Boulay, Thibaut - Pont, Anne-Valérie - Bowersock, Glen (Préf.): Chalkètôr en Carie. ( Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 48). 168 pages, 2 cartes, 8 planches, ISBN : 978-2-87754-308-8,
30 €
(Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris 2014 )
 
Compte rendu par Guy Meyer
(galmeyer@noos.fr)

 
Nombre de mots : 2135 mots
Publié en ligne le 2015-12-16
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          Chalkètôr est une minuscule cité coincée entre les territoires de Mylasa, Iasos, et Eurômos.  En publiant trois inscriptions inédites du fonds Louis Robert, Thibaut Boulay et Anne-Valery Pont retracent l'histoire de ce confetti et éclairent d'un jour nouveau les relations mouvementées qui unissent et opposent les principaux acteurs de ce coin de Carie, entre le Golfe d'Iasos et le Golfe Latmique, à l'époque hellénistique.  Ils poursuivent leur enquête jusqu'au IIIe siècle après J.-C., qu'il complète par la publication du «corpusculum» des inscriptions de Chalkètôr (annexe I, soit 16 inscriptions, pp. 123-134).

 

         Les trois inscriptions inédites du fonds Louis Robert (inscriptions A-C, pp. 21-31) semblent bien insignifiantes à première vue, mais elles permettent d'établir un fait capital, qui détermine la suite de l'ouvrage : Chalkètôr avait été intégrée au territoire d'Iasos.  On croyait jusque-là que Chalkètor avait été donnée par un souverain hellénistique soit à Eurômos, soit à Mylasa (p. 36).  Thibaut Boulay et Anne-Valérie Pont reprennent le dossier à la lumière de cette découverte.  C'est l'objet du chapitre II qui traite de « la déchéance de Chalkètôr et de la lettre du stratège Iasôn » (pp. 33-64 ; on trouvera « la lettre de Iasôn » dans l'annexe I, pp. 124-125, n° 2, dans un décret de Iasos gravé à Chalkètor, suivant l'interprétation des auteurs qui semble convaincante).

 

         On a tour à tour identifié Iasôn, l'auteur de la lettre, à un stratège séleucide (Bengston), Antigonide (Gauthier, sous-entendu, mais il faut dire que Gauthier, Bull. Ep., 1987, 294 utilise le conditionnel), ou même lagide (Marek).  Ce dernier identifiait Iasôn, à un Iasôn, fils de Minniôn, stratège de Carie, honoré à Théangéla plutôt qu'à Halicarnasse (aujourd'hui Bodrum) où l'inscription avait été copiée (pp. 36-37).  L'hypothèse d'un stratège au service des Ptolémée donne lieu à une reconstitution fouillée et virtuose de l'histoire de la Carie, déchirée entre les rois hellénistiques (aux pp. 37-43), qui aboutit au rejet de cette théorie (résumé de la conclusion, p. 44).  Ce fait établi, les auteurs reviennent à l'inscription qui honore Iasôn, fils de Minniôn (pp. 44-54), dont ils donnent une réédition (pp. 44-46, et page 54 pour les restitutions des ll. 1-5 ; la photo des estampages, p. 166, pl. IV, permet de vérifier les lectures).  Ils établissent que le décret provient bien de Théangéla (p. 52).  Ils rapprochent alors, ce à quoi personne n'avait pensé avant eux, (p. 52 et n. 120) ce décret d'un autre décret de Théangéla, offrant la citoyenneté à un Minniôn, stratège séleucide (pp. 52-53) et ils en concluent qu'Iasôn, fils de Minniôn, était un stratège séleucide de Carie, sous les ordres de Zeuxis, vice-roi sous les ordres d'Antiochos III, lors de la campagne de 197/6 (p. 54).  C'est donc à Zeuxis et au stratège Iasôn placé sous ses ordres qu'il faut attribuer la sympolitie entre Chalkètôr et une cité qui ne peut-être qu'Iasos (pp. 54-57).  Th. Boulay et A.-V. Pont publient à ce propos un autre inédit du fonds L. Robert, Annexe I, n° 5, p. 127, discuté pp. 56-57, en piteux état.  Au cours de ce chapitre, les auteurs examinent les relations entre Théangéla et sa voisine, Halicarnasse (pp. 46-54).

 

         À propos des rapports entre Théangéla et Halicarnasse, les auteurs renvoient, p. 47, à deux articles d'Ad. Wilhelm, aux notes 85 et 86.  Ces références gagneraient, sans doute, à être augmentées d'un renvoi aux Kleine Schriften de cet épigraphiste (tout comme les auteurs renvoient aux OMS de L. Robert), vol. II, Abhandlungen und Beiträge zur griechischen Inschrfiten kunde, I (Leipzig, 1984), à savoir pour « Inschriften aus Halicarnassos und Theangela », JÖAI, 11 (1908), pp. 61-63 et 70-75, aux pp. 283-295, et 302-307, si ce n'est, si j'ai bien suivi, que le bon renvoi serait à JÖAI, 11 (1908), pp. 72-75, n° 8, et donc aux pp. 304-307 des Kleine Schriften ; et pour « Zu Josephus », JÖAI, 8 (1905), pp. 238-242, aux pp. 236-240 des mêmes Kl. Schriften.  Pour revenir à l'inscription JÖAI, 11 (1908), pp. 72-75, n° 8, un décret de Trézène pour Aristeidès fils de Néôn, affiché à Théangéla, la référence à Wilhelm n'est pas suffisante.  En effet, Wilhelm reprend le texte de E. L. Hicks, CR, 3 (1889), pp. 234-235, qui ne donne que la fin du décret.  Le décret complet a été publié, pour la première fois, par Rostovtzeff, dans la REA, 33 (1931), pp. 209-214 ; il figure aussi dans le recueil d'A. Bielmann, Retour à la liberté (Athènes, 1994), pp. 147-151, 40.  L. Robert, Collection Froehner (Paris, 1936), qui avait réédité ce texte, pp. 86-87, 53, permet de déduire (p. 69), que c'est la même personne qui a fourni la copie utilisée par Hicks et la pierre elle-même à Froehner, et donc qu'il n'en existait qu'un seul exemplaire à Théangéla, contre Bielmann, p. 148.  Cela ne modifie en rien la qualité du raisonnement des auteurs, mais ils auraient peut-être dû signaler au lecteur que le texte donné par Wilhelm était incomplet.

 

         Après avoir discuté de la sympolitie entre Chalkètôr et Iasos, les auteurs abordent la situation de l'Eurômide, c'est-à-dire le territoire d'Eurômos mais aussi des cités voisines (dont Pidasa incorporé par Milet), situé au nord de Chalkètor entre 201/200 et le milieu du IIe siècle avant J.-C., ainsi que les rapports entre Eurômos et Mylasa au cours de la même période (pp. 57-63).  Ce long et riche chapitre se conclut par une évaluation de la place de Chalkètor dans l'ensemble Iasien : l'ancienne cité garde une relative autonomie qui lui permet, tout en étant intégré dans la cité d'Iasos d'émettre des décrets (pp. 63-64).

 

         Le chapitre suivant, « III, Le territoire iasien entre Milet l'Eurômide et la petite mer », explore les territoires respectifs d'Iasos, de Milet et Mylasa (pp. 65-80).  La « Petite Mer » dont il est question correspond à un ancien golfe remblayé, mais toujours marécageux, au fond du golfe d'Iasos, désigné ainsi dans les sources anciennes.  Les auteurs examinent le statut politique de la péninsule de Kazıklı (pp. 67-70).  L. Robert avait réuni des témoignages convergents qui permettaient d'affirmer comme une hypothèse vraisemblable que cette péninsule, au nord du territoire d'Iasos, faisait partie de celui de Milet.  Cette hypothèse a été révoquée en doute récemment au moyen d'arguments discutables.  A.-V. Pont et Th. Boulay développent l'un des arguments de Robert pour en revenir à sa théorie.  Il me semble qu'on peut aller plus loin dans ce sens.  Hans Lohmann a fait valoir que les monuments funéraires de cette région avait un facies carien : Boulay et Pont argumentent, fort justement, qu'il y a une différence entre les frontières culturelles et les frontières politiques.  Il ne fait aucun doute que la vallée du Méandre n'était, en ce qui concerne les populations, les appartenances ethniques et les aspects culturels, qu'une limite extrêmement poreuse et l'on trouve des individus portant des noms cariens ou des traits culturels cariens à Tralles, Magnésie du Méandre ou Milet, sans que cela influe le moins du monde sur les frontières politiques de ces cités (cf. mon article avec R. Dinç dans Mediterraneo antico, VII, 1 [2004], pp. 287-315).  Mais, on peut y ajouter des arguments topographiques.  Cette péninsule est très accessible depuis le territoire milésien : je m'y suis rendu très facilement à pied depuis la route qui passe devant les collines marquant l'extrémité septentrionale du Grion.  D'autre part, Pidasa qui avait été absorbé par Milet à la suite d'un traité de sympolitie, ne pouvait rejoindre le territoire milésien que par deux voies : l'une, avec rupture de charge, par le golfe qui est devenu aujourd'hui le lac Baffa, l'autre, qui descendait le Grion vers la péninsule de Kazıklı : il était donc capital, pour Milet, de contrôler ce versant du Grion.

 

         Les auteurs examinent ensuite le dossier de la cité des Hydaeis (pp. 70-78), ce qui est l'occasion pour eux de donner la publication complète d'un décret des Hydaeis conservé dans le fonds L. Robert (p.71) : « décret des Hydaeis relatif au sanctuaire d'Apollon et d'Artémis ».  Ils concluent cette enquête en situant le territoire des Hydaeis vers l'intérieur des terres et considèrent qu'Iasos contrôlait toute la rive nord de la « Petite Mer ».

 

        Le chapitre suivant est l'occasion d'étudier les éponymies impériales (pp. 81-113) à partir du dossier Iasien, dont le second inédit (p. 24, B) donnait un exemple.  Les auteurs, exploitant toujours le fonds L. Robert, en profitent pour compléter une inscription du territoire de Cyzique (SEG, 40, 1127), dont ils donnent la première ligne complète (pp. 84-85).  Ils en fournissent le dossier complet, avec des tableaux bien lisibles.

 

        Le dernier chapitre leur permet d'évoquer l'évolution du territoire de Chalkètor au IIIe s. ap. J.-C. : Appia Alexandra, grande dame de l'aristocratie romaine dont le fils fut préfet de la Ville en 300/301, y possédait un domaine (pp. 115-122).

 

         Ce bel ouvrage est complété par trois annexes: le corpusculum des inscriptions de Chalkètor (pp. 123-134), seize numéros y compris les inédits, dont un qui n'est pas signalé dans le reste de l'ouvrage ; une étude sur la manière très particulière dont les Iasiens indiquaient l'homonymie entre les ascendants et descendants dans les inscriptions (pp. 135-139) ; une enquête chronologique sur les listes éphèbiques iasiennes (pp. 142-143).  Suit une série de quatre indeces : sources littéraires, sources épigraphiques, noms cités dans les inscriptions et un index analytique.  Je regrette qu'ils ne donnent pas une table des inscriptions nouvelles et révisées d'après les archives du fonds L. Robert.  Je le fais ici pour eux:

 

INSCRIPTIONS NOUVELLES

 

A  Liste de magistrats (Annexe 1, 8), pp. 21-24

B  G. Octavius Capito (Annexe 1, 9), pp. 24-25

C  Hermaïskos, VI       (Annexe 1, 10), pp. 25-17

D  Décret des Hydaies,                       pp. 71-72

Annexe 1, 5,                                       p. 127, cf. pp. 56-57

Annexe 1, 16,                                     pp. 133-134

 

INSCRIPTIONS RÉVISÉES

 

Décret pour Iasôn,                              pp. 44-45, et 54

SEG, 40, 1127, première ligne,           pp. 84-85

 

         Par un lapsus ou une coquille, les parenthèses, dont le jeu permet de distinguer les éditions faites d'après la pierre de celle qui dépendent d'éditions précédentes, ont sauté pour les inscriptions pp. 124-125, 2 et p. 126, 3.  Pour l'inscription n° 2, il faut rétablir une parenthèse ainsi : (Welles, RC, n° 29 bis, p. 134-135 [«letter of Attalos I (?) to Mylasa]; W. Blümel, IK 35-Mylasa II, 913).  Ni Blümel (cf. le lemme du n° 5, p. 128, même pierre) ni Welles (cf. RC, p. 194) n'ont vu la pierre.  Pour l'inscription, n° 3, p. 126, Blümel n'a pas vu la pierre ; il faut donc mettre entre parenthèse le renvoi à IK 35-Mylasa II, 915.

 

         Th. Boulay et A.-V. Pont nous offrent une très belle étude sur Chalkètor de Carie et sa voisine Iasos.  Les deux longs développements sur les rapports de force en Eurômide et sur Théangéla renouvellent avec bonheur l'histoire hellénistique de la Carie.  Ils montrent comment une étude locale et très spécialisée peut contribuer à écrire l'histoire de l'Asie Mineure occidentale.

 

 

 

Table des matières
 

 

Préface, par Glen Bowersock
Propos liminaire
Abréviations et bibliographie

 

Introduction
I. Trois inscriptions de Chalkètôr
 1. Les textes
 A. Liste de magistrats, ca 130 av. J.-C.
 B. G. Octauius Capito, paraphylax du territoire sous la stéphanéphorie de Trajan, entre 97 et 102 ap. J.-C.
 C. Hermaïskos VI descendant d’Hermaïskos, stratège du territoire, ca 125 ap. J.-C. 2. Une série de listes
 3. Magistrats iasiens sur le territoire civique, de l’époque hellénistique à l’Empire

II. La déchéance de Chalkètôr, la lettre royale et le stratège Iason
 1. Rapports de force en Eurômide aux IIIe et IIe siècles
 2. Séleucides et Lagides en Eurômide après la troisième guerre de Syrie
 3. Le stratège Iasôn fils de Minniôn honoré à Théangéla 
 4. La sympolitie de Chalkètôr 
 - Attestations épigraphiques
 - L’Eurômide après 197
 - Les Chalkètôréens dans l’ensemble iasien

III. Le territoire iasien entre Milet, l’Eurômide et la Petite mer
1. La péninsule de Kazıklı, terroir milésien
2. Les rivages de la Petite mer 
 - D. Décret des Hydaeis relatif au sanctuaire d’Apollon et d’Artémis, fin IIIe-IIe s. av. J.-C
3. Synthèse

IV. Trajan éponyme à Iasos et les éponymies impériales en Asie Mineure occidentale
1. Une attestation nouvelle d’éponymie dans la famille impériale : Drusus à Cyzique
2. Recensement des attestations de l’empereur et des membres de la famille impériale magistrats éponymes dans les poleis d’Asie Mineure occidentale 
 - Byzance
 - Cyzique 
 - Pergame 
 - Érésos 
 - Colophon 
 - Éphèse 
 - Les cités du golfe latmique : Priène, Héraclée du Latmos et Milet 
 - Iasos
3. Répartition chronologique des éponymies impériales
4. L’ empereur éponyme : questions institutionnelles 
 - L’empereur, les étrangers, les femmes : le rôle des éponymes non traditionnels 
 - Le problème des remplaçants de l’éponyme
5. Conclusions

V. Le domaine d’Appia Alexandra et Chalketor au IIIe siecle ap. J.-C.
1. Trois inscriptions funéraires de Chalkètôr
2. Appia Alexandra et sa famille
3. Un lien avec la dynastie des Alexandroi d’Iasos ?
4. Un domaine sénatorial
5. Conclusion

Annexe I. Corpusculum des inscriptions de Chalkètôr
Annexe II. Expression de l’homonymie à Iasos
Annexe III. La datation des listes éphébiques iasiennes
Sources littéraires
Index épigraphique
Index des noms (Inscriptions A-D)
Index analytique