Baumer, Lorenz E. - Elsig, Frédéric - Frommel, Sabine (dir.): Les années 1540 : regards croisés sur les arts et les lettres. 260 p., nombr. ill., ISBN 978-3-0343-1132-8 br. (Softcover), SFR 79.00 / €* 70.10 / €** 72.10 / € 65.50 / £ 52.00 / US$ 85.95
(Peter Lang - Internationaler Verlag der Wissenschaften, Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien 2014)
 
Compte rendu par Tania Levy, Université de Bretagne Occidentale
(tlevy@info-histoire.com)

 
Nombre de mots : 2430 mots
Publié en ligne le 2016-06-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2445
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          L’ouvrage édité sous la direction de Lorenz E. Baumer, Frédéric Elsig et Sabine Frommel correspond aux actes d’un colloque organisé par l’Université de Genève en avril 2011. Les communications, réparties en deux grands chapitres, sont rédigées en français, en anglais et en italien. Les directeurs de la publication ont choisi de fondre les trois axes du colloque en deux parties : en premier lieu, L’architecture et sa représentation et en second lieu, Les modèles de la sculpture et de la peinture ; toutes deux encadrées d’une introduction, d’un épilogue et d’une conclusion.

 

          Les onze articles s’interrogent sur la spécificité de la décennie 1540 en Europe, à la fois dans les arts et la littérature. Moment de grand essor des publications liées à l’architecture, les années 1540 correspondent également à un moment charnière de l’art de l’architecture lui-même. Comme le rappelle S. Frommel en conclusion, le sujet ne permet pas une synthèse univoque. Les communications exposent clairement la vitalité et la variété des pistes et références empruntées par les artistes. Cependant, certains points reviennent régulièrement, comme la référence à Vitruve, transmis par des traités modernes, dont celui de S. Serlio. Le chantier bellifontain et la figure de Jean Cousin sont aussi des éléments essentiels de la décennie dans le royaume de France. Souvent abordées pour les périodes récentes (XIXe et XXe siècles), les réflexions sur le dialogue entre lettres et arts trouvent dans cet ouvrage de nombreux exemples particulièrement intéressants, prouvant une fois de plus les liens intrinsèques tissés entre les différents domaines.

 

         Le choix d’une décennie particulière comme thème d’un colloque et d’une publication est audacieux. La périodisation et sa pertinence, notamment en histoire de l’art, ont été largement discutées ces dernières années (cf. le numéro 2008-4 de la revue Perspective et le récent ouvrage de J. Le Goff). Pourtant, l’étude des années 1540 appelle une réflexion très ouverte chronologiquement, à propos du XVIe siècle, voire de périodes plus éloignées.

 

         Howard Buns explore cette décennie particulière en Italie. Revenant sur les précédents en matière d’imprimerie et de construction, il souligne l’importance du contexte politique, notamment de l’héritage des papes Médicis et du pontificat de Paul III (1534-1549) ou encore de la disparition de certains grands commanditaires ou artistes. Mais c’est la relative unité – politique et linguistique – advenant dans la péninsule qui marque les années 1540. La parution d’ouvrages de référence constitue évidemment un point important : divers livres de Sebastiano Serlio sont ainsi édités et réédités. Serlio dont l’auteur dit que c’est la décennie, permet de faire le lien entre différents pays d’Europe (il est alors publié en France), ce qui est révélateur aussi d’une sorte d’uniformisation de l’architecture, puisant aux mêmes sources et aux mêmes références.

 

         Francesco Paolo di Teodoro revient également sur des publications en lien avec l’architecture mais pour évoquer cette fois les écrits de Vitruve et leur traduction en français. Après avoir rappelé les différentes traductions et études menées en Italie sur le texte vitruvien (notamment à l’Accademia della Virtù), l’auteur étudie plus en détail celle effectuée par Jean Martin à Paris en 1547. Une traduction française était déjà parue, due à Guillaume Philandrier et dont Jean Martin se sert sans la copier. Son entreprise de traduction et d’édition est d’autant plus intéressante qu’elle utilise des bois d’éditions antérieures et des inédits, réalisés pour Jean Martin par Jean Goujon. En plus de  l’entreprise proprement éditoriale, deux manuscrits sont connus, dont l’auteur étudie l’exemplaire conservé à la Bibliothèque Universitaire de Turin, enrichi de nombreux dessins. Une unique gravure y est adjointe, largement décrite et analysée par F. P. di Teodoro. Son examen, ainsi que celui du manuscrit en général lui permet de formuler l’hypothèse que le manuscrit est postérieur à l’édition de 1547. Plusieurs corrections dans le texte, certains dessins ne peuvent en effet être antérieurs à la date de 1551. L’auteur procède ensuite à une étude précise et minutieuse des dessins contenus dans le manuscrit turinois. Il en examine les précédents, les références et les innovations, notamment en comparaison avec l’édition de Fra Giocondo du début du XVIe siècle et avec les gravures de Jean Goujon pour l’édition de 1547. Cette étude le conduit à proposer, prudemment, d’attribuer la paternité des dessins à Goujon, seul capable de retravailler les dessins fournis pour l’édition. Il s’agirait donc d’une deuxième série de dessins de la main du maître, le deuxième manuscrit de Jean Martin en conservant également plusieurs exemples (BnF).

 

         Sabine Frommel se penche sur une autre grande figure de la Renaissance française, Jean Cousin le Père. Après avoir rappelé l’histoire de la représentation architecturale à l’antique dans la peinture française et la forte présence d’architecture fictive, l’auteure s’arrête tout d’abord sur l’exemple des différents dessins du maître en relation avec la tenture de la Vie de saint Mammès, ainsi que sur les tapisseries. L’étude des architectures qui forment le cadre des différentes scènes révèle les sources d’inspiration diverses et très bien maîtrisées de Jean Cousin : la Galerie François Ier, les ouvrages de Serlio, avec lequel il a peut-être été directement en contact.

 

         S. Frommel étudie ensuite un groupe de dessins à l’iconographie religieuse réalisé par Jean Cousin. Le parallèle avec le modèle bellifontain comme avec Serlio est encore très important et l’artiste a su tirer parti de l’agencement architectural de chacune des scènes pour révéler ou insister sur le miracle ou l’événement. Les mêmes caractéristiques se font jour dans ce que S. Frommel nomme les inventions à l’antique de l’artiste où il réinterprète et combine dessins de monuments réels et imaginés. Jean Cousin le Père dessine en architecte et s’inspire des artistes italiens présents en France dans les années 1530-1540. Il livre de nombreux dessins aux références précises et maîtrisées.

 

         Le domaine graphique est aussi l’objet de la communication de Gaëtan Bos, qui explore l’Apocalypse de Jean Duvet, réalisée peut-être pour François Ier à partir de 1545. La série de 23 planches compte de nombreuses gravures architecturales, ce qui est plutôt inhabituel pour ce texte biblique. L’auteur tend à démontrer l’adéquation entre texte et gravure, faisant un parallèle entre la syntaxe riche de détails et les gravures saturées d’éléments d’architecture, qui sont des assemblages de monuments antiques, médiévaux et contemporains de l’artiste. Outre ce parallèle, G. Bos procède également à une distinction entre les architectures représentées dans la partie céleste, recomposées à partir d’éléments à l’antique, et celles de la partie profane, plus proches de vues de villes françaises du XVIe siècle. Ainsi la structure même des gravures fait sens par l’emploi d’architectures aux sources d’inspiration diverses, qui établissent en outre une sorte de hiérarchie entre les plans de l’image. Mieux encore, l’auteur pointe la progression de la représentation de la Jérusalem céleste au fil des gravures, où les modèles antiques s’avèrent de plus en plus présents, et accompagnent visuellement le lecteur. L’architecture gravée par Jean Duvet dans sa série est donc totalement signifiante ; elle est la preuve de sa connaissance des traités d’architecture comme de sa capacité à les réinterpréter.

 

         Christoph Luitpold Frommel aborde dans son article le sujet des relations entre l’architecture des mosquées réalisées par Sinan et celle des églises romaines. Après avoir remis en perspectives les liens et les différences entre architecture religieuse chrétienne et musulmane, du fait notamment de la liturgie, l’auteur revient sur de grands chantiers constantinopolitains des XIVe et XVe siècles. Les modèles byzantins et ottomans jouent un rôle de premier plan dans les constructions confiées à Sinan, et notamment Hagia Sophia. L’étude que fait l’auteur des différentes mosquées dues à ce dernier (Fatih Cami) ou à ses contemporains (mosquée de Bayezed II) montre bien les références à l’architecture italienne de la Renaissance (Filarete ; l’architecture florentine). Cet échange entre monde italien et musulman est cependant antérieur à la personnalité de Sinan lui-même. L’auteur rappelle les réalisations de Brunelleschi et s’arrête plus précisément sur la figure de Bramante, très souvent comparée à celle de l’architecte ottoman, et à ses projets pour Saint-Pierre de Rome. La carrière de Sinan occupe plutôt la seconde moitié du XVIe siècle ; sa formation lui a permis d’être au contact d’édifices gothiques et renaissants tout en se nourrissant essentiellement d’exemples  ottomans.

 

         Jacques Chamay remet Giorgio Vasari en perspective dans son court essai. La décennie 1540 voit en effet le début des travaux du peintre et historiographe sur les Vies des peintres. Pourtant, rappelle l’auteur, il existe de nombreux prédécesseurs à Vasari, notamment pendant l’Antiquité, connus grâce aux écrits de Varron et Pline l’Ancien. Ces derniers se font les relais des traités écrits par les Grecs et des différents questionnements autour de l’art (origine, caractéristiques de chaque artiste, etc.). De nombreux éléments présents dans l’ouvrage de Vasari sont inspirés de ceux des écrits anciens, tel l’usage des anecdotes ou l’individualisation d’une histoire artistique contemporaine.

 

         Frédéric Elsig aborde frontalement mais prudemment la question de la spécificité de la décennie en peinture. C’est en regardant du côté des traités écrits et publiés pendant ces années que l’auteur va dépasser la difficulté. Les années 1540 sont en effet riches de publications artistiques, de l’édition bâloise du De Pictura d’Alberti aux textes de Paolo Pino et Lodovico Dolce. Les réflexions qui émergent dans ces différentes publications ne sont pas sans incidence sur la production picturale elle-même, ce que les œuvres du Titien et du Tintoret illustrent parfaitement. Le dialogue entre traités et peinture mis en évidence par l’auteur ne se limite pas, cependant, à l’Italie : il est ainsi perceptible en Flandre. En France, malgré la présence essentielle de Jean Cousin, le tableau est moins net, du fait notamment de l’absence de figure tutélaire comme celle de Vasari.

 

         Marion Boudon-Machuel et Pascal Julien étudient la figure de Jean Goujon, dont les connaissances en matière de livrets d’architecture sont avérées. Mais le sculpteur a aussi une formation italienne dont les traces sont visibles dès ses premières œuvres certaines. Les liens entre sculpture et architecture constituent un point fondamental de l’évolution artistique de Goujon, à mettre en relation avec le chantier de Fontainebleau. Le château royal est d’ailleurs le théâtre de nombreuses innovations en terres françaises, amenées par Rosso et Primatice et reprises ensuite par Goujon dans différents reliefs. L’artiste est également très engagé dans les éditions ambitieuses de Jean Martin et y dévoile une grande connaissance de l’architecture. Les auteurs reposent alors la question des liens entre Goujon et Pierre Lescot et reviennent sur une historiographie parfois trop cloisonnée et orientée.

 

         Ils s’appliquent ensuite à étudier deux foyers artistiques dont ils sont spécialistes, la Champagne et Toulouse. La décennie 1540 est riche de créations qui renouvellent d’une part le rapport entre sculpture et architecture et d’autre part le lien à l’Antiquité. Cette large vision à l’échelle du Royaume permet de dégager des tendances communes, qui se retrouvent parallèlement en sculpture et en littérature.

 

         Lorenz E. Baumer aborde également la figure de Jean Goujon et son rapport à l’Antiquité à travers l’étude de deux œuvres en particulier, la Fontaine des Innocents et la Tribune des Caryatides. Les références à l’art antique foisonnent dans ces deux réalisations, que ce soit de façon littérale ou non. Se fondant sur les dessins et les moulages connus alors à Paris, l’auteur réexamine l’iconographie de la Fontaine des Innocents au prisme de la connaissance de l’art antique qu’avait certainement le sculpteur. Cela lui permet de proposer de nouvelles interprétations pour plusieurs des reliefs de la Fontaine. Ainsi le lien avec Diane de Poitiers semble être plus important et plus présent que ce qui était jusqu’alors avancé. L. E. Baumer fait ensuite un rappel de l’historiographie sur les Caryatides du Louvre et propose une nouvelle interprétation de leur iconographie qui tend, à nouveau, à faire un lien très étroit avec la figure de Diane de Poitiers.

 

         Dans l’épilogue, G. M. Anselmi revient sur l’apport des œuvres de Machiavelli, Guicciardini et Castiglione dans le domaine de la littérature politique. Les précédents sont nombreux (les miroirs des princes, par exemple) mais ces trois auteurs lient pour la première fois éducation militaire et apprentissage de la sagesse. Passant en revue les vertus nécessaires au politique de la Renaissance, G. M. Anselmi convoque les grands auteurs italiens, Dante et Boccace. Le contenu mais aussi la forme des textes fondateurs de Guicciardini, Machiavelli et Castiglione sont examinés, en lien avec la littérature contemporaine et plus ancienne. Cette étude les remet en perspective avec la culture politique et littéraire de leur temps et de leurs successeurs.

 

         Sabine Frommel propose enfin une réflexion conclusive soulignant les difficultés du sujet, l’hétérogénéité des thèmes et des découvertes, qui constituaient les présupposés de la rencontre organisée à Genève. Elle réussit toutefois à délivrer une remarquable synthèse qui revient sur les éléments communs mis en évidence par les différents intervenants, tout en soulignant les spécificités de chacun des sujets.

 

         Cet ouvrage, très dense et dont il faut saluer la grande qualité des interventions, comprend de nombreuses illustrations en noir et blanc, qui auraient sans doute mérité d’être accompagnées de planches en couleurs. Toutefois, les nombreuses reconstitutions en 3D d’architectures réalisées d’après des dessins ou des tapisseries sont particulièrement intéressantes. On peut également regretter quelques choix de mise en page, notamment dans le placement de certaines images ou encore leur qualité inégale. Enfin, on peut s’interroger sur la pertinence de l’épilogue (son insertion en marge des deux grandes parties est déjà parlante) consacré à une étude exclusivement littéraire sur des auteurs et des textes tous antérieurs à la décennie étudiée.

 

 

Sommaire

 

Lorenz E. Baumer et Frédéric Elsig, « Introduction », pp.  7-10

Howard Burns, « The 1540s: a turning point in the development of European architecture », pp. 11-54

Francesco Paolo Di Teodoro, « Le texte de Vitruve dans les années 1540. Autour d’un manuscrit de l’Architecture ou Art de bien bastir : le De architectura de Vitruve traduit par Jean Martin », pp. 55-85

Sabine Frommel, « Jean Cousin le Père et l’architecture fictive : sa contribution à l’évolution des langages à l’antique en France dans les années 1540 », pp. 87-120

Gaëtan Bros, « Fonctions et représentations de l’architecture dans l’Apocalypse de Jean Duvet : une figuration particulière de l’architecture dans la France de la fin des années 1540 », pp. 121-142

Christoph Luitpold Frommel, « Sinan and Bramante: analogies and differences in the evolution of Renaissance and Ottoman religious building », pp. 143-171

Jacques Chamay, « À propos de Giorgio Vasari. Essai », pp. 175-180

Frédéric Elsig, « Entre théorie et pratique : le mouvement de balancier des années 1540 », pp. 181-186

Marion Boudon-Machuel et Pascal Julien, « Autour de Jean Goujon: ambitions et inflexions de la sculpture française, royale et provinciale », pp. 187-216

Lorenz E. Baumer, « Jean Goujon et les modèles antiques : observations archéologiques sur la Fontaine des Innocents et la Tribune des Caryatides », pp. 217-227

Gian Mario Anselmi, « Machiavelli, Guicciardini e Castiglione: gli anni di svolta nella cultura letteraria e politica del Cinquecento », pp. 231-248

Sabine Frommel, « Une décennie qui innove sans oublier », pp. 251-260