Roymans, Nico - Derks, Ton - Hiddink, Henk (eds): The Roman Villa of Hoogeloon and the Archaeology of the Periphery. 356 p., ISBN:9789089648365, 119 €
(Amsterdam University Press, Amsterdam 2014)
 
Compte rendu par Stéphane Martin, Radboud Universiteit Nijmegen
(martin.st@laposte.net)

 
Nombre de mots : 1688 mots
Publié en ligne le 2015-12-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2450
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         Comme les éditeurs le rappellent et contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser, cet ouvrage n’est pas seulement une monographie de site. En effet, ce qui vaut à la villa de Hoogeloon, dans la province néerlandaise du Brabant-septentrional, d’être au centre de ce livre n’est pas tant son architecture (il s’agit d’un modèle de villa courant dans les provinces septentrionales, à plan symétrique avec galerie en façade) que sa localisation : il s’agit de la seule villa connue située au cœur du non-villa landscape qui caractérise le nord-ouest de la Gaule Belgique. Comprendre la raison d’être d’un site aussi singulier dans cette zone exigeait de le replacer dans son contexte régional et donnait l’occasion d’une réflexion sur une région périphérique, suivant en cela une tendance actuelle de la recherche. La stratégie adoptée dans le volume peut donc être qualifiée de « micro-historique » : en étudiant de manière intensive ce site isolé et localement « anormal », le but est de mieux comprendre l’ensemble de la région et sa place dans l’Empire.

 

        Ces objectifs et le cadre théorique adopté sont présentés clairement par les éditeurs dans la préface et dans le premier chapitre (« The archaeology of a peripheral region. Theoretical perspectives and methodology »). L’ouvrage gagne à être lu en ayant en tête les travaux déjà menés à Amsterdam depuis les années 1990 par N. Roymans, T. Derks et leurs collaborateurs. Plusieurs volumes ont déjà été publiés sur les villa et non-villa landscapes1. On reconnaît d’autres thèmes récurrents (rôle de l’armée et notamment des vétérans auxiliaires, problème des identités ethniques, importance du facteur culturel), ainsi que l’approche théorique, éclectique et très ouverte aux comparaisons anthropologiques.

 

        La villa de Hoogeloon fut fouillée dans le années 1980 par J. Sflostra dans le cadre d’un projet régional (le projet « Kempen », du nom de la région naturelle où est situé le site), avant d’être sondée et réétudiée à nouveau entre 2010 et 2014 dans le cadre du projet à l’origine de cette publication. Deux chapitres (« The villa settlement of Hoogeloon-Kerkakkers » et « Roman grave monuments at the Kaboutersberg and their relation to the Hoogeloon villa ») sont consacrés exclusivement à la présentation des résultats des fouilles de la villa de Hoogeloon et de sa nécropole, utile résumé de près de 1500 p. de rapports de fouille en néerlandais2. Le reste de l’ouvrage traite les données de Hoogeloon dans le cadre régional du nord de la cité des Tongres, comprise grosso modo entre la Meuse au nord et à l’est, la Démer au sud et l’Escaut à l’ouest. Cette région, contournée par toutes les grandes voies de communication, semble relativement peu peuplée, avec un tissu de hameaux mais sans toutefois de « déserts ». Quelques rares sites se distinguent par la présence d’importations dès le début du Ier s. ap. J.-C., mais Hoogeloon sera le seul à évoluer vers un habitat de type villa. Le site se développe à partir de l’époque augustéenne comme un habitat enclos composé de plusieurs unités d’habitation et d’un petit sanctuaire situé hors de l’enclos. La nécropole est à quelque distance ; un monument funéraire en pierre puis un tumulus y sont construits, respectivement à l’époque flavienne et au début du IIe s. La villa à proprement parlée est construite aux alentours de 100, avec deux réaménagements successifs au milieu puis à la fin du IIe s. La contribution de D. Habermehl montre que son développement est cohérent avec ce qu’on observe sur d’autres sites tongres. À côté de ce bâtiment « à la romaine », on continue à trouver, jusqu’à l’abandon du site, les maisons traditionnelles en terre et bois. La découverte d’un fragment de glaive et d’un fragment de diplôme militaire laissent supposer un lien avec l’armée romaine : le propriétaire du domaine pourrait avoir fait carrière dans un corps auxiliaire et y avoir acquis la citoyenneté romaine. Sa richesse semble provenir principalement de l’élevage, comme le montrent une mare aménagée comme abreuvoir dès le Ier s., puis la construction, en face du bâtiment résidentiel en pierre, d’une structure interprétée comme un enclos à bétail. Le site pourrait avoir servi de point de rassemblement pour les troupeaux de la région, avant leur départ pour les marchés urbains comme celui de Tongres. Cette interprétation est confirmée par l’étude des restes fauniques : les ensembles de Hoogeloon diffèrent des autres sites ruraux proches, mais sont très semblables à ceux de Tongres. Symétriquement, la contribution d’A. Vanderhoeven montre l’importance, dans cette ville, de l’artisanat des produits animaux, y compris dans des domus. La villa en pierre est abandonnée dans le deuxième quart du IIIe s., son rôle semblant assumé par une nouvelle maison, de plan et d’architecture traditionnels mais pourvue d’une galerie en façade. Le site perdure encore jusqu’aux environs de 270, date à laquelle toute la région semble dépeuplée (contribution de S. Heerens).

 

        Les trois objectifs fixés par les éditeurs du livre sont indéniablement remplis (p. VIII) : la présentation du site (a) et la synthèse sur le monde rural du nord de la cité des Tongres sont claires (b), riches et très documentées. L’ouvrage aborde des thèmes multiples et ne laisse de côté aucun type de sources, écrites, archéologiques ou paléoenvironnementales. Pour autant, l’ensemble des contributions est bien articulé et on saisit parfaitement la progression dans la réflexion d’ensemble. Malgré son intérêt, seul le chapitre sur les identités ethniques (« Texuandri, Tungri, Germani. Different levels of ethnic belonging ») apparaît un peu déplacé dans l’économie du livre. Enfin, bien qu’il semble y avoir un hiatus dans l’occupation entre la fin de l’âge du Fer et l’époque augustéenne, on regrettera l’absence d’un chapitre sur l’époque protohistorique3.

 

        Pour ce qui est du troisième objectif, contribuer au débat scientifique sur le monde rural et sur les régions périphériques, le livre montre que malgré le caractère indéniablement isolé de la région, elle n’est ni arriérée, ni complètement à l’écart des courants commerciaux de l’Empire (voir les contributions de J. Aarts sur la monnaie et de J. Kerckhove sur la céramique). Comme le soulignent N. Roymans et T. Derks dans le chapitre conclusif, son caractère périphérique ne se comprend que lorsqu’on le replace dans son contexte historique, économique et social, invitant à ne pas assimiler périphérique (selon la définition de l’ouvrage, c’est-à-dire ne présentant pas de signes extérieurs de romanité) avec sous-développé, et poussant à une vision nuancée et régionalisée de la romanisation. On aurait aimé, peut-être, des comparaisons premières avec d’autres régions de l’Empire, mais l’émergence du thème est probablement trop récente pour le permettre à ce stade. Offrons comme premier parallèle le cas de la villa de Lalonquette, fouillée par l’Université de Pau dans le Pays Basque français. Les récentes contributions sur ce thème de P. Leveau manquent curieusement à la bibliographie4. Citons également, parmi les publications récentes, la dernière livraison de Caesarodunum5.

 

        Cette recension ne rend compte que très modestement de la richesse de ce volume, par ailleurs bien produit et agréable à lire. Il rend de plus accessible, de manière synthétique et en anglais, le résultat de nombreux travaux menés par des collègues néerlandophones, largement inconnus ou ignorés, pour des raisons linguistiques, en dehors de la Belgique et des Pays-Bas. On doit donc espérer qu’il sera souvent cité et qu’il incitera nombre de chercheurs, si ce n’est à apprendre le néerlandais, du moins utiliser plus souvent les données de ces régions au final pas si périphériques.

 

 

1 Citons en particulier N. Roymans (éd.), From the sword to the plough. Three studies on the earliest romanisation of northern Gaul, Amsterdam archaeological studies 1, Amsterdam, 1996 ; N. Roymans et T. Derks (éd.), Villa landscapes in the Roman North. Economy, culture and lifestyles, Amsterdam archaeological studies 17, Amsterdam, 2011 ; D. Habermehl, Settling in a changing world. Villa development in the northern provinces of the Roman empire, Amsterdam archaeological studies 19, Amsterdam, 2013.

2 Ces rapports sont disponibles en ligne aux adresses suivantes : http://hdl.handle.net/1871/51945 (villa) et http://hdl.handle.net/1871/51946 (nécropole) (consulté le 05/10/2015).

3 Voir à ce sujet F. Gerritsen, Local identities. Landscape and community in the late prehistoric Meuse-Demer-Scheldt region, Amsterdam archaeological studies 9, Amsterdam, 2003. Le livre est disponible en ligne sur http://www.oapen.org/search?identifier=340244 (consulté le 05/10/2015)

4 P. Leveau, Inégalités régionales et développement économique dans l’Occident romain (Gaules, Afrique et Hispanie), dans J.-P. Bost, J.-M. Roddaz, F. Tassaux (éd.), Itinéraire de Saintes à Dougga. Mélanges offerts à Louis Maurin, Mémoires Ausonius 9, Bordeaux, 2003, p. 327353 ; The western provinces, dans W. Scheidel, I. Morris, R.P. Saller (éd.), The Cambridge economic history of the Greco-Roman world, Cambridge, 2007, p. 651670.

5 R. Bedon (éd.), Confinia. Confins et périphéries dans l’Occident romain, Caesarodunum 45-46, Limoges, 2014.

 

 

 

 

Table des matières

 

Nico Roymans / Ton Derks / Henk Hiddink, Preface, p. VII-X

 

Nico Roymans / Ton Derks, The archaeology of a peripheral region. Theoretical perspectives and methodology, p. 1-18

 

Nico Roymans / Ton Derks, Texuandri, Tungri, Germani. Different levels of ethnic belonging, p. 19-33

 

Wim De Clercq / Guido Creemers / Henk Hiddink, An inventory of the Roman habitation in the Meuse-Demer-Scheldt area, p. 33-44

 

Henk Hiddink / Nico Roymans, Exploring the rural landscape of a peripheral region, p. 45-86

 

Henk Hiddink, The villa settlement of Hoogeloon-Kerkakkers, p. 87-124

 

Nico Roymans, Roman grave monuments at the Kaboutersberg and their relation to the Hoogeloon villa, p. 125-140

 

Maaike Groot / Laura Kooistra, The agricultural basis of the Hoogeloon villa and the wider region, p. 141-162

 

Fabienne Pigière, Arable farming and animal husbandry in the core area of the civitas Tungrorum, p. 163-176

 

Diederick Habermehl, The villa of Hoogeloon within the civitas Tungrorum, p. 177-188

 

Alain Vanderhoeven, Town-country relations from an urban perspective. The Tongeren evidence, p. 189-206

 

Joris Aarts, Marginal money. The circulation of Roman money in the rural world of the Meuse-Demer-Scheldt area, p. 207-228

 

Nico Roymans / Ton Derks, Rural cult places and the symbolic construction of supra-local communities, p. 229-244

 

Julie Van Kerckhove, Major trends in the pottery consumption in the Hoogeloon villa settlement and some contemporary rural settlements in the northern part of the civitas Tungrorum, p. 245-270

 

Stijn Heeren, The depopulation of the Lower Rhine region in the 3rd century. An archaeological perspective, p. 271-294.

 

Nico Roymans/Ton Derks, Towards a narrative of the social history of the Hoogeloon villa settlement, p. 295-306