Grabowski, Jörn - Winter, Petra (Hg.): Zum Kriegsdienst einberufen. Die Königlichen Museen zu Berlin und der Erste Weltkrieg. 229 S., 42 s/w-Abb. Gb. (Schriften zur Geschichte der Berliner Museen, Band 3), ISBN 978-3-412-22361-8, 30,80 €
(Böhlau Verlag, Köln 2014)
 
Compte rendu par Claire Aslangul, Université Paris-Sorbonne
(claire.aslangul@paris-sorbonne.fr)

 
Nombre de mots : 1672 mots
Publié en ligne le 2017-09-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2431
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          L’histoire des musées est devenue une discipline à part entière, à laquelle les Archives centrales des Musées de Berlin ont livré des contributions essentielles par l’édition des précédents volumes de cette série, volumes consacrés aux périodes de l’Empire, de la République de Weimar et du national-socialisme. L’année 2014 et la célébration du Centenaire de la Grande Guerre ont été l’occasion, pour les Archives centrales, de combler une lacune dans cette histoire muséale, en se penchant sur le destin des Musées Royaux de Berlin dans la tourmente du premier conflit mondial – lequel représente une césure à bien des égards, le changement d’appellation en « Musées Nationaux » (Staatliche Museen) n’étant qu’un des aspects de la mutation qui s’opère. Car la guerre se déroule certes loin de Berlin, mais elle a des conséquences importantes, notamment en termes financiers, de gestion des personnels et des collections. L’ouvrage donne à voir l’intrication des activités à l’arrière et sur le front lui-même : de nombreux collaborateurs partent sur les théâtres d’opérations ; beaucoup sont enrôlés au service de la protection des biens culturels, investis de missions de découverte de lieux de fouilles ou encore chargés d’enrichir les fonds berlinois. Après la guerre perdue, les collections des musées sont parfois l’objet d’âpres négociations dans le cadre du règlement des réparations.

 

         Les contributions présentées ici jettent des coups de projecteur sur les activités de différents fonds pendant la guerre et en aval de celle-ci, ainsi que sur le rôle de certaines figures clés, notamment des directeurs de musées et de collections. À partir d’études de cas et de sources nouvelles (par exemple la correspondance du directeur général des Musées Royaux, Wilhelm von Bode, analysée par Petra Winter), sont présentées les conséquences de la guerre sur le quotidien et l’évolution des collections des musées berlinois, et surtout – c’est là tout l’intérêt de l’ouvrage – les jeux d’interaction de ces institutions culturelles avec les décideurs politiques, mais aussi avec les acteurs locaux sur des terrains éloignés. L’enchevêtrement des processus dans le champ complexe de la politique culturelle en temps de guerre bénéficie ainsi d’éclairages nouveaux.

 

         En ouverture du volume, Petra Winter se penche sur les conséquences de la guerre au quotidien pour les musées de Berlin. Ces derniers sont temporairement fermés, 15 à 25% du personnel des musées est appelé au front – certains enthousiastes, d’autres obéissant simplement à leur sens du devoir, leurs écrits révélant la large palette de réactions que les historiens ont mis au jour ces dernières années à l’échelle de la société, loin de l’engouement longtemps considéré comme unanime. Des salles sont transformées en hôpitaux de réserve, des visites spéciales sont organisées pour les soldats blessés, les musées sont appelés à participer aux collectes de métaux et doivent livrer une partie de leurs fonds de monnaies anciennes. Des sections entières sont laissées à l’abandon consécutivement à l’envoi de collaborateurs – notamment de la section des arts islamiques – très loin de Berlin, le pouvoir militaire reconnaissant qu’ils disposent de compétences linguistiques et culturelles précieuses sur les terrains d’opérations au Maroc ou en Mésopotamie. C’est, pour ces personnels, l’occasion de découvertes majeures, et cela leur ouvre « d’excitantes possibilités au travail de recherche » (p. 24), ainsi que l’opportunité d’acquisitions non négligeables au gré des évolutions du conflit.

 

         L’imbrication du politique et du culturel apparaît encore plus nettement lorsque Christina Kott s’intéresse aux missions de « protection des biens artistiques » (Kunstschutz) dans les territoires occupés par l’Allemagne en Belgique et en France : s’il s’agit officiellement de mettre à l’abri des éléments de patrimoine, le but est évidemment de compléter des collections et également de redorer l’image de l’Allemagne en prenant le contrepied de la réputation de « barbares » diffusée par la propagande ennemie ; et ce, alors qu’une des préoccupations a été, en France, d’obtenir par la force la « restitution » d’objets confisqués à l’époque des guerres napoléoniennes, « l’évacuation » des œuvres par les Allemands étant souvent décrite comme un vol déguisé.

 

         La contribution de Jörn Grabowski consacrée à la Galerie nationale (Nationalgalerie) dans la période de guerre donne une image plus nuancée de l’instrumentalisation de l’art par le pouvoir politico-militaire. En effet, outre les détails sur le quotidien du musée d’art – l’arrêt de projets d’aménagement, le manque de personnel, le tarissement du public (et donc des rentrées d’argent) – l’article se penche sur l’activité d’acquisition du directeur Ludwig Justi pour démontrer que les œuvres consacrées à la guerre (une minorité) ont été sélectionnées davantage sur leur qualité esthétique que sur leur valeur patriotique : quoiqu’engagé à titre personnel avec enthousiasme dans le conflit, Justi a ainsi réussi à préserver son musée de l’exaltation nationaliste et de l’influence politique.

 

         De l’article d’Heino Neumayer sur la section préhistorique du musée d’ethnologie ressortent à nouveau des effets paradoxalement positifs de la guerre : la fermeture du musée, suite à la pénurie de chauffage, laisse du temps pour l’étude, des fouilles peuvent être lancées dans des pays occupés en Europe de l’Est et de belles acquisitions réalisées – avec, logiquement, un changement de partenaires (des marchands d’art aux responsables militaires). L’auteur note par ailleurs que les considérations du directeur du musée pendant la période de guerre ressemblent à un « récit de voyages », fait d’expériences et de rencontres fort enrichissantes (p. 114).

 

         La multiplicité des acteurs et la complexité des processus politico-diplomatico-culturels apparaissent aussi dans les deux contributions suivantes : celle de Gabriele Mietke, consacrée aux initiatives menées au profit de la collection des antiquités des Musées Royaux de Berlin par Theodor Wiegand et son équipe dans la dernière année de la guerre, à la faveur de la conquête de nouveaux territoires en Ukraine et en Turquie – et dans un contexte de « concurrence culturelle » avec la France et la Grande-Bretagne. L’auteure livre un récit circonstancié des discussions diplomatiques, avec les responsables militaires et politiques sur le terrain, ainsi que des initiatives en direction de collectionneurs privés. L’article de Nadja Cholidis retrace quant à lui les négociations permettant de suivre le parcours, long et cahotique, des objets recueillis par les archéologues allemands dans l'antique Assur, la plus vieille capitale assyrienne et la dernière à faire l'objet de fouilles régulières : le vaisseau qui les transporte en août 1914 vers l’Allemagne doit s’arrêter au Portugal, suite au déclenchement de la guerre, et il faudra dix ans pour qu’ils rejoignent finalement Berlin à l’issue de longues tractations. À cette occasion sont mises en valeur, malgré la césure et les difficultés liées au conflit, l’opiniâtreté et la constance de responsables de fonds comme Walter Andrae.

 

         Le volume se clôt sur deux contributions consacrées aux conséquences en aval du conflit, et notamment à l’utilisation des œuvres d’art et objets divers des collections des Musées Royaux comme « compensation » des dommages causés par l’Allemagne et reconnus dans le Traité de Versailles de 1919 : Stephan Kemperdick et Johannes Rössler, d’une part, relatent les débats et leurs résultats à propos des biens artistiques comme moyen de paiement des réparations (en l’occurrence à la Belgique) ; Ralf Grüssinger, d’autre part, focalise sur quelques figures importantes, comme celle de Theodor Wiegand, certaines négociations de réparation des destructions infligées à l’université de Louvain.

 

         La somme des contributions rassemblées ici permet au volume d’aller bien au-delà de son ambition, présentée modestement en introduction par le directeur général des Musées Nationaux de Berlin comme une « pierre à l’édifice de l’histoire des musées » : au fil des études de cas se dévoilent en effet des jeux de rupture mais aussi de continuité dans la Grande Guerre, l’impact positif et négatif de celle-ci sur le quotidien des personnels muséaux et du public en général dans le court et le long terme. Sont éclairés surtout des aspects passionnants des échanges et transferts culturels en temps de guerre et de l’histoire des sensibilités (dans une optique d’histoire croisée : ce qui est « protection des œuvres » pour les uns étant considéré comme « spoliation » par les adversaires). On regrette à cet égard l’absence de contribution synthétique qui présenterait en ouverture ou reprendrait en fin de volume les principaux résultats de ces recherches innovantes et prendrait un peu de hauteur par rapport aux différents sujets, très précis, abordés de manière quelque peu disparate et laissant néanmoins apparaître des lignes directrices fortes ; une conclusion d’ensemble aurait été d’autant plus souhaitable que l’ouvrage ne propose pas d’abstracts résumant les apports des huit articles.

 

         Pour finir, on notera la contribution de cet ouvrage à l’historiographie récente : le destin des institutions et du patrimoine culturels dans les conflits guerriers constitue un champ d’investigation bien défriché ces dernières années[1], mais il était plus qu’utile de revenir sur la Première Guerre mondiale, car c’est l’angle « spoliation des œuvres lors de la Seconde Guerre mondiale » qui a longtemps été privilégié dans les publications. Le lecteur intéressé trouvera par ailleurs un instructif prolongement du présent ouvrage et une mise en perspective européenne dans le recueil Europäische Museen im Ersten Weltkrieg, paru en 2016 chez le même éditeur et codirigé (avec B. Savoy) par l’une des éminentes collaboratrices du présent volume, Christina Kott, spécialiste française du sujet.

 

 


[1] Voir par exemple Philipe Nivet (dir.), Guerre et patrimoine artistique à l’époque contemporaine, Amiens 2013.

 

 

 

Inhalt

 

Michael Eissenhauer

Grußwort, 7

 

Petra Winter

Inter arma silent musae?
Die Königlichen Museen zu Berlin im Ersten Weltkrieg, 9

 

Christina Kott

Der deutsche »Kunstschutz« und die Museen imbesetztenBelgienundFrankreich, 51

 

Jörn Grabowski

Im Schatten des Krieges
Die Nationalgalerie zwischen 1914 und 1918, 73

 

Heino Neumayer

Die Vorgeschichtliche Abteilung des Königlichen
Völkerkundemuseums im Ersten Weltkrieg, 91

 

Gabriele Mietke

»Die Funde der class[ischen]. Epochen für uns, die slav[ischen].
Epochen den Ukrainern«
Auf der Suche nach neuen Ausgrabungsstätten fürdieAntikensammlung1918, 115

 

Nadja Cholidis

»Abgegeben an Portugal für Assur-Funde«
Ein Kapitel deutsch-portugiesischer Museumsgeschichte (1914 – 1927), 133

 

Stephan Kemperdick und Johannes Rößler

»Die Kunst ist kein Zahlungsobjekt.«
Die Altarflügel von Jan van Eyck und Dieric Bouts in den Berliner SammlungenundihreAbgabeanBelgien1920, 161

 

Ralf Grüßinger

Abgüsse für Löwen
Theodor Wiegand und die deutschen Reparationsleistungen,175

 

Anhang

Kurzbiographien von Mitarbeitern
der Königlichen bzw. Staatlichen Museen zu Berlin, 207

 

Auswahlbibliographie, 210

 

 Personenregister, 220

 

DieAutorinnen und Autoren, 225

 

Abkürzungen,227

 

Bildnachweis, 229