époque impériale, le seul cas de réappropriation d'un monument delphique étant celui du pilier de Paul-Émile, qu'elle connaît bien. Mais les remplois, surtout à la fin de l'époque impériale, furent toutefois nombreux. Si la protection des offrandes semble ainsi avoir été plus forte qu'ailleurs jusqu'à l'époque impériale, il reste difficile d'affirmer que les sanctuaires panhelléniques ont connu un régime spécial en ce qui concerne le remploi des statues et des monuments.

 

         Olympie fournit un cas d’étude des plus intéressants, tant du point de vue des vestiges (notamment des supports de statues) que des sources littéraires (les deux livres de Pausanias). Ch. Leypold en livre le sel en abordant tour à tour les différents cas présentés en introduction : le réaménagement du sanctuaire (par exemple la reconstruction du temple de Zeus), le déplacement des statues, le démontage et remontage des offrandes (une statue équestre de Mummius démontée et remontée deux fois, ce qui indique certainement un déplacement du monument), la déposition intentionnelle des statues, bien que les évidences soient d’interprétation très délicate (H. Kyrieleis a proposé de manière très stimulante que les fragments de bronze constituent des dépositions pars pro toto, tandis que le reste de l’offrande était fondue pour la création d’une nouvelle statue), mais également les socles remployés pour de nouvelles offrandes. Un des points très intéressants, concernant la fréquentation et la vie des offrandes, concerne les légendes qui se développent autour des statues, et dont Pausanias se fait l’écho. Les mesures de conservation des statues, avec l’intervention de Damophon de Messène et la tâche régulière des phaidryntai, sont également abordées. Enfin, les déplacements et translations d’offrandes forment une conclusion. On signalera le cas, très intéressant, des statues des membres de la famille de Diagoras, tous olympioniques, mais à des époques diverses. Les statues ont été assemblées a posteriori dans le but de mettre en scène une continuité familiale.

 

         Dans un autre sanctuaire grec « international », Délos, F. Herbin étudie plusieurs cas d'éléments remployés pour servir de support à une statue. Les témoignages étudiés sont intéressants mais leur dispersion dans le temps et dans l'espace, témoignant du caractère accidentel de leur conservation, ne permet pas de conclusions d'ensemble sur cette pratique. Une évolution dans les manières de considérer l’offrande statuaire semble néanmoins se dégager, qui vient comme un contrepoint intéressant approfondir, par une étude de terrain très détaillée, les réflexions menées par A. Jacquemin : les époques classique et hellénistique sont marquées par le respect du statut de l'offrande ; propriété divine, elle ne peut théoriquement sortir des limites du sanctuaire ; par ailleurs, les blocs sont réemployés en dissimulant ces opérations même de réemploi (pratique très différente de ce que l'on observe à Athènes à la fin de l'époque hellénistique, par exemple). À partir du début de l'époque impériale, les pierres se font en revanche bien plus mobiles, et l'état ancien de la pierre est souvent laissé visible.

 

         J. Griesbach livre, dans un bel article, les réflexions sur le remploi des offrandes qu’il a tirées de son travail sur le terrain, à Épidaure. Il remarque très justement, en préambule, que les bases de statues sont souvent notre seule source sur les pratiques de remploi et de déplacement des offrandes, et que l’on ne peut pas faire cette histoire à partir d’estampages, mais seulement par la fréquentation assidue des pierres. À partir de cela, les « forêts de statues » poétiquement évoquées à l’envi apparaissent plutôt comme des espaces dynamiques et fluctuants. Il s’interroge surtout sur la motivation des remplois. Est-elle principalement économique ? Il en doute, et observe que l’on peut trouver des justifications d’ordre idéologique, comme le rattachement à des familles aristocratiques de la cité. Le réemploi d’un monument de victoire par Mummius, en 146, constitue certainement le point de départ de la pratique à Épidaure. Le travail de J. Griesbach a le mérite de montrer combien les remplois ne sont pas motivés par des problèmes de ressources, ou de manque de place, mais sont à comprendre comme des actes symboliques. Personne n’est à l’abri du remploi, ni les membres de la famille impériale, ni les souverains de l’époque hellénistique. Mais en introduisant l’idée d’ « actualisation du paysage monumental », il laisse comprendre que le choix du remploi est guidé par les priorités selon lesquelles ce paysage est conçu. Le grand mérite de cet article, comme de beaucoup d’autres ici, est de replacer les cas isolés de remplois dans une perspective beaucoup plus large et plus riche.

 

         L’Acropole d’Athènes, sanctuaire principal de la cité, est au cœur des recherches de R. Krumeich, qui a déjà publié à de nombreuses reprises ses résultats. Il se penche ici sur la pratique des spolia à la fin de l’époque hellénistique et au début de l’Empire. Les nombreuses offrandes en marbre ou en bronze constituaient un matériel disponible pour honorer les magistrats romains. Mais, remarquerons-nous avec l’auteur, la pratique du remploi est minoritaire par rapport à la création de nouveaux monuments. Il recense 21 cas connus grâce aux bases de statues. En préambule, l’auteur remarque que la fonction de l’offrande la prédispose, en théorie, à la conservation. Le caractère votif met l’accent sur la qualité pérenne, immuable, de l’offrande statuaire. Le texte de la dédicace, par Polystratos, du portrait de son frère Polyllos, en témoigne bien : la statue est qualifiée de « souvenir impérissable d’un corps mortel ». Mais il y avait également des statues très négatives : celle d’Hipparchos, fils de Charmos, transformée en une stèle sur laquelle on inscrivait le nom des traîtres. La mémoire peut également être infamie. Certaines bases de statues étaient remployées pour de nouveaux monuments, ou alors au sein d’une architecture. Les statues étaient fondues mais leur qualité d’offrande empêchait le réemploi hors du sanctuaire. Les 21 cas de remploi concernent surtout des personnalités romaines. C’est la pratique de la métagraphè qui est la plus courante : la cité décide d’honorer un personnage en réinscrivant un monument votif plus ancien. Elle se décline en trois types : une nouvelle inscription après rasura, une nouvelle inscription et une réplique de l’ancienne inscription après rasura, une nouvelle inscription et la conservation partielle de l’ancienne inscription. Les deux derniers cas sont les plus intéressants, dans la mesure où ils témoignent d’une volonté de conservation de l’offrande originelle. Cela permet en effet de conserver la validité de l’offrande originelle, tout en transformant le monument en honneur public. R. Krumeich étudie ici un matériel très significatif, et fort intéressant, concernant la fonction des offrandes, leur durée de vie, et les caractéristiques de leur remploi. La conservation de l’inscription joue un rôle mémoriel. Mais c’est aussi la fonction, et pas seulement la matière, de l’offrande, qui est préservée. Les monuments revêtent ainsi deux fonctions, et deux identités, respectant l’identité et la mémoire de la cité tout en se permettant d’honorer, par des offrandes parfois prestigieuses, des personnages d’envergure à la fin de l’époque hellénistique.

 

         I. Kowalleck signe un article intéressant sur les transferts de statues archaïques dans les sanctuaires ioniens. La réparation, l’entretien et les déplacements de statues montrent que les offrandes ne sont pas traitées comme des reliques mais comme des objets dont la fréquentation est quotidienne. Elles subissent parfois de nouvelles mises en scène d’ordre identitaire ou politique. Le dossier est bien entendu dominé par les résultats des fouilles de Claros. Dans le sanctuaire d’Apollon, en effet, on documente la réinstallation de kouroi au bord de la « voie sacrée », à l’époque hellénistique, au milieu des nouveaux monuments. Les indices archéologiques laissent à penser que ces kouroi ont été groupés sur une grande base au IIe siècle av. J.-C. À Samos, l’auteur décèle une volonté conservatoire dans le peu de monuments construits au détriment des offrandes. Le groupe de Généléos et une offrande de Chéramyès présentent, par ailleurs, des traces de réparation de la base pour le premier, et des traces de réinstallation pour la seconde. À Milet, le cas de la korè d’Anaximandre (dont on ne sait s’il faut l’identifier avec le physicien présocratique), replacée dans le Bouleuterion de la cité, est intéressant. D’autres paraissent plus anecdotiques. La réflexion devient très stimulante lorsque l’auteur s’interroge sur la qualité de sacralité que pouvaient contribuer à façonner les statues archaïques, perçues, à l’époque hellénistique, comme des images vénérables et porteuses d’une histoire. La réinstallation de statues anciennes peut alors se comprendre dans le cadre de la création d’une histoire du sanctuaire. À Colophon, où le sanctuaire de Claros prend de l’importance précisément à l’époque hellénistique, on a pu avoir ressenti le besoin de mettre en scène l’histoire du sanctuaire au moyen d’ἀρχαία ἀγαλμάτα.

 

         K. Sporn s’intéresse aux questions de remploi des statues votives dans une région rarement étudiée pour son patrimoine statuaire, en dehors de l’époque archaïque : la Crète. Après avoir résumé l’histoire générale des sanctuaires crétois, elle se focalise sur plusieurs cas intéressants : Gortyne, Hiérapytna, Dréros. Ce dernier est surtout abordé comme un cas de sanctuaire témoignant d’une conservation des offrandes et des statues de culte. À Gortyne, le sanctuaire d’Apollon Pythios, la statue a pu faire l’objet de transformations et de réfections lors des travaux de rénovation du sanctuaire. Elle fait ensuite le point sur les offrandes retrouvées, témoignant de la longue durée d’utilisation des espaces religieux. Le cas d’une stèle funéraire classique remployée comme relief votif est tout à fait intéressant. À Hierapytna, deux inscriptions témoignent de la rénovation de la polychromie de statues divines dans le sanctuaire de Zeus Diktaios. Leur intérêt est de documenter une pratique courante dans les sanctuaires grecs : la restauration d’un état traditionnel des statues altérées avec le temps. Enfin, elle aborde le problème de la Nikè de Hierapytna, identifiée par L. Beschi avec une statue du musée de Venise, qui aurait été transformée en Athéna. On conclura sur un trait particulier des sanctuaires crétois : la grande permanence des offrandes, qui s’explique certainement par le volume réduit de celles-ci au cours des siècles.

 

         C’est à Chypre que l’on se rend finalement, avec D. Leibundgut-Wieland, pour étudier le remploi des offrandes et des monuments d’un sanctuaire du territoire de Paphos lors du siège de la cité par les Perses en 498. La construction d’une rampe, par les armées assiégeantes, rampe qui n’a pas été détruite ensuite mais intégrée à la fortification de la cité, est marquée par le remploi d’un grand nombre d’éléments architecturaux et statuaires appartenant selon toute vraisemblance à un sanctuaire de la cité. L’auteur, étudiant les catégories de matériel retrouvé, conclut à un sanctuaire d’une grande importance pour la monarchie paphienne. L’examen de ce matériel permet à l’auteur de proposer que le remploi n’avait pas seulement un objectif pratique, c’est-à-dire disposer de matériel pour l’érection de la rampe, mais également une résonance politique : en s’attaquant aux offrandes d’un sanctuaire probablement royal, ou du moins fortement lié à l’idéologie royale, c’est à la structure même de la société ennemie que les Perses s’en sont pris. La pratique de dévaster les sanctuaires de la chôra n’est pas rare : on la connaît par exemple à Pergame, où le Nikephorion et l’Asklepieion sont plusieurs fois saccagés par les ennemis des Attalides.

 

         D’une grande richesse, ce volume apporte des travaux de qualité pour l’étude des phénomènes de remploi, de transformation, de déplacements, mais aussi de réparation, d’entretien ou de destruction des offrandes statuaires dans les sanctuaires grecs. Les contributions, la plupart du temps focalisées sur un site, dans la mesure où elles découlent d’un travail minutieux de terrain, témoignent d’un questionnement foisonnant et ouvrent de nombreuses perspectives pour l’histoire de la sculpture, celle de l’art, et celle de la religion, dans la cité grecque.

 

 

 

 

Table des matières

 

Ch. Leypold, M. Mohr, Ch. Russenberger, « Der Umgang mit älteren Weihestatuen in grieschichen Heiligtümern – eine Einführung », p. 11-19.

A. Jacquemin, « La consécration dans un sanctuaire panhellénique : une garantie contre le remploi ? », p. 21-29.

Ch. Leypold, « Dem Zeus geweiht – für alle Zeit ? Phänomene des Umgangs mit Weihestatuen im Heiligtum von Olympia », p. 31-42.

F. Herbin, « Quelques exemples de remplois dans le sanctuaire d'Apollon à Délos. Supports de statues et blocs d'architecture remployés comme tels », p. 43-54.

J. Griesbach, « Jede(r) ist ersetzbar ? Zur Wiederverwendung von Statuenbasen im Asklepios-Heiligtum von Epidauros », p. 55-69.

R. Krumeich, « Denkmäler für die Ewigkeit ? Zum Fortbestehen kollektiver und individueller Erinnerung bei wiederverwendeten Statuen auf der Athener Akropolis », p. 71-86.

I. Kowalleck, « Alte Votive in neuen Kontexten. Zur Weiter- und Wiederverwendung archaischer Votivstatuen in Ionien », p. 87-104.

K. Sporn, « Wiederverwendete Votive in kretischer Heiligtümern », p. 105-112.

D. Leibundgut Wieland, « Schändung von geweihten Statuen, Stelen und Steinmalen auf Cypern. Trümmer eines archaischen Heiligtums in der persischen Belagerungsrampe in Alt-Paphos », p. 113-125.

 


N.B. : Martin Szewczyk prépare actuellement une thèse de doctorat, sous la direction de François Queyrel (EPHE), ayant pour sujet : « Portraits de notables dans l'espace public des cités grecques d'Asie Mineure occidentale, aux époques hellénistique et romaine ».