Gasse, Annie - Rondot, Vincent: Les inscriptions de Séhel - MIFAO 126 (IF-959), 618 pages, 551 figs, 14 cartes et 15 photos, 27 x 35,5 cm, ISBN 978-2-7247-0434-1, 95 euros
(Institut français d’archéologie orientale du Caire [IFAO] 2007)
 
Compte rendu par Julie Masquelier-Loorius, Université Paris-Sorbonne Paris IV – CNRS
(julie.masquelier-loorius@paris-sorbonne.fr)

 
Nombre de mots : 1884 mots
Publié en ligne le 2010-04-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=246
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          Séhel est le nom moderne de l’une des plus grandes îles de la première cataracte du Nil, située à quelques kilomètres au sud d’Assouan. Plus de cinq cents inscriptions, relevées, traduites et commentées dans le présent ouvrage, témoignent sur le site de l’arrivée d’expéditions égyptiennes à destination de la Nubie et des carrières de granit rose d’Assouan, alors que l’exploitation de l’île de Séhel elle-même n’a débuté qu’à la période gréco-romaine.

 

          Annie Gasse et Vincent Rondot ont mené quatre campagnes de relevés dans les années 1990-2000, au cours desquelles ils ont copié 551 inscriptions gravées sur des blocs de granit arrondis. Parmi celles-ci, figurent plus de 300 inscriptions, à rattacher majoritairement à l’Ancien Empire, qui n’avaient jamais été répertoriées auparavant. Les rochers inscrits soit selon la technique du piquetage, soit plus rarement en relief dans le creux, se concentrent dans le secteur méridional de l’île de Séhel, sur les deux collines de Bibi togog et Hussein togog, qui peuvent être distinguées par la qualité des roches les composant (roche plus compacte et dure à Bibi togog, roche plus friable à Hussein togog). Un embarcadère devait être aménagé dans cette partie sud de l’île, d’après le nombre important de témoignages repérés dans cette zone et les mentions d’un chenal creusé et rénové à maintes reprises.

 

          Les deux auteurs de cet ouvrage ont préalablement publié un article relatif à ces inscriptions. Celui-ci vient enrichir notre connaissance sur la volonté de domination égyptienne en Nubie au Nouvel Empire (« The Egyptian conquest and administration of Nubia during the New Kingdom : the testimony of the Sehel rock-inscriptions », Sudan and Nubia 7, 2003, p. 40-46) et ils ont également édité les actes du colloque international sur Séhel qui s’est déroulé à Montpellier du 31 mai au 1er juin 2002 (Séhel. Entre Égypte et Nubie. Inscriptions rupestres et graffiti de l’époque pharaonique, Orientalia Monspeliensia 14, Montpellier, 2004).

  

          Outre la présentation du site, son histoire et son intérêt dans la géopolitique égyptienne, l’introduction générale de l’ouvrage propose une mise au point sur la toponymie de Séhel : sur l’île, la première occurrence du nom Séhel (sétjit) remonte au Moyen Empire, alors que les attestations les plus nombreuses datent du Nouvel Empire. Surtout, les anciens Égyptiens mettaient en avant la spécificité du site, en employant plus fréquemment le déterminatif de l’île à la fin du nom de Séhel, plutôt que celui qui désigne le désert et le pays étranger ou encore la ville. Aussi, une liste des travaux qui s’y sont déroulés depuis le début du XIXe siècle (notes de voyages, premiers relevés et études des inscriptions, publiés ou non) a été dressée. Cet ouvrage est d’ailleurs dédié à la mémoire de Jacques de Morgan et de Labib Habachi, qui ont tous deux largement contribué à l’établissement d’un corpus de documents repérés sur le site. Enfin, dans un paragraphe dédié aux divinités adorées à Séhel, les auteurs mettent notamment en évidence que le culte d’Ânouqet, déesse formant avec ses parents Satet et Khnoum la triade de la cataracte, s’est progressivement développé sur l’île. L’iconographie de la « maîtresse de Séhel » est fixée dès le Moyen Empire.

 

 

          Chaque inscription, qui correspond à un texte et/ou une représentation humaine, animale, ou encore au dessin d’une barque, est numérotée. En outre, un découpage chronologique a été adopté, par règne lorsque les inscriptions peuvent être datées grâce au(x) cartouche(s) et/ou au nom d’Horus du souverain. Puis les témoignages ont été classés par rubriques : 1) inscriptions royales, 2) inscriptions des membres de la famille royale ou de l’administration centrale, comme celles des vizirs, des directeurs du Trésor, des scribes comptables, qui officiaient à Thèbes ou à Memphis, 3) inscriptions relatives aux grands travaux et en particulier aux expéditions à destination des carrières de granit, comme celles des directeurs des travaux, 4) inscriptions de chefs militaires, 5) inscriptions des membres de l’administration de la Nubie, comme celles des vice-rois de Kouch, 6) textes des membres des clergés des grandes villes d’Égypte, 7) inscriptions laissées par des individus exerçant leurs fonctions dans la région d’Éléphantine. Les indices, dont les entrées sont groupées chronologiquement, permettent d’accéder rapidement à l’information recherchée : 1) divinités et leurs épithètes, 2) noms des souverains, 3)  noms de particuliers, 4) titres et fonctions de particuliers, 5) toponymes, monuments et institutions, 6) vocabulaire égyptien, 7) res notabiles. Une table des concordances entre les numéros de Morgan et de Mariette et ceux du présent ouvrage, ainsi qu’une bibliographie, complètent le corpus.

 

 

          L’île de Séhel correspondait au point le plus méridional du territoire égyptien, qui précédait le franchissement de la cataracte du Nil par les expéditions à destination de la Nubie. Certaines inscriptions témoignent de la mobilité des individus, venus parfois de la région memphite par exemple, et mettent en évidence la carrière de certaines élites.

 

          Le site est connu dès l’époque proto-historique, comme l’atteste la seule gravure par piquetage de cette période, représentant des animaux (SEH 1), alors qu’ailleurs en Haute-Égypte, ce type de gravures est courant.

 

          Si la majeure partie des 144 inscriptions de l’Ancien Empire (le groupe le mieux daté concerne une dizaine de documents du règne de Pépy II) renseigne sur les personnages influents de la région (représentations d’hommes, dans des attitudes inhabituelles, mais aussi titres et noms des fonctionnaires), les 87 inscriptions du Moyen Empire sont surtout relatives aux expéditions royales, en particulier à celle de Sésostris III (10 témoignages). Deux documents relatent d’ailleurs le creusement (SEH 146) et la remise en état en l’an 8 d’un chenal (SEH 147). Le nom et les dimensions de ce passage, qui avait été creusé afin d’éviter les contraintes topographiques inhérentes à la première cataracte, sont mentionnés. Des documents indiquent la réfection de ce chenal et aussi l’attribution d’un nouveau nom à celui-ci à la XVIIIe dynastie (SEH 234 et SEH 242).

 

          Au Nouvel Empire, les témoignages écrits sont les plus importants en nombre et ils sont localisés au sommet des collines. À cette période, l’intérêt pour Séhel n’est plus uniquement lié à sa position stratégique permettant le contrôle de la Nubie, les inscriptions relevées sur le site sont aussi relatives aux expéditions qui devaient ramener les pierres destinées aux grands travaux de construction, comme le granit d’Assouan employé pour la taille des deux obélisques qu’Hatchepsout a fait ériger dans le temple d’Amon-Rê à Karnak (SEH 236), ou encore pour la mise en œuvre d’un naos (SEH 237). Le vizir Ramose, propriétaire de la tombe thébaine 55, est également passé par Séhel, comme en témoignent deux inscriptions (SEH 265 et 266). Les témoignages aux noms des vice-rois de Kouch et de leurs délégués sont les plus nombreux à la XVIIIe dynastie. En particulier, huit inscriptions sont attribuées au vice-roi d’Amenhotep II, Ousersatet (SEH 253 à 260). Son nom théophore doit être lié à son rôle dans le bon déroulement du culte d’Ânouqet à Séhel (adaptation des installations de l’embarcadère à la navigation de la barque processionnelle d’Ânouqet et construction du naos de la déesse).

 

 

          À l’époque ramesside (XIXe et XXe dynasties), ce sont les fonctionnaires de l’administration centrale de Ramsès II et de Ramsès III qui laissent des inscriptions à Séhel. Ramsès, un fils de Ramsès II, est mentionné dans une inscription (SEH 370), mais aussi le célèbre vizir de ce souverain, Paser (SEH 371) ou encore son représentant en Nubie, le vice-roi de Kouch Houy (SEH 383 et 384). À ce règne pourrait être rattaché Qen, dont les titres sont en rapport avec le culte de Khnoum (SEH 399 à 403). En revanche, à la fin de l’époque ramesside, seul le personnel local est attesté sur l’île et en particulier les membres du clergé d’Éléphantine. En outre, l’étude des documents du Nouvel Empire montre le rapport étroit entre les chefs de troupes militaires et les expéditions liées aux grands travaux auxquelles ils participent – cet ouvrage peut également être consulté dans le cadre d’études prosopographiques ou d’onomastique. D’après une série de témoignages, les titres de « directeur des travaux » (catégorie « grands travaux ») et de « commandant de régiment » (catégorie « armée ») sont portés par un même personnage (SEH 375 et 376). En revanche, dans les quelques documents sur lesquels ces titres figurent, si le père porte le titre de « supérieur des travaux », le fils sera désigné comme le « commandant de régiment » (SEH 447 et 448), et inversement (SEH 377 et 444).

 

 

          Les dix-huit inscriptions des Basses Époques concernent une très longue période (du Ier millénaire av. J.-C. au Ier ou IIe siècle apr. J.-C.) et représentent donc un groupe hétérogène. Une inscription mentionne Paynedjem, avant son accession au pouvoir (SEH 534), une autre donne les noms royaux d’Amasis (SEH 540). L’iconographie montre l’évolution du culte sur l’île et en particulier, de l’émergence de Petempamentes, « le-dieu-de-l’Occident » (assimilé à Dionysos) à l’époque ptolémaïque. Le premier fac-similé de la célèbre stèle de la Famine, comprenant trente-deux colonnes de texte surmontées par une scène présentant le roi (très probablement Ptolémée IX Sôter II) face à la triade de la cataracte, est présenté ici, ainsi que les photographies de la stèle prises avant sa déprédation en 1990 (SEH 542).

 

 

          Certaines scènes ou mentions, exceptionnelles à Séhel, méritent d’être signalées : les scènes d’offrande royale (SEH 245, 383 et la stèle de la famine, SEH 542) ; les figurations d’un culte à la déesse Ânouqet (scène d’encensement par un homme, SEH 419, et de libation par une femme, SEH 454) ; la représentation exceptionnelle de la statue assise d’Ânouqet (SEH 376) ; l’unique mention de la déesse de la région de la première cataracte, Miket (SEH 245) ou de celle du Dieu de Séhel aux époques tardives (SEH 541) ; la représentation d’un homme en haut relief dans une niche, située au centre de l’inscription (inscription SEH 492 du premier prophète de Khnoum, Satet et Ânouqet à la XXe dynastie Kaemkemet, enterré dans la nécropole d’Assouan, à Qoubbet el-Hawa). La composition originale, rassemblant au moins quinze membres (masculins et féminins) de la famille du premier prophète de la triade de la cataracte (Khnoum, Satet et Ânouqet) sous le règne de Ramsès VII, Nébounénef, lequel s’est fait représenter à plusieurs reprises, est exceptionnelle sur l’île de Séhel.

 

 

 

          Il aurait été plus approprié, en ce qui concerne le format de l’ouvrage et son poids – il faut supposer que le choix du format doit être guidé par les impératifs financiers de l’éditeur et ce choix est indépendant des auteurs – d’éditer un volume ne contenant que les photographies et les fac-similés, ainsi que les plans, qui représentent environ un tiers du volume actuel. Ainsi, il aurait été possible de localiser l’inscription sur le plan, de visualiser la photographie et le fac-similé de celle-ci et de les confronter à la notice du document.

 

 

          C’est un travail d’équipe qui a permis de faire de cet ouvrage de 607 pages une publication d’une qualité remarquable, devenue « la » référence pour toute recherche relative au site de Séhel. Les fac-similés d’Annie Gasse et de Vincent Rondot ont été repris par Khaled Zaza, les textes hiéroglyphiques insérés dans les notices du catalogue exécutés par Pauline Calassou, alors que les indispensables documents de référence réalisés pour les photographies, par Alain Lecler et pour les plans, par Damien Laisney, figurent en fin d’ouvrage.