Gerber, Andri : Metageschichte der Architektur. Ein Lehrbuch für angehende Architekten und Architekturhistoriker (unter Mitarbeit von Alberto Alessi, Uli Herres, Urs Meister, Holger Schurk und Peter Staub). 318 Seiten, kart., zahlr. Abb., ISBN 978-3-8376-2944-6, 29.99 €
(Transcript Verlag, Bielefeld 2014)
 
Compte rendu par Eleonore Muhidine, Université Rennes 2
(eleonore.muhidine@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2126 mots
Publié en ligne le 2015-05-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2447
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          Depuis 2011, Andri Gerber (né en 1974) est maître de conférences en histoire de l’urbanisme à la Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften (ZHAW) à Wintherthour en Suisse. De 2010 à 2012, il enseigna l’histoire et la théorie de l’architecture à l’université du Liechtenstein, une expérience pédagogique qui aboutit à la rédaction de cet ouvrage, intitulé « Métahistoire de l’architecture. Un manuel pour futurs architectes et historiens de l’architecture » (Metageschichte der Architektur. Ein Lehrbuch für angehende Architekten und Architekturhistoriker). Ayant un temps travaillé comme architecte dans l’agence de Peter Eisenmann à New York, l’auteur a également suivi des cours de littérature, linguistique et philosophie avant d’entamer un doctorat en 2004 sous la direction de Vittorio Magnago Lampugnani et d’Elisabeth Bronfen (ETH Zurich et Université de Zurich). Cette thèse, qui portait sur « Peter Eisenmann et l’utopie de la ville racontée » (2008), fut suivie en 2012 d’une habilitation intitulée « Urbanisme ? Une histoire du savoir » soutenue à l’ETH de Zurich. Pour la rédaction de l’ouvrage ici présenté, que l’auteur annonce être un manuel (Lehrbuch), celui-ci a fait appel à cinq contributeurs pour la rédaction de certains paragraphes. Édité chez Transcript, une maison d’édition allemande spécialisée dans la publication de textes universitaires en sciences humaines et en particulier en histoire de l’architecture, cet ouvrage de taille moyenne (315 pages) fait preuve d’une mise en page épurée qui en rend la lecture limpide et facilite le repérage au sein des chapitres et de leurs nombreuses sous-parties. L’illustration, régulière sans être abondante, présente des photographies, dessins et images architecturales en noir et blanc exclusivement, des motifs qui sont tirés d’ouvrages de références indiqués en fin d’ouvrage mais aussi de sources archivistiques américaines (université de Pennsylvanie, fonds Libeskind notamment), françaises (revue L’Architecture), italiennes (Fondazione Piero Portaluppi) ou encore suisses (bibliothèque universitaire de l’ETH).

 

          De quelle manière cet ouvrage s’inscrit-il dans la production théorique déjà existante ? Si l’association des termes de « manuel » et de « métahistoire » confère au propos annoncé un caractère original, l’auteur s’inscrit dans la lignée d’une série d’ouvrages parus depuis les années 2000 et consacrés à la définition de l’histoire de l’architecture en tant que discipline et champ de recherche autonome. De fait, l’essai d’Andrew Leach What is Architectural History ? (2011), cité dès les premières pages de l’ouvrage (« L’historien Andrew Leach – qui a consacré à ce thème une excellente étude … » ; p. 12) occupe une place de premier ordre au sein du champ scientifique aux côtés de l’anthologie critique dressée par Akos Moravànszky (2003)[1], citée à de nombreuses reprises au cours du texte. Cet essai s’inscrit donc dans un mouvement actuel de questionnement quant à l’historiographie architecturale, réflexion  qui donnait encore lieu à un colloque à l’université de la Humboldt à Berlin en février 2014[2]. Mais on peut aussi rapprocher ce travail – fortement marqué par une volonté pédagogique - des interrogations actuelles sur les méthodes d’enseignement de la discipline et ce depuis le début du XXe siècle et que l’on retrouve notamment dans le projet « Radical Pedagogies » initié par Beatriz Colomina (Princeton University School of Architecture) et exposé à la 14e Biennale d’architecture de Venise en 2014.

 

          Andri Gerber n’en est pas ici à sa première tentative de définition d’un cadre théorique pour l’investigation scientifique en architecture. En effet, déjà en 2013 paraissait un ouvrage collectif intitulé Manuel pour l’enseignement, la recherche et la pratique en architecture et urbanisme[3], dont on retrouve certains auteurs dans Metageschichte der Architektur. D’ailleurs, qu’entend l’auteur par « métahistoire » ? S’il évoque l’ouvrage fondateur de l’historien Haydn White (Metahistory. The Historical Imagination in Nineteeth-Century Europe, 1973), Andri Gerber revendique aussi l’héritage théorique de l’ethnologue Hans-Jürgen Heinrichs, des biologistes Humberto Maturana et Francisco Varela et de l’historien Georg Vrachliotis. Son approche de la métahistoire, un concept qui reste encore aujourd’hui mal défini, est ainsi exposée : « une réflexion sur l’Histoire elle-même, tel un méta-niveau situé au-dessus de l’Histoire » tout autant que « savoir sur la connaissance elle-même » car, et ce dans une approche toute dialectique, « pour savoir quelque chose, je dois d’abord comprendre comment j’y suis parvenu » (p. 10).

 

          Dans une structure en quatre parties appelées « Lektion » (« leçon »), l’auteur présente un plan thématique qui s'articule autour de quatre idées se résumant ainsi : le « qui? » (« Wer ? »), le « quoi? » (« Was ? »), le « comment? » (« Wie ? »), et le « pourquoi ? » (« Wieso ? »). Après une introduction assez longue et détaillée (p. 7-60) consacrée à la définition des concepts-clés qui fondent cet ouvrage et la réflexion mise en œuvre, la première leçon est dédiée à « L’histoire de l’architecte » (p. 61-102), la seconde à « L’histoire de la formation en architecture » (p. 103-166), la troisième à « L’histoire du savoir-faire en architecture » (p. 167-246) et enfin la dernière à la « théorie de l’architecture » ? (p. 247-304).

 

          Mais quel est le projet éditorial annoncé par l’auteur dès l’introduction ? Soulignant les difficultés intrinsèques à ce dernier, Andri Gerber évoque une « histoire de l’architecture […] hautement problématique. Ceci parce qu’en premier lieu, les sources écrites sont en grande partie produites par les architectes et par là même chargées - consciemment ou inconsciemment - d’exigences et de souhaits qui ne peuvent pas toujours être objectivement vérifiés. Mettre à jour ce clivage est l’une des tâches les plus importantes pour l’historien de l’architecture, qui doit retracer l’histoire sociale, technique et scientifique [de son objet, NDT]. (…) Chaque confrontation avec l’histoire de l’architecture exige aussi une confrontation avec la théorie de l’architecture (…). »[4].

 

          Ainsi, cet ouvrage présente une méthodologie d’enseignement de l’histoire de l’architecture tirée de la propre expérience de son auteur, qui évoque à plusieurs reprises les années durant lesquelles il fut enseignant invité à l’École Spéciale d’Architecture (2007-2011), puis à l’université de Lichtenstein. Plus loin, Andri Gerber nous éclaire un peu plus sur ce projet : « j’ai raconté à quatre reprises la même histoire, à chaque fois selon une perspective différente […] : ces quatre histoires étaient l’histoire des architectes, l’histoire de la discipline architecturale au sens de formation, l’histoire du savoir-faire architectural et l’histoire de la pensée sur l’architecture »[5].

 

          Dans l’introduction au premier chapitre, Andri Gerber soulève une question : « Comment les architectes se positionnent-ils par rapport à l'histoire de l'architecture? » (p.61) ; interrogation qui fait ici suite à une citation tirée d’un ouvrage conçu par Winfried Nerdinger et consacré à la figure de l’architecte[6] : « Étudie les architectes avant d'étudier l'architecture ». Au-delà d'une telle interrogation, l'auteur déploie le faisceau d’interprétations qu’elle laisse entr’apercevoir, à savoir celle de la reconnaissance sociale de l’architecte en tant que profession, celle des liens de filiation entre mentors et élèves (Andri Gerber évoque ici la relation entre Louis Sullivan et Frank Lloyd Wright et illustre cet exemple avec l'évocation d'une scène du film "The Fountainhead" tourné en 1949) ; ou bien encore celle des modèles antérieurs, qui marquent chaque production d’une manière bien spécifique. Pour ce dernier cas, il est ainsi donné l'exemple d'un groupe d’architectes consultés dans les années 1960 (p.64-65) à propos de leurs propres modèles et qui classèrent L'Unité d'habitation de Marseille de Le Corbusier, les tours du Lake Shore Drive de Mies van der Rohe et la villa du Taliesin de Frank Lloyd Wright comme exemplaires. Mais l’auteur montre qu’au-delà de ces constructions emblématiques, chaque architecte interrogé reconnait des qualités particulières à leurs concepteurs : si Philip Johnson admire en Le Corbusier son sens de l’expérimentation esthétique, I. M. Pei le perçoit comme l’architecte ayant su au mieux combiner art et architecture, tandis que Paul Rudolph souligne avant tout le sens de la continuité spatiale dont fait preuve ce dernier.

 

          Ainsi, et c’est là l’une des nombreuses qualités de cet ouvrage, l’auteur déploie un argumentaire solide qui s’appuie sur des exemples nombreux, originaux et tirés de champs divers (l’architecture mais aussi d’autres disciplines étroitement liées à l’histoire culturelle telles que le cinéma et la littérature) et qui permettent de donner une interprétation plurielle et pluridisciplinaire de l’histoire de l’architecture, une ambition qu’il résume ainsi : « Le livre ici présenté doit être lu comme un plaidoyer pour un plus grand réalisme en histoire de l’architecture » (p. 9). Dans la suite de cette première leçon, l’auteur étudie la critique de la figure du « Starchitecte » (p. 66), puis l’emploi de références historicistes en architecture et la volonté d’aller au-delà de cette tendance et qui s’exprime dès le siècle des Lumières (p. 69-77), puis la figure de Louis Kahn en tant que « premier exemple idéal […] du positionnement de l’architecte face à l’Histoire » (p. 77-82), puis celle d'Aldo Rossi (p. 82-88) et enfin, des liens entre les œuvres des deux architectes (p. 88), avant d’aborder selon une même méthode comparatiste les figures de Paolo Portoghesi et de Ricardo Bofill (p. 89-96).

 

          Les trois chapitres qui suivent se déploient à la manière du premier. Dans la seconde leçon, l’auteur examine successivement « l’histoire de l’image de l’architecte […], la perception de l’architecte par lui-même ainsi que sa réception dans la société » (p. 103) à travers les paragraphes : « Architecte et pouvoir », « Image de l’architecte », « Savoir de l’architecte », « L’architecte de la Renaissance », « L’Accademia del Disegno » (fondée en 1571 à Florence), « L’Accademia di San Lucia » (créée en 1593 à Rome), « L’École des Beaux-arts et l’École Polytechnique », et enfin « Le Bauhaus et Harvard ». Ce chapitre s’achève avec la contribution de Peter Staub sur l’Architectural Association School of Architecture et le système « Unit » (p. 150-157).

 

          Le troisième chapitre, consacré au « Comment ? », est ainsi introduit par Andri Gerber: « L’histoire de l’architecture est également une histoire du savoir-faire architectural [c’est-à dire, NDT] des outils, des instruments et des méthodes dont l’architecte fait usage » (p. 167). Ce chapitre se structure autour de cinq points baptisés : « La main pensante », « La brèche et le disegno »,  « Paramètres et algorithme », « Diagramme » (par Holger Schurk, p. 193-219), « Le travail manuel » (par Uli Herres, p.220-236).

 

          Enfin, la dernière Lektion porte sur la question de la théorie architecturale, envisagée sous l’angle de la « connaissance spatiale » (p.250) et à travers notamment les figures de Bruno Zevi, Cornelius van de Ven, Fritz Schumacher, Walter Gropius, Louis Kahn et Bernard Tschumi (p. 250-270). Ce dernier chapitre interroge aussi les liens entre « utopie et architecture » (p. 270-282) pour s’achever avec « Le mystère de la tectonique » par Urs Meister (p. 282-290), suivi d’un court essai sur la place de la critique à l’époque de Google Images (par Alberto Alessi, p. 290-295).

 

          Quels enseignements tire-t-on de la lecture de Metageschichte der Architektur ? L’approche d’Andri Gerber est assez singulière : fortement imprégnée de la méthode structuraliste, cette originalité constitue aussi par moments le point faible de l’ouvrage, qui peut s’égarer dans l’énumération d’auteurs et de textes théoriques. L’une des qualités indéniables de cet essai réside dans le fait qu’il souligne les multiples (voire infinies) possibilités d’interprétation de l’histoire de l’architecture : elle peut ainsi être abordée sous l’angle de l’histoire de la culture de l’architecte (Lektion 1), de l’histoire des institutions formatrices et de l’influence de certains modèles pédagogiques (Lektion 2), de l’histoire des techniques de représentation en architecture (Lektion 3), ou bien encore de l’histoire des idées (Lektion 4). Ainsi, perçue du pont de vue de l’histoire culturelle, l’histoire de l’architecture est également ici considérée à l’aune de l’histoire matérielle et des techniques. L’autre point remarquable dans cette approche est la profusion d’exemples tirés du répertoire français et qui s’explique par le parcours de son auteur, familier de la sphère scientifique francophone. Il est ainsi intéressant de trouver, parmi les références allemandes et anglo-saxonnes, des citations tirées de la revue Cités (p. 273) mais aussi, dans un registre plus ancien, des références faites à Nicolas Le Camus de Mézieres (1780) ou à la revue L’Architecture (1905). Cette approche transnationale profite à l’ouvrage, qu’il s’agit d’aborder comme une introduction savante à l’histoire de l’architecture tout autant qu’un appel à dépasser les approches traditionnelles pour porter un nouveau regard sur cette discipline et ses multiples possibles.

 

 

[1] Moravanszky, Akos (ed.), Architekturtheorie im 20. Jahrhundert. Eine kritische Anthologie, Vienne, Springer, 2003, 591 p.

[2] Symposium « Was ist Architekturgeschichte? Sieben Positionen », 7 février 2014, Kunsthistorisches Institut, Freie Universität Berlin et Institut für Künst- und Bildgeschichte, Humboldt-Universität. Avec : Sven Kuhrau, Kerstin Wittmann-Englert, Paul Sigel, Kai Kappel, Susanne Hauser, Christian Freigang et Gabi Dolff-Bonekämper.

[3] Andri Gerber, Stefan Kurath, Holger Schurk, Roland Züger, Methodenhandbuch für Lehre, Forschung und Praxis in Architektur und Städtebau, Winthertur, ZHAW/Dep. Architektur, Gestaltung und Bauingenieurwesen, 2013, 178 p.

[4] Gerber, Andri, p.8. Toutes les traductions ici proposées sont de l’auteur.

[5] Ibid., p. 11.

[6] Nerdinger, Winfried (ed.), Der Architekt, Geschichte und Gegenwart eines Berufsstandes, (Catalogue de l’exposition présentée au Musée d’Architecture de l’université Technique de Munich du 27 septembre 2012 au 3 février 2013), Munich, Prestel, 2012, 816 p.

 

 

Éléonore Muhidine prépare une thèse de doctorat en histoire de l’architecture contemporaine, sous la direction d'Hélène Jannière (Université Rennes 2).